Défenseur d'un cinéma "engagé, militant, porteur d'idées"
Des histoires, Rachid Bouchareb rêve d'en raconter depuis l'enfance. Alors, plutôt que de devenir tourneur-fraiseur comme le prédestinait son CAP, il tourne des films où il convoque le réel. Portrait d'un gamin de Bobigny qui, de New-York ("Little Sénégal") en Malaisie ("Poussières de vie"), en passant évidemment par l'Algérie ("Cheb", "Indigènes"), raconte des histoires universelles. Pour mieux raconter la sienne ?
Rachid Bouchareb : "Ne s’appuyer que sur des éléments authentiques"
Rachid Bouchareb revient sur l'écriture et le tournage d'"Indigènes" : "Mon premier choc a eu lieu lors des essais costumes. Découvrir Jamel, Samy, Roschdy et Sami habillés selon leurs personnages m’a soudain donné la première réalité du film".
Saïd, Yassir, Messaoud, Abdelkader, Martinez et les autres...
Les héros d'"Indigènes" racontés par leurs interprètes, Jamel Debbouze, Samir Naceri, Roschdy Zem, Sami Bouajila et Bernard Blancan.
En savoir plus sur ces Tirailleurs sénégalais médaillés à Cannes
Avec 3,1 millions d'entrées, "Indigènes" fit partie des sept films français en tête du classement du box-office en 2006.
Au Festival de Cannes, cette année-là, les cinq acteurs d'"Indigènes" ont obtenu un Prix collectif d'interprétation masculine.
Le film obtint également le César du meilleur scénario et fut nominé aux Oscars dans la catégorie Films étrangers pour l'Algérie. Un hommage tardif pour ces soldats algériens qui moururent pour la France.
"...un film de guerre réaliste et poignant, une
sorte de Soldat Ryan à la française. (...) La
sagesse de Bouchareb est de vouloir éclairer tout un pan d’histoire en
cherchant moins à accuser qu’à pacifier."
Jacques Morice, Télérama
A l’horizon du cinéma militant, il y a un
rêve : bousculer la réalité. Un défi relevé par le film de Rachid Bouchareb qui restera dans les mémoires pour avoir fait changer la loi et
permis la revalorisation, tant attendue, des pensions versées aux anciens
combattants des ex-colonies françaises. Une réparation à la fois réelle et
symbolique. Car ce film-résilience offre une reconnaissance à une mémoire
passée sous silence, une sépulture à une histoire enterrée vivante. Celle des
130 000 tirailleurs maghrébins et sénégalais engagés en 1943 dans l’armée
française pour combattre « l’ennemi nazi ». Mais qu’on ne s’y trompe
pas : Indigènes est un film écrit au présent qui honore la mémoire
des pères pour donner aux fils une chance de trouver la voie d’un « vivre
ensemble ».
Rien ne saurait mieux incarner ce présent que les visages
de Jamel Debbouze et Samy Naceri, héros de la jeunesse d’aujourd’hui,
propulsés dans la peau de leurs grand-pères. Avec Sami Bouajila et Roschdy Zem,
ils incarnent quatre soldats venus défendre la France, au péril de leur vie.
Des soldats comme les autres, copains à la vie à la mort. Un film de
guerre comme les autres, avec ses explosions et ses fusillades, ses moments
d’attente lourds d’angoisse et ses morts au ralenti.
Quand les quatre héros
prennent position, seuls, pour défendre un village alsacien contre un ennemi
invisible mais forcément plus nombreux, on pense aux Sept
Mercenaires.
Sauf que ces guerriers-là n’ont pas des têtes de cow-boys
blancs mais le teint basané et des chèches sous leurs casques. Et quand
le
soldat Saïd (Jamel Debbouze) apprend à traire une vache sur les
conseils d’une
jolie paysanne aux yeux bleus (Mélanie Laurent), la scène fait écho à
mille
autres. Un sentiment de déjà-vu utilisé avec intelligence pour mieux
immortaliser une photo de famille enfin au complet…
Le tour de force de
Rachid
Bouchareb est là : faire un film de genre et inscrire, du même coup,
une
réalité escamotée dans nos imaginaires collectifs. Et l’on n’oubliera
pas de
sitôt Abdelkader (Sami Bouajila), jeune gradé convaincu de conquérir au
mérite
une place dans la société française. Afin d’arracher cette
reconnaissance, il
entraîne ses hommes dans un combat de la dernière chance. Abdelkader en
est persuadé : pour avoir une chance
d’être considéré comme un homme, il faut se conduire en héros. Et, plus
qu'un autre encore, risquer sa vie pour la France, puisqu'on n'est pas
né sur son sol.
Marjolaine Jarry, Universcine