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Jean-Pierre Denis : "Du ciel aux abîmes"

Jean-Pierre Denis revient, non sans émotion, sur tout ce qui a motivé la réalisation d'Ici-bas : l'envie de dépeindre une région, une époque, une relation, mais aussi et surtout une tranche de vie, celle de Soeur Luce. De ses premières documentations à la rencontre avec Céline Salette, l'actrice principale, le réalisateur revient sur le parcours qui l'a mené à la réalisation de cette fiction inspirée d'une histoire vraie.

Ici-bas est inspiré d’une histoire vraie qui s’est déroulée en Périgord en 1943. Comment avez-vous eu connaissance de cette histoire ? En quoi y avez-vous trouvé matière à un film ?

C’est au cours de rencontres avec des résistants, en vue de la réalisation d’un film documentaire sur les maquis en Périgord, que j’ai découvert cette histoire. J’ai été immédiatement frappé par sa dramaturgie, au sens classique du terme, par la richesse des questions existentielles, morales, politiques, religieuses qu’elle soulevait.

Sœur Luce s’appelait en réalité Sœur Philomène. Pourquoi avoir changé son nom ?

Au nom de la fiction qui s’inspire de faits réels mais ne prétend pas retracer « l’affaire de Sœur Philomène » à l’origine du drame. Autant, dans l’affaire Papin, pour Les Blessures Assassines, je disposais d’éléments (procès, écrits, travaux de psychiatres), autant là, j’avais moins de matérel pour travailler dans l’intime des personnages, dans le creux du fait divers. Pour la même raison, je me suis refusé à tourner sur les lieux mêmes du drame liés à cette histoire, par respect pour la mémoire et pour les familles des trente-quatre jeunes maquisards torturés et exécutés par les nazis.

Comment était Soeur Philomène ? Vous avez vu des photos d’elle ?

Je n’ai pas vu de photos d’elle, un des résistants qui a vécu cette affaire m’a rapporté qu’elle était très belle, sans âge. Selon le témoignage d’une sœur de sa congrégation, les sœurs de Sainte-Marthe, elle était une femme élégante dans sa tenue de religieuse et « avait de l’allure ».

Avant qu’elle ne dénonce « des mauvais Français », elle n’aurait jamais manifesté le moindre zèle pour le régime de Vichy. Capturée puis interrogée par les maquisards, elle s’est enfermée dans « son secret » et a déclaré « mériter la mort »...

Diriez-vous que Sœur Luce est une héroïne racinienne ?

Sœur Luce est dans la ligne de l’héroïne racinienne en ce que chez elle l’amour est une force irrésistible incontrôlable, mais le glissement de l’amour sacré à l'amour profane ici la singularise. Ce qui est également racinien chez elle, c’est l’amour qui devient souffrance et qui peut amener l'héroïne jusqu’à provoquer la destruction de l’être aimé. Beaucoup d’œuvres m’ont aidé dans ma réflexion sur ce processus de fuite en avant amoureuse destructrice.

On est en empathie avec Luce malgré l’acte qu’ elle commet.

Quelle que soit la personnalité de l’héroïne ou la monstruosité de l’acte commis – j’ai déjà éprouvé cela pour Christine Papin dans Les Blessures Assassines – je pense qu’aucun auteur n'échappe à un certain attachement à son personnage. Mais accompagner l'héroïne dans son parcours n’est pas chercher à l’aimer ou à la faire aimer.

Sœur Luce s’est imposée à moi comme une femme qui dit « je », dont personne ne tient la main lorsqu’elle prend la plume et qui décide de son sort. Je crois que ce phénomène d’empathie passe plutôt par le fait que le film s’attache à comprendre, à éclairer le cheminement intérieur d’un personnage en nous renvoyant également à notre part d’ombre.

Comment décririez-vous l’évolution de son état entre passion mystique et passion charnelle ?

Dans la progression et l’évolution du personnage de Sœur Luce, je m’attache à traduire, à partir de sa rencontre avec Martial, un trouble puis un désordre qui s’installe, inconnu pour elle. Sœur Luce veut savoir, questionne la Mère, mais restera sans réponse. Au bout de ce glissement qui s’opère, de l’amour du Christ à celui d’un homme, j’ai provoqué cette situation où l'émoi de l’un et la détresse de l’autre aboutissent à un acte d’amour brutal et douloureux.

Le lendemain de cette étreinte, elle reste dans le culte du Seigneur et dans la prière. Elle ne sait pas ce qu’est l’amour physique. En écrivant cette histoire, je savais que la première fois qu’elle ferait l’amour, cela serait très douloureux et qu’elle pleurerait. L’amour de Sœur Luce est au-delà: elle est dans une relation amoureuse imaginée et sublimée.

C’est en cela d’ailleurs que cette relation est vouée à l’impasse. Hors de son monde clos (le Christ, le couvent, l’hôpital), Sœur Luce éprouve une certaine difficulté à appréhender la réalité extérieure et demande à Dieu, depuis toujours à ses côtés, de l’éclairer, de la guider.

Comment appréhendez-vous l’aumônier Martial ?

On en sait peu sur lui sinon qu’il a survécu à la guerre ; je l’ai construit dans la fiction. C’est un personnage complexe, lui aussi. Luce c’est l’amour de Dieu, lui c’est l’amour du prochain. Il vient d’une bonne famille, il est attiré par les Lettres, les Lumières. Son idéalisme n’a pas résisté à la dévastation de la guerre. Il préfigure le prêtre ouvrier. Sa foi vacille à cause du chaos, de la guerre.

