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Ce qu'effacer le nom "shoah" des manuels scolaires voudrait dire...

Le 31 août 2011, Claude Lanzmann publiait une tribune dans Le Monde s'insurgeant contre le bannissement du mot "Shoah" dans les manuels scolaires. Dans ce texte, il expliquait en quoi et pourquoi effacer le nom et le remplacer par le mot "anéantissement", revenait, selon lui, à s'attaquer à "la chose même". Extraits.

"A la faveur de l'été, un mauvais coup se perpètre à l'éducation nationale et chez les éditeurs qui publient les manuels d'enseignement de l'histoire destinés aux élèves de première de tous les lycées de France et des autres établissements qui les préparent au baccalauréat. (...)

La nomination est une décision grave, mais plus grave encore est celle de dé-nommer.(...)

Si, après la diffusion de Shoah, le film est devenu éponyme, si celui-ci a donné son nom à ce que, pendant les douze années où j'ai travaillé à sa réalisation, je ne parvenais pas à nommer, parce qu'il s'agissait en vérité de quelque chose d'innommable, sans précédent dans l'histoire des hommes, je ne l'avais ni voulu, ni prévu. J'aurais trouvé juste que mon film soit sans nom.

Choisir, comme je m'y suis résolu au dernier moment, le terme Shoah, alors que je ne comprends, ni ne lis, ni ne parle l'hébreu, était pour moi une autre façon de ne pas nommer. Mais même pour ceux qui maîtrisent la langue hébraïque, le mot Shoah, qui revient à plusieurs reprises dans la Bible, est inadéquat car il ne désigne pas spécifiquement un pareil massacre de masse commis par les hommes contre d'autres hommes, il peut s'agir aussi bien d'un tremblement de terre ou d'un tsunami.

Ce n'est pas moi qui ai décidé, c'est ce que Hegel appelait l'Esprit objectif.

J'en parle en vérité et avec détachement. Shoah est devenu un nom propre, il ne désigne rien d'autre que l'événement qui porte ce nom. Toutes celles, tous ceux qui ont souscrit au terme Shoah, qui l'ont adopté d'emblée, reconnaissaient par là même le caractère inouï de ce qui est arrivé aux Juifs : pour eux, même inadéquat, ce mot hébreu non traduit, qu'il ne fallait surtout pas traduire, épousait au plus près la spécificité juive du désastre.

Génocide, extermination, anéantissement, sont des noms communs qui ont besoin d'un adjectif les qualifiant. C'est ainsi qu'on peut lire dans certains des nouveaux manuels (Magnard, Hatier) la formule "génocide juif" et dans d'autres (Nathan Le Quintrec) celle de "génocide nazi". Qui génocide qui, c'est une autre affaire, qui en dit long sur l'imprécision des rédacteurs et la bouillie à laquelle les conduit le refus pas du tout innocent du mot "Shoah".

Pour reprendre une phrase du même Hegel, nous sommes dans "la nuit où toutes les vaches sont noires". Le XXe siècle est en effet présenté et caractérisé comme "le siècle des anéantissements". Savoir si la guerre contre le nazisme était une juste guerre n'intéresse pas nos nouveaux concepteurs, qui mettent en parallèle et sur le même plan les bombardements des villes allemandes par l'aviation alliée, Hiroshima, et la Shoah. Pardon, non, l'anéantissement.

C'est une vieille histoire : refuser l'unicité ou la spécificité des événements historiques, les noyer dans des catégorisations abstraites et réductrices, tout cela se préparait de longue date. Aujourd'hui on passe à l'acte. Le mot "Shoah" est éradiqué, mais pour la première fois, dans un manuel d'histoire (Hachette), apparaît celui de "Nakhba", terme en miroir, forgé par les Palestiniens pour nommer leur propre catastrophe : la création de l'Etat d'Israël. Lequel Israël tient très peu de place dans ces nouveaux livres, qui prennent les choses de plus haut, faisant référence au seul "Moyen-Orient, foyer de conflits".

Ces manuels, par ailleurs, parlent tous, d'une seule voix, de "l'anéantissement  des Juifs et des Tziganes". Les Juifs sont au premier chef responsables de l'égalisation impliquée par l'emploi de la copule "et", même si, sur le plan des chiffres, elle ne correspond à rien de réel. Lorsqu'on a rappelé le gazage de quelques milliers de Tziganes en août 1944, dans les crématoires de Birkenau, la fraternité humaine et l'horreur de la même mort déchirante nous commandait de souscrire à l'identification sans penser que celle-ci servirait à occulter ce qu'il y a eu d'unique dans la Shoah.

Moralement, ce refus du quantitatif était une position juste. Elle conduit pourtant aujourd'hui au même résultat que la trouvaille de "l'anéantissement". Nul n'a jamais pu dire, n'a jamais su, combien de Tziganes ont été tués par les Nazis, c'est ce que me déclarait Raul Hilberg et ce que reprennent les quelques historiens fiables qui se sont penchés sur la question. On sait qu'il n'y a eu, pour les Tziganes, aucun plan, aucune volonté exterminatrice systématique. Il y avait à Birkenau un camp tzigane, dans lequel hommes, femmes et enfants ont vécu ensemble de longs mois, sans être jamais séparés et les gazages d'août 1944, vite interrompus d'ailleurs, furent le produit de rivalités et de luttes internes au sein de la hiérarchie SS. D'autres Tziganes furent tués au cours des années de guerre, sans qu'il soit possible d'assigner un chiffre formel, ce qui permet les extrapolations les plus extravagantes.

(...) Jack Lang, qui fut deux fois ministre de l'éducation nationale, avait demandé qu'un DVD, à l'usage des lycéens, soit réalisé à partir d'extraits de Shoah, non pas une version courte du film, mais six séquences emblématiques, accompagnées d'un livret pédagogique, qui, après un exposé général sur le film Shoah, étudiait chacune de ces séquences, plan par plan. Il s'agissait d'un travail impeccable et j'ai été, à maintes reprises, commenter tout cela et répondre aux questions dans des lycées de banlieue, réputés "difficiles". Par l'intermédiaire du CNDP, ce DVD fut distribué gratuitement à tous les lycées de France ( ce qui ne signifie pas qu'il a atteint tous ceux à qui il était destiné...).

En ces temps, pas si lointains, il n'était pas obscène d'utiliser dans un cours le terme "Shoah", et il était inimaginable qu'un Inspecteur Général mît à pied une enseignante au prétexte qu'elle avait utilisé quatorze fois le mot "Shoah" dans la même leçon d'histoire. Cet inspecteur général-comptable s'était trompé de métier, mais il débusquait ce qui se cache derrière cette guerre du nom : ce n'est pas au mot seul qu'ils en ont, c'est à la Chose.

Jack Lang m'a accompagné plusieurs fois dans les lycées et eut l'occasion de mesurer l'intérêt et la passion des élèves, en majorité maghrébins et noirs. Mais après lui, un autre ministre de l'éducation nationale reprit le flambeau et vint avec moi dans plusieurs établissements, s'enthousiasmant lui-même de l'enthousiasme des élèves. Ce ministre s'appelait François Fillon. Il n'est pas possible qu'un président de la République comme Nicolas Sarkozy et un premier ministre comme François Fillon laissent se perpétrer sans réagir le mauvais coup qui est l'objet de cet article. Dans le cas contraire, il faudrait évidemment, par simple souci logique, débaptiser le Mémorial de la Shoah, qui deviendrait "Mémorial de l'anéantissement" (sic !) et la Fondation pour la Mémoire de la Shoah, rebaptisée Fondation pour la Mémoire de l'anéantissement (re-sic !)

Claude Lanzmann, écrivain et cinéaste