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Thomas Arslan : " J'étais fasciné par la ruée vers l'or "

Présenté en compétition officielle lors du festival de Berlin 2013, Gold peut être considéré comme un "western tardif", explique le réalisateur qui fait référence autant à William Wellman qu'à Monte Hellman.

 

Comment vous est venue l’envie de tourner Gold ?

L’idée du film m’est venue en lisant des documents trouvés par hasard dans un ouvrage sur la Ruée vers l’Or du Klondike, avec des photographies et des extraits de journaux. J’ai découvert alors qu’il n’existait que très peu de journaux datés de cette période ; quelques uns ont été publiés, d’autres archivés dans les bibliothèques universitaires Nord Américaines. J’y ai cherché les références aux Allemands, fréquemment appelés « Dutchmen ».

L’ensemble des descriptions, complété par la lecture d’autres journaux, a formé la base sur laquelle j’ai pu élaborer mon histoire. Quant à savoir pourquoi j’ai privilégié une idée sur une autre parmi ces récits, j’aurais tendance à dire qu’à ce stade de la création, avant même l’écriture du scénario, il s’agit souvent d’un processus instinctif.

J’étais vraiment très intéressé par les photographies de cette époque. Cela constituait une bonne source esthétique, d’autant que la photographie amateur était devenue très populaire, grâce aux petits appareils Kodak qui pouvaient être utilisés sans recourir à un trépied. De ce fait, la Ruée vers l’Or du Klondike est plutôt bien documentée par les photographies.

Dans votre dernier film, Im Schatten, vous exploriez le genre du film de gangsters. A présent que vous vous êtes essayé au Western, pourriez-vous nous expliquer ce qui vous plaisait dans ce genre ?

Je n’explore pas un genre de façon systématique. La volonté première du film n’était pas de réaliser un Western. J’étais fasciné par la Ruée vers l’Or et la façon dont ces personnes de tous horizons s’étaient retrouvées dans cette quête. Le fait que cet événement historique prenne place dans un décor de Western n’était qu’un heureux hasard.

Gold n’est pas un western au sens classique du terme, il s’agirait plutôt d’un Western tardif, j’imagine, où les éléments du Western traditionnel ont déjà eu lieu, comme l’établissement de la frontière ou le récit des grandes légendes de l’Ouest. Nous sommes en 1898, et tous ces thèmes plus classiques ont déjà eu lieu. On trouve malgré tout un écho à ces éléments du Western avec certains détails comme les pistolets, les chevaux, les carrioles, ou encore à travers les protagonistes qui ont grandi au temps des grandes légendes américaines.

Gold a été conçu avant tout comme un sous-genre du Western. En effet, la structure générale de l’intrigue se constitue en un voyage d’un point A à un point B, comme dans La piste des géants de Raoul Walsh, Convoi de femmes de William Wellman, La Chevauchée de la Vengeance de Budd Boetticher ou encore The Shooting de Monte Hellman.

Parmi vos travaux de recherche, avez-vous utilisé certains événements particuliers ?

Les journaux abordaient fréquemment des thèmes semblables. Les écrits évoquaient les grands espoirs au début du voyage ainsi que les efforts considérables et la difficulté pour survivre à ce périple. La plupart de ces journaux commencent par des détails très précis, qui deviennent progressivement beaucoup plus schématiques et dépouillés. Tandis qu’au départ, une page entière pouvait être consacrée aux évènements d’une seule journée, par la suite une ou deux phrases suffisaient ; parfois trois mots résumaient six semaines complètes tel la température qu’il faisait, le nombre de kilomètres parcourus, etc… Un des chroniqueurs semblait vraisemblablement si extenué qu’il n’avait même plus l’énergie d’inscrire quoi que ce soit.

Ainsi, le principe que j’ai retrouvé dans l’ensemble des journaux est qu’ils se réduisent régulièrement jusqu’au strict minimum. A un certain point de mes recherches, il était nécessaire de mettre ces journaux de côté pour construire une intrigue sur des personnages fictionnels. C’était un processus très différent, car mes recherches constituaient une base sur laquelle il fallait structurer un récit de fiction.

Comment envisagiez-vous le récit de ce périple qui tourne au drame ?

Au départ, nous souhaitions rester proches des chroniques de l’époque dont la narration conduisait naturellement vers une tension dramatique. Il faut noter, par ailleurs, que l’Histoire véritable fonctionnait également comme une intrigue de fiction. La caractéristique majeure de ce voyage n’est autre que l’immensité du paysage. Vous avez dès lors le sentiment de ne jamais progresser, de ne jamais pouvoir arriver à destination. La nature elle-même, son côté indomptable, devient l’ennemi premier des protagonistes qui semblent se perdre progressivement.

Avant de commencer le tournage, vous avez passé beaucoup de temps avec les acteurs pour apprendre à monter à cheval ainsi que d’autres techniques essentielles dans un Western. Pourquoi cette préparation physique vous semblait-elle importante ?

