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Vladimir Perisic : " Se lever, manger, fumer une cigarette... et tuer"

VIDEO | 2013, 3' | Obéir ou désobéir? Violent ou non-violence? Devoir ou passivité consentie ? Ordinary people interroge. Le film, d'un sobriété étonnante (longs plans séquence, sans musique et des acteurs non-professionnels), trace le lent cheminement de Dzoni, jeune homme ordinaire, vers l'horreur et la barbarie : vers la "banalité du mal".

Pourquoi avez-vous réalisé ce film ?

Il y a d'abord la guerre en ex-Yougoslavie bien sûr. J'avais 14 ans à l'époque, je vivais à Belgrade et c'était un événement opaque pour moi - et qui le reste encore maintenant - puisque le travail d'historien n'a toujours pas été fait. La violence était omniprésente dans nos vies mais de façon indirecte, car nous n'étions pas sur le front. J'avais donc besoin de mieux comprendre ce que j'avais ressenti de cette période. Je ne visais pas une représentation directe à cause de la complexité du contexte. Car si je devais aborder plus frontalement l'histoire de l'ex-Yougoslavie, je le ferais à travers la période communiste. Dans ce film je voulais utiliser la fiction comme un laboratoire pour analyser objectivement, presque scientifiquement, ces comportements de violence pendant la guerre.

En parlant de science, votre film n’est pas que basé sur la guerre en ex-Yougoslavie mais aussi sur des phénomènes plus anciens comme la fameuse expérience de Stanford...

Oui, ce qu'on appelle l'effet Lucifer. En 1971, une étude de psychologie expérimentale avait été réalisée à l'Université de Stanford, où des étudiants jouaient le rôle de gardiens et de prisonniers. Le but de l'étude était de voir si (et comment) des individus pacifiques pouvaient être gagnés par la violence en fonction du contexte. Les étudiants gardiens ont très vite pris leur rôle trop au sérieux et l'expérience a mal tourné. Cette idée me fascinait : comment la rationalité dégénère chez des gens ordinaires. C'est ce qui s'est aussi passé en ex-Yougoslavie.

Ce qui vous intéresse surtout est que cette irrationalité est cautionnée par les autorités, l’Etat...

Pendant la guerre en ex-Yougoslavie, il y eut l'état d'urgence, ce qui est un euphémisme pour désigner un état de non droit instauré par le droit. C'est une situation très étrange et l'étude qu'en fait Giorgio Agamben dans L'Etat d'exception m'a été très utile (éd Seuil). Je voulais aussi explorer ce qui se passe lorsque la loi impose quelque chose à quelqu'un contre sa volonté.

Quelle est, alors, la place de l'individu ?

C'est ce qui arrive à Dzoni dans Ordinary People. Dans mon court métrage Dremano Oko (2003), un adolescent apprend que son père est impliqué dans la répression de manifestations à Belgrade. Il y avait là un questionnement sur l'autorité que je voulais pousser plus loin dans Ordinary People.

Qu’avez-vous fait pour que la mise en scène respecte cette objectivité que vous visez ?

Je voulais montrer que la violence pouvait être scandaleusement ordinaire. D'où le traitement d'actions très différentes sur un même plan, une même durée : se lever, manger, fumer une cigarette,.. et tuer. Dans une narration plus classique, il y aurait eu des ellipses. J'ai choisi une approche frontale, les scènes sont le plus souvent filmées en plan fixe et peu découpées. En cherchant la place de la caméra, je cherchais une distance par rapport à l'action qui permet la réflexion plutôt qu'une identification émotionnelle. Je me suis interdit l'utilisation de la musique dans ce film. Par contre, nous avons créé des bonnes conditions pour la prise de son directe et c'est la bande son qui est devenue une sorte de partition musicale qui remplace la musique. Mais le son du film est surtout lié à la nature...

Votre utilisation de la nature est originale. Elle est un contrepoint sensuel à toute cette mécanique que vous décrivez...

Dans les films de guerre, la nature participe traditionnellement à l'action ; elle reflète les personnages. La guerre est sale, donc il y a de la boue et de la poussière. Je voulais une nature détachée des hommes pour souligner que cette violence n'a rien d'animal. Elle est au contraire sociale. Et la nature est si détachée qu'elle en est presque hautaine dans le film. Antonioni disait : "Parfois j'ai l'impression que le soleil nous hait".

Comment le choix d’acteurs non professionnels sert-il ce souci d’objectivité ?

Des acteurs professionnels auraient cherché à mettre du sens, rationaliser. En un mot, jouer. Ce qui m'intéressait, c'était la progression, mentale et physique, des personnages au cours de cette journée. Et on ne peut trouver meilleur point de départ qu'un non acteur, qui est une page vierge. On a tourné dans l'ordre des séquences. Je voulais que mes acteurs découvrent le film et leur rôle progressivement, comme les personnages du film découvrent au fur et à mesure ce qui va se passer. Je cherchais une maladresse dans leurs gestes. Cela me rappelait ce que je lisais dans certains manuels militaires où, pour ce type d'exécution, il faut amener les soldats dans un lieu inconnu et entretenir le flou sur leur mission. C'est un moyen de les acculer à l'inévitable par petites touches parce qu'ils n'ont plus le temps de désobéir.

Vous parlez beaucoup de l’autorité. Votre film traite-t-il avant tout de l’obéissance ?

Je dirai que c'est avant tout une leçon de désobéissance. Le film, à travers Dzoni, explore une part de l'Homme habituée à obéir. Dzoni comprend trop tard que ses actes lui appartiennent. C'est comme une thérapie de choc où, à force de trop obéir, il en est révulsé. C'est le personnage du condamné qui résiste de manière presque mécanique qui lui rappelle cela. Ce qui s'est passé en ex-Yougoslavie continue de résonner encore ailleurs de nos jours : le non droit pratiqué sur les détenus de Guantanamo, ou cet autre oxymore qu'est le "délit de solidarité" lorsqu'on aide un étranger en "situation irrégulière". Basculer dans l'irrationnel, de l'autre côté, est facile. Je veux montrer qu'il faut et qu'on peut résister.