Claude Miller : "L'âge adulte est celui du compromis..."
Introduction
En adaptant un roman de Ruth Rendell et en le transposant en France, le réalisateur a trouvé une matière très noire où l'on peut cependant toujours rester en empathie avec les personnages...
Article
Votre film Betty Fisher et autres histoires est l’adaptation cinématographique de Un enfant pour un autre, le roman de Ruth Rendell. Quand avez-vous découvert ce livre ?Claude Miller : Je ne connaissais pas l'œuvre de Ruth Rendell avant d'avoir vu La Cérémonie de Claude Chabrol que j'ai énormément aimé. Du coup, je me suis mis à lire cet auteur. Parmi la douzaine de romans que j'ai dévorés, il y en avait un, Un enfant pour un autre, qui m'a paru très intéressant pour un film. Il y a des personnages et des situations qui me terrifient, qui me bouleversent, qui me font rire... N'est-ce pas la vie même?
Quelle est l'atmosphère propre aux romans de Ruth Rendell?Ce qui me plaît, c'est qu'il y a toujours des personnages féminins très riches et complexes. Leurs pulsions souvent antagonistes leur donnent une ambigüité qui me convient. Par ailleurs, les suspenses qu'elle crée sont bâtis sur des problèmes de classes sociales. C'était évident pour La Cérémonie comme pour Un enfant pour un autre, qui met en place deux mondes à priori étanches, celui de Betty (Sandrine Kiberlain) et celui de Carole (Mathilde Seigner). Ruth Rendell s'en sert pour dresser la colonne vertébrale des conflits. Cela est valable pour tous ses romans. Par ailleurs, ses suspenses sont rarement construits à partir d'un crime. Si l'on peut reprocher aux personnages de certains romans à suspense d'être schématiques ou manichéens, ce n'est jamais le cas chez Ruth Rendell où l'on trouve une grande empathie pour tous les personnages, même les plus noirs. Dans La Règle du jeu, Jean Renoir dit : "Ce qui est difficile dans la vie, c'est que tout le monde a ses raisons". Chez Ruth Rendell, c'est vrai aussi.
Votre adaptation est-elle fidèle au roman?La structure, je crois, est très proche de celle du roman de Rendell. Je suis également resté très fidèle aux personnages - à l'exception de celui de François (Luck Mervil) qui n'était pas noir. J'ai évidemment réécrit les dialogues car c'est un roman qui se déroule à Londres - dans le milieu cockney pour tout ce qui concerne le personnage de Carole. J'espère que le film plaira à Lady Rendell dont les oeuvres ont été souvent adaptées par la télévision britannique. Elle est une gloire nationale, une sorte de Simenon anglais.
La scène d'introduction du film qui se déroule dans un train entre Margot (Nicole Garcia) et Betty enfant est angoissante, inquiétante, presque hitchcockienne. Un clin d'oeil au maître du suspense et à son Inconnu du Nord-Express?Presque tous les réalisateurs de ma génération sont cousus de Hitchcock! Quand il y a une scène d'agression, d'anxiété, qui doit un peu traumatiser le spectateur, Hitchcock est là. Dans la scène dont vous parlez, on voit Margot, la mère, se montrer d'une grande douceur envers sa petite fille, puis apparaît un carton donnant la définition de la porphyrie, annonçant ainsi un danger immédiat. J'espère bien de cette façon miner les apparences et flanquer la trouille à tout le monde.
Justement qu'est-ce que la porphyrie?C'est une maladie du sang. Une enzyme qui manque ou qui est en excès dans le sang et qui entraîne des accès de démence égocentrique, de violence, de seulement quelques instants. La porphyrie était "La maladie du roi George" que Nicolas Hytner évoquait dans son excellent film.
