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Wang Bing : Mad In China

VIDEO | 2015, 11' | Après les Trois Soeurs du Yunnan, Wang Bing plante sa caméra dans un hôpital psychiatrique du Sud-Ouest de la Chine. Il y saisit, proche des patients, le quotidien d'un espace approchant plus le centre de détention que celui de guérison. Dans cet hôpital naviguent autant les malades mentaux que les dissidents politiques ou les jeunes à problèmes. Le cinéaste poursuit avec ce film une démarche patiente et respectueuse, au plus près des détails sensibles du réel.

Avec ce film, Wang Bing s'éloigne des montagnes reculées et des paysages désertés auxquels il nous avait habitués. Dès les premiers plans d' À la folie, la promiscuité des corps dans l'espace frappe. Les hommes vivent entassés les uns contre les autres, les lits sont partagés, les toilettes sont effectuées sous les yeux de tout le monde. Pourtant, malgré ces conditions extrêmes et ce mode de vie marqué par la privation, nul éclatement de colère, nulle démonstration de folie pure. Bien au contraire, l'atmosphère demeure calme entre les quatre couloirs arpentés nuit et jour.

La folie recherchée par Wang Bing serait ainsi plus celle du désespoir, de l'ennui quotidien, du désir de rentrer chez soi. Les lamentations des patients sont latentes dans les chambres, les hommes pleurent ouvertement le manque de leurs foyers et leur besoin de respirer l'air pur.

Si l'intimité semble rayée dans ce lieu, tant les corps sont exposés, et si les médicaments et piqûres assomment les esprits et annihilent la volonté, transparaissent des petites actions de résistance de la part de ces malades. Certains réclament sans relâche les médecins ou les injurient depuis les barreaux, d'autres étudient patiemment dans leur coin, écrivant sur des morceaux de papier ou sur leurs jambes, et un jeune homme, refusant de se laisser aller, entame un footing dynamique d'un couloir à l'autre.

Avec ce film, Wang Bing pousse à l'extrême son désir de réalisme : avec son assistant Liu Xianhui, il a arpenté, sa petite caméra à la main, les couloirs et les chambres empruntés par les malades, et s'est approché de ces actions personnelles. Le cinéaste parvient, avec sa discrétion et son humanité, à créer la distance, la pudeur, la tendresse, dans cette cage à la promiscuité oppressante. S'il vole parfois ces gestes intimes, il s'en écarte aussi, comme lorsqu'un rapport sexuel a lieu entre deux barreaux séparant l'étage des hommes de celui des femmes, ou lorsqu'un malade accèlère le pas pour échapper à l'oeil de la caméra.

La promiscuité étouffante et le délaissement des personnages rapprochent À la folie du Fossé (2010), reconstitution documentaire des derniers jours de condamnés envoyés dans le désert de Gobi, durant la Chine communiste de 1950. Les couloirs répétitifs de l'hôpital constituent un écho au désert sans fin du Fossé : les patients autant que les prisonniers y déambulent, désoeuvrés. Cependant, la forme concentrée du second travaille l'épuisement progressif des condamnés. Les quatre heures d' À la folie témoignent plutôt d'un quotidien interminable dans lequel surgiront des gestes de tendresse, des expressions de l'intime, des moments de malaise.

 

Oriane Sidre