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Jane Birkin : " Un film de filles et de femmes, avec tous les fantômes de ma vie."

Après un film pour la télévision (Oh pardon, tu dormais ?), Jane Birkin réalise avec Boxes un long-métrage qui a attendu dix ans pour se faire. Elle raconte d'où viennent tous les personnages étranges sortis des boites de sa mémoire. Et rencontre video au festival de Cannes 2010, en voiture, en route pour la présentation du film dans la sélection de la Semaine de la critique.

Pourquoi ce titre Boxes ?

Au début du film, Anna, vient d’emménager dans une grande maison, elle se retrouve seule avec des centaines de cartons, mais bientôt surgissent des armoires, des portes, des balcons, ses enfants et ses ex-maris, fantômes ou vivants qui reviennent autour d’elle avec leur amour, et leurs reproches ; peut-être cherche–t-elle leur absolution, et le droit de vivre enfin pour elle.

Comment et quand est née l’idée du film ?

C’était il y a une dizaine d’années, je voulais écrire un film sur la crise d’une femme de 45-50 ans et de cette vertigineuse terreur : à quoi être utile quand on cesse de pouvoir avoir des enfants ? Qu’est ce qui va se passer ? Comment ça va se passer ? Est-ce que quelqu’un m’aimerait si je n’avais pas cet encombrant passé ? C’était une grande question pour moi.

Pourquoi à ce moment-là ?

Quand j’ai décidé de faire ce film c’était aussi dans le même temps, ce moment précis où un homme vous trouve aimable, et qu’une adolescente rebelle le prend très mal, où les autres enfants trouvent que vous n’avez pas été claire sur les autres séparations, et finalement sur ce moment où tout le monde vous en veut de quelque chose.

Pourquoi cette question était-elle particulièrement angoissante à ce moment-là ?

Pour une femme, passé un certain âge, tu te rends compte que même si tu ne voulais pas d’autre enfant, même si tu avais eu exactement le nombre qu’il te fallait, que c’est absolument parfait, tu ne peux plus avoir d’enfant - même si tu le voulais ; alors que les pères à 55 ans découvrent la paternité avec joie, qu’ils sont parfois de meilleurs pères qu’il l’auraient été à 20 ans, qu’ils sont souvent plus séduisants, il y a là une injustice flagrante de Dame Nature ; il y a une certaine évolution dans ce domaine, mais si tu essaies d’avoir la couverture de ELLE magazine à 60 ans, essaie toujours... A 45-50 ans, on est réduites à n’être que mère et grand-mère, avec cette énorme mélancolie, de n’être que ça, et quand vient un nouvel amour, c’est vrai que tout d’un coup cette palpitation de votre coeur qui bat plus vite... On devient légère, légère, avec les autres aussi, et tout le monde vous dit : mais qu’avez-vous ? Quelqu’un m’a embrassée...

Et dans les relations avec les enfants, quelle question vous posiez–vous ?

L’éternelle question : « avez-vous été une bonne mère ? ». On veut être la mère la plus absolument proche de ses enfants mais à chaque génération, il y a les mêmes reproches ; je me suis souvenu alors que ma mère m’avait aidée quand je débutais au théâtre, je me suis rendue compte comme les souvenirs que tu gardes sont cruels.

Je me critique pas mal dans le film plus que mes enfants ne m’ont critiquée et elles ne m’ont pas fait plus de reproches que je ne me suis faits à moi-même. Si on a eu la chance de pouvoir dire à sa mère : tu as été une mère parfaite, et qu’elle se soit éteinte sur cette assurance là... Il y a des gens qui sont très sûrs d’eux et qui pensent avoir fait tout formidablement bien mais je n’étais pas dans cette catégorie et beaucoup plus dans le questionnement : est-ce que j’ai bien fait ? Est-ce que j’ai toujours bien fait ? Est-ce que je n’aurais pas dû être beaucoup plus envahissante ? Est-ce que j’aurais du « violer » des enfants qui souhaitaient être un peu secrètes ?

Comme il est dit dans le film : « les enfants ne sont pas livrés avec le mode d’emploi », donc c’est vrai que tu te débrouilles comme tu peux et c’est bien plus tard que tu te rends compte que ce qui vous paraissait pénible, en fait ne l’était pas, pour les enfants la peine venait d’ailleurs... Je pense que les enfants veulent avoir des parents parfaits...

Pourquoi vos enfants vous demandent de leur dire si elles sont jolies et si elles ne vous ont pas déçue ?