Comment voyez vous le personnage de Margot (Nicole Garcia) ?Son personnage va très loin dans l'égoïsme, dans la violence, dans des actes à la limite de la démence... J'aime mettre en scène des personnages qui frôlent les marges car ils dévoilent quelque chose de nous - les gens dits "normaux" ou plutôt anormaux comme tout le monde. Ce qui m'intéresse chez Margot, c'est le bilan qu'elle fait de son histoire avec sa fille. Elle se pose des questions sur la vie qu'elle lui a fait mener. À la cinquantaine, on se demande si on a été correct avec ses enfants. On a tous un petit stock de choses que l'on aimerait refaire. Dans le film, tout ceci est traité dans le registre de la tragédie, du suspense, de la violence, autrement dit en termes de dramaturgie.
Margot qui vit en Espagne, vient quelques jours à Paris pour faire des analyses. Elle s'installe chez sa fille Betty (Sandrine Kiberlain). Dès leurs retrouvailles, les tensions du passé surgissent de nouveau. Comment analyseriez-vous la relation conflictuelle, la violence des sentiments, entre Margot et sa fille Betty?Lorsque Betty est en contact avec sa mère, toute son enfance ressurgit. Et quand l'enfance a été terrifiée, douloureuse, pénible, c'est terrible d'avoir à revivre ce qu'on a essayé de digérer, d'assumer, de surmonter. La mort accidentelle de Joseph, le fils de Betty, accentue encore plus cet effroi. Betty est de nouveau une victime et risque d'être encore à la merci de Margot. Betty se trouve ainsi ramenée au stade le moins enviable de sa vie, elle régresse vers l'enfance.
La violence physique comme la violence verbale ou encore morale sous-tendent tout le film. Les drames se succèdent avec, en premier lieu, la mort accidentelle de Joseph, le fils adoré de Betty...Dans l'imaginaire des adultes, le décès de ses enfants est ce qui peut arriver de pire.
... Et Margot kidnappe le petit José, également âgé de 4 ans, fils mal aimé de Carole, pour le donner à sa fille Betty.Une fois que Margot a enlevé José, Betty est réduite à l'impuissance. Si elle parle, sa mère ira en prison ou sera enfermée. Pour un adulte rationnel, il n'y a rien de pire que d'être contraint d'adopter une conduite irrationnelle. C'est un piège de plus pour Betty... Pour Margot, au contraire, il s'agit d'une conduite de rachat. Et pour Nicole Garcia et moi, son interprétation devait faire penser à un acte d'amour.
Face à Betty, mère "normale" incarnée par Sandrine Kiberlain, il y a une autre mère, Carole, interprétée par Mathilde Seigner. Elle est la maman du petit José qu'elle maltraite. La considérez-vous comme une mère indigne ou lui donnez-vous des circonstances atténuantes?Carole est le cas même d'un personnage cyclique qui paye pour ce qu'on lui a fait et qui reproduit, parfois en les amplifiant, des sévices qu'il a subis dans son enfance. Gamine battue, elle bat son enfant. Carole, qui a dû avoir une jeunesse lamentable, est, par ailleurs, une belle fille, pleine de santé, de sensualité, et qui plaît aux hommes - son hypersexualité est une énergie dangereuse pouvant tout détruire sur son passage... Sur le plan économique, social, elle a le nez devant la vitrine, en quelque sorte. Il y a un moment où le spectacle des "élites" et de ceux qui n'ont pas de problème de fin de mois - spectacle largement amplifié par les médias - n'est pas très exemplaire. On peut comprendre sa rage, son avidité.
C'est le gamin de Montreuil qui parle?Oui peut-être, mais aussi le citoyen d'aujourd'hui. C'est sûrement pour ça que j'aime les romans de Rendell. Ma vie a fait que je connais les deux côtés de la vitrine. Mais ce n'est pas la première fois que j'aborde des sujets où le clivage social, la fracture culturelle, importent L’Effrontée, L’Accompagnatrice, La Petite voleuse, c'était aussi ça. J'aimerais réaliser un "Pygmalion 2000". George Bernard Shaw parlait de tout ça de façon à la fois légère et profonde.
