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Yamina Bachir-Chouikh : « Je n'ai plus peur »

« J'ai raconté des gens qui me sont proches. J'ai raconté aussi mon quotidien. Il y a un peu de moi dans tous les personnages » : violence terroriste, violence sexuelle, violence machiste, violence des ragots... au-delà de la peur et de la douleur, Rachida, premier film de Yamina Bachir-Chouikh, donne à voir les doubles-fonds de la tragédie algérienne.

 

"On vivait alors dans une situation terrible. Tout le monde était plongé dans une telle douleur, une telle folie... » 1996. La radio d'Alger dénombre chaque jour le bilan des massacres : une longue litanie de chiffres, et autant de vies à soustraire. C'est dans ces déchirements quotidiens que Yamina Bachir-Chouikh écrit Rachida, son premier long métrage, qu'elle n'a pu réaliser que six ans plus tard, faute de financement. Ce film bouleversant, tissé de mille fils, donne à voir la tragédie algérienne dans toute sa complexité. Car Rachida ne dépeint pas seulement la rage de vivre d'une jeune institutrice blessée dans un attentat et qui, en quittant Alger pour fuir le terrorisme, retrouve la terreur dans un petit village. On y voit aussi se croiser une foule de personnages et de points de vue, dont les destins se brisent ou s'arc-boutent, sous la pesanteur des faits.

« Pour moi, chaque personnage avait en lui ses contradictions, sa générosité, son humour, sa vie. Chacun représentait quelque chose, et tous formaient un tout, une société... » La fumée de sa cigarette dessine dans l'air des arabesques bleues. Puis s'estompe lentement, en laissant comme un voile. Yamina Bachir-Chouikh préfère parler de ses personnages que d'elle-même. Peut-être parce que leur révolte est la sienne : « J'ai raconté des gens qui me sont proches. J'ai raconté aussi mon quotidien. Il y a un peu de moi dans tous. » Ce qu'elle ne dit pas, la fumée de sa cigarette semble l'écrire à sa place, en une sorte de calligraphie fugitive. Et le reste, elle le résume en phrases brèves : une vie passée à Alger, la découverte adolescente du grand écran, et des études de cinéma grâce auxquelles elle exerce pendant près de trente ans le métier de monteuse. « J'ai commencé dans le cinéma en 1973. Au départ, il y avait peut-être l'envie de faire autre chose qu'infirmière ou avocate - ce genre de métiers que les parents rêveraient qu'on ait : tout sauf le cinéma ! Lorsque j'ai commencé à écrire, j'ai pensé images, mouvements, bande-son. Et je me disais que, sans montrer forcément l'état de siège et la terreur, je pouvais les suggérer par des bruits : les ambulances, les rafales de balles...»

La terreur. Elle hante te film, des ruelles blanches aux jardins clos : car on est tué en pleine fête ou dans la paix rose des bougainvillées. « Au début de ce conflit, j'ai vécu des moments d'angoisse terribles. Après la haine, la peur est le sentiment le plus terrible qu'un être humain puisse éprouver. J'ai eu peur et puis un jour, l'angoisse est partie, je me suis réveillée sans elle, la douleur l'avait remplacée. Je me sentais désarmée. Je trouvais injuste que tout soit calcul politique ou médiatique, qu'on n'évoque les victimes que pour servir sa propre cause... Les gens étaient pris en étau, entre l'Etat et les terroristes. Il me semblait que tous ces morts, on les comptabilisait dans la case pertes et profits, comme dans un commerce. Je crois que c'est à partir de là que j'ai commencé à écrire.»

