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Alain Mazars : "Alain Bashung s'est donné au film avec une générosité totale"

Le réalisateur décrypte les références chinoises qui parcourent son film et raconte comment son interprète a incarné précisément l"idée même qu'il se faisait de son personnage dans un "oubli de soi", évoquant une séquence où Bashung, dit-il, "doit courir derrière un bus dans lequel son enfant était bloquée : comme le bus ne démarre pas assez vite, il tape sur le pare-brise arrière avec une telle force qu'il le brise, et s'enfonce un morceau de verre dans la main (l'accident a été filmé et la prise est restée dans le montage final). Alain Bashung a dû aller à l'hôpital et subir une intervention chirurgicale avec anesthésie. Le lendemain même, contrairement à toute attente et malgré les protestations des médecins il a tenu à continuer à jouer."

Pourquoi avoir choisi Alain Bashung ?

Je cherchais un acteur de 45 ans environ, dont les traits du visage aient une légère parenté avec ceux d'un asiatique (il s'agit de l'histoire d'un homme si fasciné par la Chine, qu'il finit par s'identifier à un chinois). Dès notre première entrevue, j'ai senti que le personnage et lui allaient pouvoir se rencontrer. C'était bien sûr un pari fou, parce qu'il s'agissait d'un "contre-emploi" par rapport à l'image habituelle du chanteur. Le tournage est arrivé : Dès le premier jour (nous tournions une séquence dans le jardin chinois), j'ai été impressionné par la sincérité du jeu d'Alain Bashung : il se donnait entièrement au rôle, avec une générosité totale ; et de cet oubli de soi, naissait un trouble particulier qui correspondait exactement à ce que je souhaitais exprimer du personnage : à la fois comme une page blanche et quelqu'un dont le destin est pourtant inscrit d'avance quelque part (mais on ne sait où).  Le personnage de Chantegris vit ce retour en Chine comme un rêve éveillé : tout ce qui arrive est vrai, mais il a l'impression de revivre son passé au présent. C'est cet état bizarre qui est à l'origine de sa folie. Très vite, une osmose a eu lieu entre le personnage et Alain. L'équipe et moi-même avons complètement oublié son image de chanteur. Il était devenu ce personnage de Chantegris, incertain d'apparence, ancien missionnaire d'Asie, qui allait peu à peu devenir chinois... Il s'est même passé un phénomène singulier : au fur et à mesure que le tournage avançait, le visage d'Alain ressemblait de plus en plus à celui d'un chinois, sans l'artifice d'aucun maquillage.

Comment s'est passé le tournage ?

Il y a eu beaucoup d'épisodes marquants dans ce tournage. Ainsi dans une séquence, Alain devait courir derrière un bus dans lequel son enfant était bloquée : comme le bus ne démarre pas assez vite, Alain tape sur le pare-brise arrière avec une telle force qu'il le brise, et s'enfonce un morceau de verre dans la main (l'accident a été filmé et la prise est restée dans le montage final). Alain a dû aller à l'hôpital et subir une intervention chirurgicale avec anesthésie. Le lendemain même, contrairement à toute attente et malgré les protestations des médecins chinois, Alain a tenu à continuer à jouer (il restait 3 jours de tournage).

Le complot organisé par Lune d'automne n'est-il pas une allégorie des relations Orient/Occident ?

Ce complot est un peu la préfiguration d'une revanche possible de la Chine sur l'Occident : de la fin du siècle dernier au début de ce siècle, les colons occidentaux ont accéléré le processus de déclin de la Chine (en favorisant notamment l'usage de la drogue). Les Chinois ont donc des raisons très légitimes de nous en vouloir un peu. Le personnage de Chantegris dans le film se rend suffisamment antipathique pour mériter son sort. Ce n'est pas le caractère tragique de sa mort à la fin du film qui m'intéresse, mais le signe de la fin d'une époque marquant une aspiration à un renouveau dans les rapports entre la Chine et l'Occident. La note d'espoir du film, c'est le lien entre les deux demi-sœurs, l'une chinoise, l'autre française.

Le film a une narration déroutante...

Il est rempli de faux-semblants recouvrant une réalité fuyante. On n'a pas l'habitude de donner un sens à la succession des événements auxquels on est confronté chaque jour dans le quotidien. La voix de la petite fille qui commente le film est celle d'une enfant qui de façon ludique, cherche une signification à ce qu'elle a vécu un an auparavant. Le fait de donner une apparence de conte à cette histoire de la disparition de son père a une fonction d'apaisement, de dédramatisation. Bien sûr, cette tentative de Blanche, de rationaliser son passé en Chine sous la forme d'une histoire traditionnelle, (pour se rassurer, car ce qu'on ne comprend pas clairement fait peur) n'est qu'une surface apparente du film. Ce film est fait de plusieurs couches, et chaque spectateur, selon son humeur, sa sensibilité, s'attachera à celle qui le touchera plus particulièrement.