Comme Luce, il a eu une éducation qui ne prépare pas à la vie amoureuse ou à la relation. Trop préoccupé par lui-même, il est dans l’incapacité de répondre à la demande de Sœur Luce ; je pense d’ailleurs qu’aucun homme n’est capable de répondre à une telle demande amoureuse qui bascule de Dieu à l'être humain.

Par le choix de ce titre Ici-bas, que vouliez-vous communiquer ?

L’écriture de ce scénario m’a mené du ciel aux abîmes et c’est par là que m’est venu ce titre. En ouvrant et en terminant le film par l’image d’une source qui bat, je pense avoir voulu inscrire cette histoire et même l’Histoire dans ce temps éphémère du passage de l’homme ici-bas.

Cette histoire est très ancrée dans son décor, le Périgord où vous avez tourné. Ce décor était important pour vous ?

Depuis ma première réalisation, Histoire d’Adrien, j’ai eu le souci d’ancrer tous mes films sur leur territoire : Champ d’Honneur en Alsace et Périgord, Les Blessures Assassines au Mans sur les lieux de l’Affaire Papin, La Petite Chartreuse dans la région de Grenoble. C’est peut-être plus une quête d’identité que d’authenticité, mais quelque chose qui s’impose à moi dans la mesure où souvent la nature, les lieux, leur géographie s’inscrivent comme acteurs ou participent à la respiration de l’histoire racontée.

Il est très important pour moi de pouvoir partager ou communiquer dans cette approche des lieux avec mes chefs de poste. Claude Garnier, la chef opératrice, a pu ainsi saisir et m’offrir un plan sublime : une ombre glissant et enveloppant tout un vallon, plan intégré dans la séquence de l’exécution de Sœur Luce.

On peut voir une filiation entre les héroïnes des Blessures Assassines et d’Ici-bas. Qu’est-ce qui vous attire dans ce type de personnages ?

Il est certain qu’il existe quelques « constantes » entre les deux héroïnes, à savoir par exemple que ce type de récit se décline au nom du Père (absent), et que Sœur Luce comme Christine Papinn élimine à un moment les « ministres » pour n’avoir plus qu’un interlocuteur unique : Dieu. Mais pour moi, la comparaison s’arrête là, ne serait-ce qu’en raison d’une pathologie (paranoïa et schizophrénie) marquée chez Christine Papin.

Ce qui m’a intéressé et me fascine dans ces deux histoires, c’est « le passage à l’acte », c’est explorer le cheminement intérieur de personnages, les ressorts intimes qui conduisent à des agissements extrêmes.

Vous avez confirmé le talent de Sylvie Testud dans Les Blessures Assassines. Vous donnez son premier grand rôle à Céline Sallette. Comment l’avez-vous choisie ? Comment avez-vous travaillé avec elle ?

Comme je travaille assez lentement et que mes projets sont toujours très difficiles à « monter » en production, le temps me rend parfois de grands services : par exemple l’impression de progresser dans la définition d’un personnage à tel point qu’un jour un comédien vu à l’écran ou rencontré s’impose à moi.

Pour Céline Sallette c’est vraiment ce qui s’est passé. Je l’ai vue pour la première fois sur Canal +, dans la mini-série de Raoul Peck sur l’ENA, L’école du Pouvoir et j’ai dès le lendemain appelé ma fille, Juliette, directrice de casting, pour savoir qui était cette jeune comédienne dont la présence, la force intérieure m’avaient impressionné.

Puis j’ai rencontré Céline... A partir de là, nous avons partagé nos vertiges et sommes allés ensemble « chercher » Sœur Luce, servis et entourés par une magnifique équipe.

 Eric Caravaca donne au personnage de Martial, qui pourrait ne pas paraître très sympathique, toute sa complexité et sa confusion. Comment l’a-t-il abordé ?

Je suis très reconnaissant à Eric d’avoir accepté ce rôle complexe. Il a su dépasser le chromo du prêtre tourmenté, affronter les contradictions et les impasses dans lesquelles le scénario le pousse. Eric s’est révélé armé, spirituellement, humainement, pour surmonter ces difficultés et apporter au personnage force et complexité.

Vous êtes un cinéaste rare. On sent que chaque film est un investissement total. Vous ne tournez guère que tous les cinq ans. Ici-bas est-il un film à part dans votre filmographie ?

Non, Ici-Bas s’inscrit vraiment dans mon parcours, peut-être atypique, mais normal de cinéaste. Je fais peu de films pour différentes raisons : je suis arrivé dans ce milieu et ce métier sans en avoir vraiment l’ambition, j’exerçais un autre métier (j’étais douanier !).

Beaucoup de choses m’intéressent autres que le cinéma, je ne vis pas à Paris, le temps passe trop vite et je ne me suis jamais imaginé « enchaîner » des films. J’aime l’intensité mais pas en continu, j’aime écrire même si je souffre et si cet exercice constitue pour moi l’épreuve suprême. Heureusement, j’ai rencontré en Richard Boidin un coscénariste idéal. Je ne peux terminer sans remercier tous mes vrais collaborateurs de création, qui ont donné à ce film le meilleur d’eux-mêmes.