Elle écrit la violence sourde, l'arbitraire des tueries, la confusion des signes et le silence des survivants : « C'était difficile de ne pas juger, de ne pas accabler mes personnages. Mais on nous avait déjà tellement humiliés, tellement accablés. Il fallait être généreux avec ces gens que je racontais, même s'ils sont lâches, même s'ils baissent les bras. Car eux-mêmes sont victimes de systèmes et de mentalités. » De la mère de Rachida, croyante, divorcée et proscrite à cause de cela, à l'institutrice voilée et sentencieuse que Rachida contre en citant le Coran, du vieux couple tendre qui plaisante sur la difficulté des relations homme-femme à l'ancien élève devenu poseur de bombes, autant de figures emblématiques. « J'avais envie de parler d'autres violences que celle du terrorisme. La violence de la société envers les femmes divorcées. Le problème du couple (quand le couple est jeune, chez nous, souvent il se refuse la tendresse). Le fait qu'il y a des filles qui ne choisissent pas leur mari. Le pouvoir des ragots — c'est pourquoi j'ai filmé la scène du bain, où Rachida refuse d'aller, de peur qu'on ne prenne la cicatrice de sa blessure pour celle d'une césarienne, elle qui n'est pas mariée.»

Ainsi la cinéaste suggère-t-elle les choses, par des gestes qui font sens, en multipliant les points de vues, en pointant les contradictions. « Dans cette scène où des femmes enlèvent leur foulard, pour en recouvrir la jeune fille violée, il y a comme un défi aux intégristes, ceux-là mêmes qui leur défendent de montrer leur chevelure et qui ont enlevé et violé la jeune fille. Les voiles dont elles la recouvrent ont les couleurs de la vie, c'est comme si elles la protégeaient, en la transformant en un petit jardin. Tout est dans les voiles, pour moi, dans ce film : les voiles qui séparent l'intérieur de l'extérieur ou les hommes des femmes pendant la cérémonie du mariage. Et ces étoffes sont tour à tour symboles de bonheur, d'interdit ou de deuil. Cela ne se discerne pas forcément, mais cela fait partie de mon regard, de ma culture.»

Son regard, qu'un trait de khôl souligne. Tout en écrasant sa cigarette, elle balaie d'un sourire quelques clichés : « Il y a des gens qui s'étonnent, ici, de la modernité de la mère. Ou qui me demandent, parce que je suis arabe, pourquoi j'ai pu faire référence par endroit à la tragédie grecque. Mais je suis méditerranéenne, cela fait aussi partie de ma culture. On est ainsi parfois confronté au regard des gens sur nous. Ils sont dans des schémas. C'est difficile de les en sortir. Mais nous-mêmes, Algériens, avons un problème avec le regard sur soi. Nous acceptons peut-être nous-mêmes les schémas dans lesquels on nous place. L'histoire de l'humanité n'est pas le privilège de quelques-uns. Mais on ne sait pas se regarder, on n'est pas à l'aise avec les miroirs. Pour être en paix avec soi-même et les autres, il faut savoir s'accepter. Dans ma culture, il y a des choses qui ne vont pas, mais il y a aussi des choses très belles. » Elle évoque la poésie, la richesse de sa langue : pour une seule chose, tant de mots possibles. Des mots qu'elle prononce en arabe et qui ont la douceur d'une paume de main qu'on pose sur une table, ou bien qui claquent comme un drapeau.

« Les choses ont déjà beaucoup évolué. Quand je pense à la vie de ma mère ou de mes aînées, par rapport à la mienne, ou à celles de mes enfants... Mais on a tous tellement envie d'aller vite, la vie est si courte. Les conflits viennent de là, du fait de cette jeunesse qui veut vivre autrement, mais qui se trouve attachée d'une manière ombilicale aux traditions. Peut-être ai-je eu aussi cette envie. La mémoire est sélective. J'ai l'impression d'avoir toujours vécu comme je vis à présent. Mais oui, j'ai été obligée de me battre. Ma famille est algérienne, avec toutes ses contradictions, et tout son amour aussi. Je n'avais pas envie de vivre comme mes aînées. Mais tout cela, je l'ai évacué. »

« A la sortie du film, je n'ai pas eu peur. J'ai simplement regretté de n'avoir pas pu le tourner au moment où je l'ai écrit. Parce qu'il y a eu tellement de morts en plus, depuis. Mais peur, non. Ce qui m'importait, c'était d'être le plus honnête possible dans mon regard, dans ma démarche. Je ne voulais pas faire de concessions. Et cela je pense que j'y suis arrivée.»

Orianne Charpentier