Navigateur non compatible. Veuillez utiliser un navigateur récent

Eric Caravaca : "Un rôle ne vous arrive pas toujours par hasard"

Dans Ici-bas, l'acteur campe Martial, un prêtre résistant en proie au désir et mis face à la nécessité de tuer. Eric Caravaca évoque avec empathie un personnage qui lui est étrangement familier.

Comment définiriez-vous le personnage de Martial ?

C’est quelqu’un qui s’est engagé dans la religion avec le même idéalisme que celui avec lequel il s’est engagé dans la Résistance. Chaque fois, il cherche à se mettre au service des hommes, à faire preuve d’humanité. L’époque, les évènements historiques, l’ont poussé à un constat. Il a compris qu’il y avait deux façons d’appréhender la religion, d’honorer Jésus : de façon vivante ou de façon morbide. Lui se détermine, il préfère aller vers la vie, vers l’humain, et il se fait rattraper par l’imperfection de l’humain, les compromis, la faiblesse, ses tentations… Quitter la religion pour s’engager dans la résistance, c’est cohérent, c’est la même ligne de conduite. Tel que je l’imagine, Martial a une vision vivante de Jésus, dans une religion parfois morte…

Martial est face à un dilemme : poursuivre son idéal dans la lutte aux côtés des résistants met en péril le « Tu ne tueras point » du Décalogue.

L’époque accumule les dilemmes. Parmi ceux-ci, le choix de défroquer. A l’époque, pour Martial, ce ne devait pas être évident. Il est dans un tourment permanent, vis à vis de ses supérieurs, vis à vis du comportement ambigu du pouvoir religieux pendant la Seconde Guerre mondiale. Martial se met en danger de bafouer ce commandement sacré, mais il reste intègre, dans sa logique humaine. Il a une ligne. Il ne tue pas la conscience tranquille…

Autre dilemme : son rapport aux femmes, à la chair…

C’est un sujet tabou, on imagine aisément ce tourment comme une récurrence de la vie de prêtrise. Et dans le cas de Martial, il faut remettre l’histoire dans son contexte. La guerre fait naître des pulsions troublantes. La mort rôde, mais aussi une énergie… Une pulsion de vie. Les barrières tombent, on est obligé d’aller vite…

Qu’est-ce qui le lie à Soeur Luce ?

Qu’est-ce qui nous lie à nos amis, nos amours, aux gens qu’on aime ? Une forme de reconnaissance. On croise des gens, et on se dit « Tiens, il fait partie de moi ! ». Avec Soeur Luce c’est ce qui se passe. Au début, il y a une reconnaissance d’âme, qui passe par le silence. Elle l’a aidé à revenir à la vie… Oui, ça vient comme ça, puis ça se transforme… Il cède à son désir à un moment où il est en faiblesse, il vient d’aider à tuer quelqu’un, il a besoin de réconfort… C’est la guerre qui veut ça, ces mouvements rapides, la panique, un besoin d’affection énorme… Après, il est dans une tourmente, il a quitté l’Eglise, c’est un homme affaibli, c’est un électron libre. Il ne sait pas où il va, mais il sait ce qu’il ne veut pas, il refuse l’hypocrisie des gens qui ne veulent pas voir, et il se détermine par son refus. Il a fait le choix d’un autre engagement. Soeur Luce représente l’institution qu’il vient de quitter. Le parcours de Martial ne regarde que lui, il n’a pas envie d’entraîner quelqu’un d’autre dans sa tourmente.

Comment expliquez-vous la brutalité de leur étreinte ?

Par l’inexpérience. Ni l’un ni l’autre ne savent comment s’y prendre ! Replacez l’acte dans le contexte : pour le clergé, c’est un traître. Le champ de bataille est réduit au corps. Il y a eu cette reconnaissance, il ressent quelque chose pour elle… Après, l’acte physique est ce qu’il est ! Pour un prêtre comme pour toute autre personne, on sait bien que l’acte physique n’est jamais forcément à la hauteur des sentiments. La première fois, cela ne se passe pas toujours bien. Cet acte arrive comme une manifestation de mal être, d’énergie mal canalisée. Elle aussi, elle est dans cette demande là, elle est en train de changer de vocation, et c’est déterminant, elle est dans le don. Lui, il ne promet rien. On ne peut pas aller contre la folie de quelqu’un ! Soeur Luce a une manière très solitaire, pour ne pas dire égoïste, de gérer sa passion pour Martial.

En quoi le film vous émeut-il ?

J’aime le parcours humain de ces deux personnages, le regard de Jean-Pierre Denis qui ne prend pas parti, qui ne juge pas. Je suis ému de voir un cinéaste metteur en scène arriver à faire un film qui lui ressemble. J’ai eu l’impression de participer à quelque chose d’essentiel pour lui. Pourquoi tenait-il tant à ce film ? C’est son secret. Une partie de la réponse est dans la région où cela se passe, ce Périgord rugueux, terrien, et tous ces personnages faussement secondaires… On sent que c’est « sa » région, que tous ces gens sont vrais, qu’il n’y a pas de mensonge…

Quel rapport personnel avez-vous avec ce personnage ?

Un rôle ne vous arrive pas toujours par hasard. Ce personnage de prêtre n’était pas si loin de moi, j’en ai fréquenté, bien que mes parents ne soient pas pratiquants. Mon frère aîné a fait quelques années de séminaire. Moi-même, je suis assez mystique même si je ne suis plus du tout croyant. Il m’est arrivé de faire des séminaires, des pèlerinages, à Assise, à Rome. De rester silencieux pendant des semaines de retraite dans l’Hérault, à Notre Dame de Tredos. Ce personnage, je le côtoyais déjà…