DAVID LYNCH
PLUS QUE DU CINÉMA

Depuis toujours, le cinéma de David Lynch fait peur. Trop compliqué, trop perché, trop hors-sol. Trop. Mais depuis quand devons-nous nous arrêter à “trop” ? Depuis quand devons-nous tout comprendre ? À cette question, Lynch avait une réponse très simple : “Je ne vois pas pourquoi on attend de l’art qu’il ait du sens. On accepte très bien de la vie qu’elle n’en ait pas.” En fait, tout ce dont nous avons besoin pour se lancer ou s’aventurer encore plus profondément dans sa filmographie aussi délicieuse que dérangeante, c’est de quelques clés, qu’on vous délivre ici.


Avant de faire du cinéma, David Lynch peignait. Matin, midi, soir. Tout le temps. Jusqu’au jour où il imagine les feuilles d’un arbre fraîchement coloré remuer au gré du vent. L’image prend vie, le cinéma s’impose. Le jeune artiste réalise une poignée de courts métrages faits maison pour lesquels il embauche sa petite amie, ses voisins, quiconque accepte de donner un coup de main. Les films sont intenses (Six men getting sick, 1967), torturés (The Grandmother, 1969), oniriques (Sailing with Bushnell Keeler, 1967). Pour le peintre, chaque plan est un tableau. Une histoire unique, rattachée à d’autres pour créer un monde. Et partout, il place, consciemment ou non, des références à ses peintres fétiches, de Magritte à Bacon et Hopper.

Eraserhead (1977), premier long-métrage sombre inspiré par la peur de la parentalité et le traumatisme de quelques années passées à Philadelphie, annonce ce que sera l'œuvre de Lynch : un enchaînement de souvenirs, d’angoisses profondes, d’images indélébiles. L’art lui sert de catharsis, de vide-poche émotionnel. Tout cela lui est si personnel qu’on ne s’étonne pas de sa tendance à tout faire lui-même, des décors au son, même en 2017 quand il réalise les 18 épisodes de Twin Peaks: the return. Le cinéaste est un homme d’habitude et de routine qui aime manger la même chose, à la même heure, au même endroit, et qui aime répéter des motifs à l’infini, en leur donnant un sens différent à chaque fois. C’est pour cela que partout dans ses histoires on retrouve de la fumée, des diners, des arbres, des lèvres rouges, des routes filmées la nuit, des clubs où une femme chante langoureusement. Le confort dans l’inconfort, c’est comme ça qu’on s’installe dans son monde.


Après les deux films de commande qu’ont été Elephant man (1980, chef d’oeuvre) et Dune (1984, catastrophe), Lynch prend la décision la plus importante de sa vie : il ne filmera désormais que ce qui l’anime vraiment, ce qui le fascine, le fait rêver ou cauchemarder. Blue Velvet (1986) le ramène à la banlieue de son enfance, Mulholland Drive (2001) et Inland Empire (2006) décortiquent le mythe hollywoodien, Sailor & Lula (1990) explore l’amour et la violence, la beauté et la laideur. Partout, les personnages sont doubles, la temporalité est distordue, la réalité difficile à trouver. Et pour cause, c’est dans ses rêves que naissent les histoires, et sur des petits cartons qu’elles sont écrites. Un film, 70 cartons, 70 idées qu’il agence sans trop se demander si cela fait sens. Un pur travail d’artiste, porté par la méditation transcendantale et une forme rare de lâcher-prise. 

Film après film, on a demandé à David Lynch de se justifier. Film après film, il a refusé de le faire et s’est enfoncé avec joie dans la déstructuration et une forme d’hystérie parfaitement incarnés par la descente aux enfers de Nikki Grace / Susan Blue dans Inland Empire. Une célèbre interview, menée dans le cadre des BAFTA résume sa détermination à rester cryptique. “Croyez-le ou non, mais Eraserhead est mon film le plus spirituel” dit-il, un rictus aux lèvres, à un journaliste qui lui demande s’il peut en dire plus. Sa réponse : “Non”

Et puis au milieu des films, David Lynch prend le temps de créer une révolution dont les séries bénéficient encore aujourd’hui. Avec Twin Peaks (1990) qu’il co-créé avec le très cartésien Mark Frost, il explose tous les standards de la télévision et agrandit le cadre. Il multiplie les personnages et les intrigues, complexifie le récit, s’autorise des temps morts, des instants de vide ou de poésie jusqu’alors prohibés sur petit écran où le temps, c’est de l’argent. Au fil de l’enquête de son héros et alter ego, l’agent spécial Dale Cooper, Lynch brouille les pistes en passant du polar à la comédie, du soap à l’aventure surnaturelle. Il fait confiance au spectateur et n’a pas peur de le perdre parce que les personnages sont assez forts et attachants pour servir de point d’ancrage solide. Malgré une saison 2 gâchée par l’insistance du diffuseur à révéler qui est le meurtrier de Laura Palmer, Twin Peaks devient culte. Lost, Fargo, The Leftovers, Atlanta ; toutes ces séries contemporaines portent sa marque assumée.

S’il fallait trouver un fil conducteur, une obsession centrale dans son cinéma mais aussi dans sa peinture, c’est l’Amérique qu’il faudrait citer en premier. Une Amérique sur laquelle il pose le même regard lucide que quand il était gosse, dans les années 1950 : “Mon enfance, c’était des maisons élégantes, des rues bordées d’arbres, un laitier qui passe, des cabanes construites dans le jardin, des moteurs d’avions au loin, un ciel bleu, des clôtures en bois, des cerisiers (...) Mais sur le cerisier, il y a de la sève qui suinte. Du noir, du jaune, et des millions de fourmis rouges qui grouillent dessus.” Le cinéma de Lynch est donc un lieu où on pose le vernis, avant de le gratter jusqu’au sang. 

La banlieue proprette et la pelouse verdoyante de Blue Velvet cachent une oreille coupée , le sourire enchanté de Betty Elms arrivant à Los Angeles se change en larmes et hurlements quand elle devient Diane Selwyn dans Mulholland Drive, les paysages bucoliques de Twin Peaks servent de décor à l’inceste, l’innocence de Pete Dayton est anéantie dans Lost Highway. Des fourmis rouges, il y en a dans tous ses films, comme une vérité sociétale et politique que Lynch distille à sa façon, tellement bien planquée qu’on lui a, un temps, reproché de ne pas vivre dans le même monde que nous. En 2009, il produit même la série de portraits de citoyens interviewés par son fils au hasard de ses rencontres aux quatre coins de l’Amérique. Des vétérans, des infirmières, des retraités, des serveuses, des mères de famille, chacun racontant comme le rêve américain les a laissé tomber.

C’est dans cette Amérique-là que Lynch a disparu, en janvier 2025. Un pays qui brûle de l’intérieur avec la réélection de Donald Trump, et de l’extérieur avec les incendies qui détruisent une partie de Los Angeles, sa ville de cœur. Comme s’il n’y avait plus rien à raconter parce que le rêve était devenu impossible, le cinéaste nous a abandonnés. Depuis, les cinémas ressortent ses œuvres régulièrement, pour des hommages où l’on croise une nouvelle génération de spectateurs qui n’ont pas peur de ne pas comprendre, pas peur que ce soit “trop”. Lors d’une projection de Mulholland Drive, une jeune fille s’est évanouie au moment de la scène du diner. Comme si elle n’avait jamais vu un truc pareil. Et de fait, quand on découvre David Lynch, on n’a jamais vu un truc pareil.

© Images tous droits réservés : Twin Peaks: The Return, Twin Peaks : Paramount, Blue Velvet : Capricci Films.

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