Y a-t-il une part autobiographique dans le film ?

Chantegris est un personnage fictif mais j'ai certains points communs avec lui : j'ai été, comme lui instituteur en Chine. Comme lui, j'ai une tendance à la rêverie que souvent, je n'arrive pas à contrôler; comme je la cultive comme source d'inspiration pour mes films, je me sens parfois comme pris au piège. Pour moi, c'est un peu une manière d'exprimer où peut mener cet état de rêverie si elle s'exerçait en permanence, une façon de dire : si je continue, je vais finir dans un précipice, comme le personnage du film. La référence au rêve évoque directement pour moi le surréalisme dont j'ai été imprégné dès l'adolescence.

La communauté française de Chine est en soi un personnage du film...Les Français que j'ai connu en Chine étaient souvent très "perturbés" : les multiples interdictions (de contact avec les chinois des rues, de circulation dans un rayon de plus de 5 km autour de l'hôtel...) étaient mal vécues. Comme le dit le personnage du chef de chantier Bricou, "L'hôtel des étrangers" est un peu une "prison dorée". (Les coopérants français acceptent cette absence de liberté non pas par amour de la Chine, mais à cause du chômage ou de dettes qu'ils ont en France : leur salaire d'expatrié est triplé.) Ceci, lié au déracinement, explique les comportements étranges des Français du film.

Quels sont les liens avec le roman chinois Le rêve dans le pavillon rouge ?

"Le rêve dans le pavillon rouge" est sans exagération le plus beau roman que j'ai jamais lu et je tenais à insérer cette référence dans mon film. Mais sur le plan du récit, il n'y a pratiquement aucun rapport. C'est seulement pour la structure, dans la manière d'entremêler des histoires parallèles à un récit principal, qu'il y a un lien.

L'image du film est très proche de l'esprit de la peinture chinoise traditionnelle...

Tout se passe comme si la brume des décors chinois, la séduction exercée par les jeunes filles chinoises participaient au complot de Lune d'Automne. Le cadre et la lumière du film ont ici la fonction d'un voile relié à cette histoire de mystification du passé dans la mémoire de Chantegris. Et les montagnes Huang Shan sont des montagnes sacrées qui ont inspiré déjà toute la peinture chinoise. C'est un lieu visuellement assez unique à cause du vent qui déplace en permanence les nuages entourant les rochers, créant une succession sans fin de tableaux mouvants.

Quelle est la signification du cadenas au sommet des montagnes Huang Shan ?

La fin du film fait référence à une tradition selon laquelle on vient sceller l'union d'un mariage en haut d'un des sommets des montagnes Huang Shan. Les jeunes mariés y apportent un cadenas qu'ils accrochent aux maillons d'une chaîne qui sert de garde-fou, face à l'abîme. Une fois le cadenas verrouillé, ils en jettent la clé dans un précipice pour célébrer leurs vœux d'amour éternel. Des années plus tard si les mariés ont la possibilité de revenir à Huang Shan, ils nouent un bout de tissu au cadenas: rouge pour le bonheur, blanc pour le deuil. Ces morceaux de tissus témoignent encore de promesses d'amour... Mais Huang Shan est aussi depuis longtemps le lieu d'une pratique beaucoup moins réjouissante. Pendant la "Révolution Culturelle", on comptait chaque année des centaines de jeunes gens qui ne pouvaient pas se marier à cause du régime et venaient se suicider en se jetant dans le vide. Depuis le chiffre a baissé mais la pratique n'a pas disparu.

La musique du film semble occuper une place particulière... Comment avez-vous travaillé avec Olivier Hutman ?

La musique joue un rôle déterminant dans la perception qu'on peut avoir du film. Sa fonction est d'exprimer l'évolution du personnage énigmatique joué par Alain Bashung : elle a la valeur de confidences faites au spectateur et remplace l'habituelle voix off intérieure. Il s'agit au départ d'une expression musicale occidentale sur une toile de fond orientale. Mais peu à peu, c'est comme si la musique chinoise était intégrée par la conscience du personnage principal, en même temps qu'il retrouve la mémoire de son passé dans ce pays.