En fait, il s’agit d’un point essentiel qui me passionne dans le cinéma : la volonté de rendre les mouvements physiques crédibles. Cela nécessite une vraie somme de travail, qui passe par un entraînement purement physique afin que les acteurs se sentent à l’aise durant le tournage. Cela me semble particulièrement vrai avec Gold dans la mesure où une bonne part de l’histoire prend forme par les efforts physiques accomplis par les personnages pour atteindre leur but. Entre les courses de chevaux, la construction de tentes ou la préparation d’un feu de camp, vous ne pouvez pas espérer obtenir un résultat probant sans un minimum de préparation.

Aviez-vous une idée particulière concernant la photographie ?

Patrick Orth, le directeur de la photographie, et moi-même étions d’accord sur le fait de ne pas orienter le style du film vers une sorte de patine artificielle pour donner un côté « vieilli » à la photographie.

A l’inverse, nous envisagions une image assez simple, ne nécessitant pas trop de transformations et nous permettant de travailler avec la lumière et la couleur naturelle sur place. Nous n’avons utilisé quasiment aucune lumière artificielle et n’avons recouru qu’à des outils élémentaires comme un réflecteur pour corriger la lumière. Nous voulions garder le dispositif aussi simple que possible, puisque nous sentions que l’aspect physique du film serait davantage exprimé par une approche directe de l’image, plutôt qu’en usant d’un décorum trop esthétique.

Le dernier point important était aussi de trouver une façon de mettre en valeur l’espace, de travailler avec la géographie des lieux. Pour nous, cela signifiait recourir à des longues séquences, qui pouvaient restituer l’immensité du paysage, mais d’une façon très spécifique. Nous voulions lier cette esthétique au sentiment de claustrophobie qui pouvait s’en dégager : dans ce vaste espace, vous finissez par avoir l’impression de ne jamais bouger d’où vous êtes, d’une course sans fin à travers la forêt, sur des plateaux interminables ; or cette immensité finit par vous engloutir.

Nous avons beaucoup réfléchi à ce concept. Nous voulions rester près des protagonistes, tout en exprimant l’immensité des décors, et en gardant un rythme particulier.

Comparé à vos autres films, l’usage de la musique est assez important dans Gold. La décision de recourir à une bande musicale très présente existait-elle depuis le début ? Comment avez-vous décidé de travailler avec Dylan Carlson ?

La première fois que j’ai employé de la musique composée spécifiquement pour un film, c’était pour Im Schatten, mais la bande musicale était subtilement intégrée à la prise de son direct. Cette fois-ci, je voulais que la musique fonctionne à son propre niveau, qu’elle soit notable et autonome. J’ai pris cette décision avant de débuter le tournage. Depuis un moment, je connaissais et j’admirais la musique du groupe de Dylan Carlson, Earth, et il m’a semblé que cela pouvait très bien fonctionner avec le film. Par bonheur, Dylan a accepté mon offre. Je suis vraiment content de la musique qu’il a composée pour l’occasion. Dans le cadre du film, la musique offre un aspect davantage contemporain, mais l’emploi d’éléments issus d’une musique américaine plus traditionnelle se marie très bien avec l’histoire.

Le film raconte aussi la relation complexe qui se développe entre Emily et Carl Boehmer.

Pour moi, il me paraissait important qu’Emily décide de rejoindre le groupe d’elle-même et ne cherche pas forcément un compagnon de route. Elle devait agir de son propre chef, de façon très indépendante pendant une bonne partie du film. Emily n’approche Carl Boehmer que de façon très lente, comme s’il ne s’agissait que d’une relation pragmatique et pratique, qui n’évolue qu’à la fin du film.

Cependant, à un certain point, l’histoire atteint un potentiel qui pourrait se transformer en quelque chose d’autre. Il était important pour le récit que les protagonistes soient présentés en premier comme indépendants. Ce n’est qu’avec un effort mutuel qu’ils peuvent commencer à agir ensemble et qu’une intimité se développe. Je tenais à conserver une certaine simplicité dans leur relation. Je trouvais plus intéressant d’observer la naissance de leur relation d’une façon assez distanciée plutôt que de miser sur des tourments passionnels.

Quel élément vous intéressait le plus dans le voyage de ces deux personnages ? Etait-ce l’aspect psychologique ou plutôt le cheminement lui-même ?

Chacun des protagonistes se confronte au stress du voyage d’une façon très particulière. Cela a un effet sur l’état d’esprit des voyageurs, qui atteignent un point critique. Cela ne pouvait pas être exprimé uniquement par des dialogues. Il me fallait apporter un soin méticuleux aux gestes. Tout au début du voyage, Emily décide de quitter son ancienne vie pour rejoindre le groupe, mais ce n’est alors qu’un projet. En devant faire face à un effort physique exceptionnel et à des évènements presque insurmontables, quelque chose change en elle. Ce n’est qu’au terme de ce processus qu’elle peut parvenir à un nouveau départ.

Pourrions-nous dire que le film porte finalement sur le fait d’éprouver une expérience de façon concrète ?

Vous pourriez le dire ainsi. Pour moi, c’est la meilleure chose qui puisse arriver au cinéma : à travers un film, vous construisez une expérience pour vous-même.