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Cannes 2012 — Jaime Rosales présente "Rêve et silence" : "Je lutte avec le monde réel..."

Révélé en France avec Les Heures du jour, l'Espagnol Jaime Rosales construit une oeuvre intrigante et minimaliste qui laisse une trace profonde chez les spectateurs qui l'accompagnent. Après l'expérimental Un tir dans la tête, il dévoile à la Quinzaine des réalisateurs du Festival de Cannes 2012, Rêve et silence, une oeuvre secrète, aussi délicate que son titre.

Le Hasard

Quand je démarre un film, je fais en sorte, toujours, que tout se déroule tel que je me l'étais imaginé. Comme si j'étais un démiurge derrière un monde en attente, j'essaie de tout modeler à ma guise. Il se trouve que les films – du moins ceux que je réalise- se font dans un monde réel, avec des choses réelles et avec des personnes réelles. Et le monde réel, même si on s'efforce de le modeler, résiste.

Je me retrouve alors à lutter désespérément contre tous les éléments. Rien ne veut ressembler à ce que j'avais imaginé. Quand cela fait un certain que je lutte et que je souffre, je me rends compte que l'imprévu, ce qui s'échappe du plan, a beaucoup de valeur. Bien plus de valeur que ce que j'avais imaginé. Ce n'est pas que la réalité dépasse la fiction : c'est que la réalité est bien mieux que la fiction.

Il ne s'agit pas tant de réussir à contrôler les éléments que de réussir à ce que l'imprévu - le hasard - joue en faveur de l’œuvre. Je prends conscience, maintenant que j'ai terminé le travail, que ce qui a été difficile, ce n'est pas d'avoir fait une œuvre conforme à ce que j'avais imaginé.

Le film ne ressemble pas du tout à ce que j'avais imaginé et ce qui a été difficile, ça a été de faire une œuvre à travers soi. Réussir à devenir le moyen à travers lequel l’œuvre s'est peu à peu transformée et laisser faire que le hasard et la réalité aient été une part du processus créatif.

Miquel Barceló

Pour Rêve et silence, j'ai eu le privilège de collaborer avec l'artiste Miquel Barceló. Nous avons commencé à parler du film il y a environ quatre ans, à l'origine même du projet. Nous nous avons trouvions tous les deux dans une période semblable de notre vie. La coupole qu'il avait réalisé pour les Nations Unies à Genève était sur le point d'être inaugurée et mon film, Un tir dans la tête, allait sortir. Nous étions très heureux de présenter nos œuvres respectives et tous les deux, nous avons souffert d'une certaine incompréhension critique critique sous forme de polémique. Puis nous avons commencé à envisager des idées pour le travail à réaliser un film.

Tout de suite, je me suis rendu compte que la principale difficulté serait de trouver la manière d'assembler un processus extensif – celui de la peinture – avec un processus intensif – celui du cinéma -. Pour lui, le temps n'est pas un problème. Il peut essayer et essayer des choses avant de les considérer comme bonnes. Au cinéma, cela n'est pas possible et encore moins dans ce film où tout était envisagé en une seule prise. Il fallait créer quelque chose en une seule fois, en un seul geste. Je suis très, très heureux du résultat final. J'ai beaucoup appris en travaillant à ses côtés : sur la vie, sur ce que signifie d'être un artiste véritable.

Le réel absolu

La réalité humaine me fascine. Le réel absolu. La peinture du quotidien. La précision dans l'expression des relations humaines. Les petits gestes, les regards m'intéressent. Les émotions incontrôlables. Observer avec attention m'intéresse.

Chaque individu a un moi qui se cache sous plusieurs strates. Nous ne laissons notre véritable nature émerger à la lumière que très épisodiquement. Il faut alors être très attentif. Toutes les décisions et l'architecture de la mise en scène ont été conçues pour parvenir à dépeindre et faire émerger cette réalité avec une extrême précision.

Improvisation et prise unique

Le scénario du film ne contient pas de dialogues. Les acteurs reçoivent le contenu dramatique des scènes au moment même de tourner. Ils ne reçoivent pas non plus d'instructions sur quoi dire, ou comment le dire ou quoi faire. On ne répète pas les prises, nous ne définissons pas non plus plusieurs angles de prise de vue d'une même scène ou situation. L'improvisation initiale est unique, vraie et singulière. Je me laisse surprendre par ce que disent et font les acteurs. Parfois, ils sortent du champ de façon inattendue et le cadre reste vide. C'est aussi pertinent.

La dimension spirituelle de l'être

La fragilité des bases de notre civilisation qui est en train de se construire m'inquiète. Qu'il s'agisse d'une civilisation qui ne sache pas apporter une réponse à nos besoins spirituels me préoccupe. Nous avons une dimension spirituelle. Je n'arrive pas à la définir rationnellement, mais je la sens, je la devine et j'essaie de lui donner une expression poétique à travers un film. Le côté magique. Le côté sacré. Le côté mystérieux. Le côté poétique. Nous sommes sensibles à ces aspects. Il doit bien y avoir une raison. Et pourtant quand il nous faut produire un discours cohérent, nous échouons.

L'image en noir et blanc

Tout le film a été tourné avec une émulsion noir et blanc au grain dur. Je trouve le grain de l'image en noir et blanc très beau. Il donne une consistance extraordinaire au film. Une grande sensation physique, matérielle. Ce que l'on voit est là, cela s'est passé. Nous avons utilisé un type de pellicule 35mm qui permet de tourner sans éclairage artificiel. Tout a donc été tourné en lumière naturelle. Cette façon de filmer permet une grande agilité et produit, je l'espère, une image très belle et émouvante.