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Asoka Handagama: " Je voulais retourner aux origines du cinéma "

Avec This Is My Moon, le réalisateur dresse un portrait touchant et réaliste d'une société malade. Il ose des images parfois jugées tabou, mais toujours avec justesse et force.

À l'exception de Lester James Péris, le cinéma sri-lankais est inconnu en France, quelles influences majeures marquent votre écriture cinématographique?

Après Lester James Peries qui a donné une amplitude internationale à notre cinéma, il y eut un vide considérable. Très peu d'artistes osèrent s'exposer. Mes deux premiers films racontent mon appren­tissage du cinéma. Je les ai plus fait de façon expérimentale. Bien sur, j'ai été influencé par des pointures comme Fellini, Tarkovsky, Kieslowsky et en Inde par Satyajit Ray, Shaji N. Karun, Adoor Gopalakhrishnan.

This is my moon est plus spécifiquement marqué par l'architecture traditionnelle, celle des fresques des temples bouddhistes. Qui composent dynamiquement narration et hiératisme statique. Je voulais retourner aux origines du cinéma en même temps qu'à celles de la tradition sri-lankaise. Retourner aux frères Lumière, aux sources du cinéma sous le prisme de la représen­tation bouddhiste. Parce que le thème principal du film est les effets de la guerre sur la société dans ses valeurs mêmes. Et qu’il s'agit d'exprimer la discontinuité de la vie. Ses incertitudes, les fractures de la nature humaine. La peinture a été d'une grande inspiration à cet égard. Et cette tentative réflexive construit le secret de This Is My Moon.

 

Dans quelle mesure votre travail théâtral a influencé la narration et la mise en scène ?

La notion de distanciation m'a toujours intéressée au théâtre. J'ai vu pas mal d'adaptations ici du répertoire allemand. J'ai essayé de l’appliquer à tous mes travaux (nouvelles, pièces...). Je pense que le spectateur doit être pris dans cette opération critique de mise en perspective au travers de cette désaliénation technique. Le miracle du cinéma, c'est que je peux faire ce que je veux en matière de temps. Maîtriser le temps. Adapter, travailler le temps réel dans le temps du cinéma.

 

Comment les contraintes économiques ont elles contribué à influencer le style du film ?

À cause d'un budget et de délais fort restreints, la préproduction a été très rigoureuse : beaucoup de discussions préparatoires, nous avons storyboardé ... un peu comme au théâtre. Nous avons dû inventer là où nous n'avions pas les moyens. Les contraintes nous ont structurés.

 

La conditions féminine, les rapports hommes-femmes dans la société srilankaise sont au cœur de votre cinéma.

Mon rôle est de soulever ces problèmes toujours actuels. Dans la société traditionnelle srilankaise, la femme est reléguée au second plan. Psychologiquement, elle recherche la liberté que peut avoir l'homme. Ce dès son enfance. Cette obsession a marqué mon enfance : le désir pour les filles de ressembler aux garçons. Pour obtenir des avantages. Dans cette perspective, les femmes sont les plus fortes, elles sont plus matures.

En Inde, la problématique du déterminisme sexuel est plus tragique. La société ici contraint encore les femmes, l’agriculture est un fort lobby. Le film a suscité des réactions d'enthousiasme ou de rejet, pas d'alternative. Je voulais activer un mouvement poli tique. Je voulais que les gens débattent à partir de ce film des rapports homme femmes. J’ai organisé dans les villes et dans les campagnes des débats. Les discussions furent productives. Ça a contribue à mettre en lumière la réalité de ces problèmes.

 

Dans quelle mesure le personnage du moine met en balance les valeurs culturelle de la société sri-lankaise?

Avec la révolution, et la modernisation, l'institution religieuse s'est vidée de son contenu et de ses ; prérogatives politiques et sociales. Cette perte de légitimité s'est accompagnée dans le même mouvement, d'une déperdition spirituelle, d'une coupure avec les fondements métaphysiques. Le n moine est humaniste, il est un témoin.

 

Le son est à lui seul un axe dramatique.

Les dialogues ne devraient pas être parlés mais ressentis selon le point de vue de l'interlocuteur. Ce devrait être un processus proprement cinématographique. Je cherche à ce que mes films soient libérés de leurs dialogues. Les films muets par là sont très expressifs. D'où cette création d'une perception hors champs ou contre champs de la parole. Ce qui m'intéresse c'est la façon dont la parole est perçue.