C’est ce que les enfants veulent savoir... J’avais demandé à ma mère, qu’elle me dise si j’étais jolie, si j’étais exactement ce qu’elle avait espéré, pour mon père je n’en ai jamais douté mais ce n’était pas assez, il fallait que maman le dise aussi, on est vraiment des chiens !...

Et quand il y a plusieurs pères, est-ce plus compliqué avec les enfants ?

Il y a de moins en moins de parents qui vivent avec la personne avec qui ils ont eu leur premier enfant ; les enfants veulent être désirés par leur père et par leur mère et j’ai mis dans le film cette souffrance possible d’un enfant à qui on n’a pas parlé de son père ou si peu...C’est vrai qu’on a du mal à comprendre les points de vue des autres, et parfois, dans une conversation, tu comprends une blessure faite il y a des années ou que tu continues de faire... jusqu’à ta mort... Il me semble que le seul salut c’est la mort !

Est-ce que cela crée beaucoup de regrets ?

Regrets de tous ces moments où on s’en veut de ne pas avoir été là, par le hasard d’un avion, ou peut-être a-t-on essayé de te joindre au téléphone, tous ces hasards et mélanges de la vie où on n’a pas été au bon endroit au bon moment, et que tu te reproches. Parfois une journée vaut des années, les mots qu’on aurait dû dire et qu’on n’a pas dit, on les retrouve dans une lettre ou dans un journal intime.

Pourquoi faire revivre à l’écran des personnes disparues ?

Je me suis dit quand j’ai écrit le scénario qu’il n’y avait pas de raison pour que les gens morts ne reviennent pas, avec leurs reproches et aussi leur réconfort ; savoir que les morts ne vous quittent jamais, cela j’en suis absolument sûre. Que les morts puissent revenir et te dire : « ça va... Tu peux t’arrêter maintenant ». Juste cet apaisement...Les fantômes sont avec nous, et ils nous réconfortent, ils sont toujours là, même si nous ne pourrons plus jamais retrouver exactement le tracé d’un nez, d’un front, d’un joli cou... Nous en sommes privés à jamais comme toutes les personnes qui sont en deuil de leur mari, de leur père, de leur mère, de leur enfant. Je crois fermement qu’on porte les gens qui ont été si importants pour nous, ou peut-être est-ce eux qui nous portent...

Qui sont les personnes âgées qui traversent votre film ?

Ce sont des gens que j’ai rencontrés à une époque et que j’adorais ; Petit Veuf, Joséphine... Je me confiais à eux quand j’avais des secrets ; Joséphine vivait dans un cabanon en face de ma maison ; je l’ai suivie jusqu’à la fin de sa vie ; madame X aussi qui ne finissait jamais ses phrases... J’ai mélangé l’histoire de ces vieilles dames parce qu’elles faisaient partie de ma vie.

Pourquoi le film a-t-il mis dix ans à se faire ?

Parce que personne ne voulait de nous, personne, aucune chaîne. Peut-être le scénario était un peu laborieux, et que l’interprétation des acteurs a fait que c’est devenu plus léger qu’à l’indigeste lecture. C’est bien que le film ait mis dix ans à se faire, je ne suis plus la personne que j’étais il y a dix ans. J’ai renoncé à l’idée que quelqu’un peut vous attendre à la porte !

Quelles étaient vos idées pour la distribution des rôles ?

Je ne voulais pas jouer le rôle d’Anna, j’avais demandé à d’autres actrices, mais un ami, Pierre Chevallier m’a dit : « cette fois-ci c’est ton film, joue-le ». J’avais demandé à Géraldine Chaplin de jouer le rôle mais elle m’a dit que je l’avais ratée de dix ans mais qu’elle aimerait beaucoup jouer ma mère ; quant à Michel Piccoli, qui était un père parfait, il s’est lui-même proposé au téléphone ! John Hurt m’a dit oui dans la nuit, demandant seulement s’il pourrait manger quelque chose et avoir un coussin pour dormir !... Tchéky Karyo donne cet aspect à la fois charnel et doux ; quand j’ai donné le rôle de Max à Maurice Bénichou, il m’a dit : « si tu me confies Max, tu ne le regretteras pas ». Pour la fille aînée j’avais toujours pensé à Natacha Régnier, c’était une évidence ; j’ai confié le rôle de Camille à Lou, cela me semblait juste ; avec Mic Cheminal (la costumière), nous l’avons vêtue en deuil, je la savais souveraine, avec une capacité d’émotion, de retenue aussi ; la petite Adèle, qui joue Lilly, cet elfe, je savais qu’elle avait en elle les ressorts de comique qu’ont souvent les tragédiennes. