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Claire Simon : "Montrer ce qui crie et que je ne veux pas voir..."

VIDEO | 2010, 13' | La réalisatrice explique comment elle a filmé Manon, sa fille de 15 ans, amoureuse de Greg, 17 ans, tout en cherchant la bonne distance avec sa caméra...

"Manon a 15 ans et un peu plus. C’est ma fille. En vacances elle a rencontré Greg, 17 ans. Greg habite à Claviers, petit village du haut Var, où j’ai vécu jusqu’à l’adolescence. Pendant les vacances, il travaille avec son père qui est boulanger. La nuit. Ces nuits chaudes de l’été, il en passe une grande partie à faire le pain, le couper, le façonner. Ce qui fait que l’été, Greg dort très peu. Le temps qu’il lui reste, il ne le perd pas à dormir, mais à vivre. Et vivre cet été, c’est surtout foncer en scooter retrouver Manon.

Manon est loin du village en pleine campagne, elle l’attend. Elle admire Greg et son somnambulisme, elle qui dort volontiers. La seule forme de travail qu’elle ait pratiqué jusqu’ici c’est l’école. Elle rentre en première S en septembre dans son lycée parisien et Greg, cette année va passer son BEP de carrosserie au LEP de Draguignan.

Un jour Manon m’a dit : “ je te présente Greg, c’est l’homme de ma vie.” J’ai souri et dit bonjour au jeune homme costaud et fier qui avait l’air de trouver tout cela très normal. Au fil des jours très comptés qu’ils peuvent passer ensemble à Claviers, ils se jurent tout ce que l’amour comporte comme serments. Ils disent : on se mariera c’est sûr. Il leur arrive même de parler des enfants qu’ils auront. Ces paroles dont personne ne connaît le poids, ils les proclament comme défi à la réalité de se plier à leur histoire. Manon doit toujours, trop vite, repartir loin de Claviers et Greg doit toujours repartir travailler à la “boulange”. Manon dit : “Il y en a qui ontdeux ans, cinq ans, dix ans de différence, nous nous avons 800 km de différence. 800 km d’obstacles pour arriver à se retrouver, à continuer à se voir au delà des vacances, à découvrir le monde de l’autre, l’accepter et s’y glisser.

Lorsque j’ai rencontré Greg à Claviers avec Manon, j’avais une caméra vidéo et j’ai filmé leur tablée d’adolescents, narquois bruyants. Je voulais saisir un moment de vie sans plus, et en filmant je découvrais chez Greg un désir d’être dans l’image, non pas pour s’y mirer comme un narcisse, mais pour trouver une scène où exister, où être vivant. Comme s’il pensait qu’au travers de la caméra il allait découvrir quelque chose de lui-même, inconnu. Et qu’il s’agissait d’une expérience à tenter dont il sortirait peut-être transformé.

Les quelques minutes de cette tablée où Greg explosait d’énergie, Manon ensuite les regardait sans cesse comme les traces de son trésor, et moi j’étais intriguée par ce jeune homme qui appelait la caméra comme un vrai acteur. Et c’est ainsi que l’idée du film se mit à insister (...) Evidemment, l’ennui dans tout ça, c’est que j’étais la mère de Manon et que déjà une histoire d’amour semblerait a priori faussée par un filmage documentaire mais d’autant plus si l’on rentrait dans l’intimité de l’histoire par la mère d’un des jeunes amoureux.

Pour moi faire un film, c’est avant tout peindre, montrer dans ce que je vois, ce qui crie, ce que je ne veux pas voir, ce que je ne sais pas deviner et qui finalement se révèle peu à peu dès que le tournage commence. Donc, filmer cette histoire, c’est ne pas s’en mêler, c’est la peindre à la bonne distance, c’est-à-dire la mienne, sans tricher, dans l’espace très étroit et inconfortable où je peux être cinéaste et mère sans abuser de l’une ou l’autre position. Etre mère détruit la cinéaste, être cinéaste détruit la mère, entre ces deux pôles, il y a un oeil comme dans un cyclone : un endroit pour filmer. Ce qui suppose de savoir attendre, hésiter, et de ne pas jouer les intimes non plus.