Pourquoi, encore, toujours dans votre cinéma ce thème récurrent de l'enfance tourmentée?Je trouve qu'il y a plus de conflits aigus, douloureux, entre les enfants et les adultes qu'entre les hommes et les femmes, par exemple. Ce qui est profondément injuste, vu le déséquilibre du rapport des forces en présence. Dans nos sociétés, l'âge adulte, c'est malheureusement, celui des compromis. Et l'enfance c'est le contraire de cela. Je suis toujours frappé, intrigué, angoissé par la façon dont les enfants sont obligés de gérer, de "faire avec" ces adultes menteurs, dissimulés, violents, autoritaires, pervers, que nous sommes tous plus ou moins... Je suis fasciné par le regard de ces enfants qui ne comprennent pas tout mais qui reçoivent le feedback de nos tourments.
À vos yeux l'instinct maternel existe-t-il?Toutes les femmes ne sont pas égales devant cet instinct maternel. Elles sont plus ou moins "armées" pour en avoir ou pas, de même qu'on est plus ou moins armé devant le vice ou la vertu. En réalité, ce qui m'intéresse c'est ce que reçoit l'enfant, si ses parents et son enfance ont été toxiques pour lui. Mon film commence très mal et se termine par un happy end ; Betty part avec José dans les bras, et cet événement crée avec Margot une réconciliation implicite. On ne remplace pas un enfant mais on peut en aimer un autre. La capacité d'amour -et de haine - est infinie.
Les rapports entre Betty et le petit José débutent mal...C'est normal. Elle souffre, elle en devient odieuse. Tout ce que représente cet enfant lui est insupportable. Mais, malgré son deuil, sa souffrance, elle a encore la force de hurler et cela induit une résurrection. Chez Betty, le creux immense causé par la mort accidentelle de Joseph, ne demande finalement qu'à être comblé. Betty finira par se retrouver, par s'y retrouver, avec José.
Autour des galaxies Betty et Carole gravitent des personnages masculins satellites comme Alex (Édouard Baer), François (Luck Mervil), Édouard (Stéphane Freiss) et le docteur Castang (Roschdy Zem). Qui sont-ils exactement?Alex profite du fait qu'il plaît aux dames pour essayer de s'en sortir. Je l'aime bien Alex, même s'il n'est pas brillant - ou à cause de ça. C'est un gigolo, un peu veule, un peu lâche. Le jeu d'Édouard Baer me fait penser à celui d'un Vittorio Gassman ou d'un Nino Manfredi dans les comédies italiennes des années 70. Indéfendables mais avec un charme fou! François est le personnage qui a le moins de chance. Il n'a pas de qualification, il est plus souvent au chômage qu'au travail. Il fait une erreur d'appréciation en se disant que s'il a la belle femme blanche, c'est-à-dire Carole dans l'histoire, il pourra s'intégrer. Quant à Édouard, l'homme que Betty a quitté, c'est un homme blessé, aigri, qui a raté sa vie. Stéphane Freiss qui l'interprète est magnifique, loin des rôles de jeunes premiers qu'on lui a souvent donnés. Et puis, enfin il y a le docteur Castang (Roschdy Zem), un personnage délicat qui traverse la vie de Betty. Il lui ouvre une porte...
Sur un plan purement technique, le fait d'avoir tourné en vidéo numérique votre précédent film, La Chambre des magiciennes, a-t-il influencé l'écriture cinématographique de Betty Fisher… ?Oui, même si j'ai tourné Betty Fisher… en 35 mm avec des grosses caméras. J'ai tenu à conserver deux principes expérimentés dans La Chambre des magiciennes : avoir plusieurs points de vue sur la scène en tournant, tout le temps, avec deux caméras. Et puis ne pas avoir de machinerie installée. Je voulais un film nerveux. Betty Fisher… a donc été tourné caméra à l'épaule.










elPoto au sujet de : Le Voyage aux Pyrénées
Assez rigolo dans le genre loufoque mais aussi poétique et sensuel. Merci les frères Larrieu.