Ce fut donc le contraire d’un tournage où le cinéaste chasse, traque les scènes. Je les ai convoquées, sur rendez-vous. A la boulangerie, dans le village, chez le grand-père, à la plage etc... Comme si le côté expérimental du mode documentaire dans ce film, c’était de mettre l’histoire face à son décor, alors qu’habituellement, ce que le documentariste cherche, c’est l’histoire elle même.

Là c’est un peu comme si nous : Greg, Manon et moi, nous avions considéré sans nous le dire que l’histoire nous l’avions, que nous la connaissions, que c’était l’Histoire D’Amour, mais que l’inconnu c’était plutôt comment elle revisitait le monde dans lequel elle avait lieu. Qu’elle le révélait pour chacun comme une espèce de deuxième première fois.

Faire un film à partir de ma fille, c’était plus simple, plus proche, plus joyeux, plus facile et plus difficile. Ça posait d’emblée un forêt de barrières à ne pasfranchir pour cause de génération, d’indépendance, de filiation, mais j’avais envie de raconter l’adolescence sans tricher avec mon regard d’adulte de mère. Non pas pour me mettre en avant, mais plutôt en arrière, pour dire qui est derrière la caméra. Et, en même temps, j’avais envie que le film ne soit pas encombré par ma présence, ni par mon histoire.

Greg et Manon, étaient pris dans des contradictions dont ils préféraient ignorer les enjeux. Et j’avais envie de saisir comme toutes ces couches d’histoires qui les constituent les traversaient, et comment ils parvenaient, grâce à leur jeunesse, leur innocence, à vivre leur amour en défiant leurs propres préjugés sociaux. Alors que dans Roméo et Juliette ce sont les familles qui s’opposaient sur le dos des jeunes amants, qui leur interdisaient l’amour, l’amour entre Greg et Manon ne s’affronte qu’au réel extérieur. Ce n’est pas un interdit mais une contrainte extérieure qui a déjà forgé, à l’intérieur d’eux-mêmes, leur esprit, leurs sentiments, leurs goûts, leur vie. Et leur amour était comme une utopie qu’ils voulaient atteindre contre eux-mêmes. Rêvant que tout leur est possible, que tout se transfigure et prenne la couleur de leur sentiment.

Greg qui découvre que Paris, sa ville ennemie, a aujourd’hui le visage de Manon et qu’à sa grande surprise une autre vie l’attend peut-être là-bas...  Et Manon pardonne à Greg de la faire attendre tout un week-end où elle a fait ces 800 kilomètres pour le voir, car l’amour qu’elle lui porte est à ses yeux bien au-delà des reproches qu’elle pourrait lui faire.

En faisant un film documentaire j’ai l’impression de retourner à l’origine de la fiction, je rêve de saisir ce qui s’élève, comme un parfum, de la vie réelle et dont on fera peut-être une légende, plus tard. Une histoire arrive. Le vertige de ce moment n’a parfois l’air de rien, on y entend le silence nécessaire au cinéma, le silence de l’action, le silence du physique, des choses, le silence des paroles, le côté prosaïque, banal, bref, “l’air de rien”, c’est le théâtre d’une histoire qu’on n’oubliera pas, tout simplement parce qu’après la vie ne sera plus jamais tout à fait la même.

J’aime ce côté “l’air de rien” car il est l’ombre nécessaire aux évènements. Comme si les histoires avaient besoin de rentrer par la petite porte pour se nouer, de faire comme si elles n’étaient pas importantes et qu’on avait le droit de les rejouer. On ne sait pas bien ce qui est en train d’arriver et parce que c’est un documentaire, on croit que la fin est ailleurs, plus tard, alors que la fin est la fin du film. Mais ce qui compte c’est que, l’air de rien, c’est une image d’un premier amour. Une image singulière comme chaque histoire."

Claire Simon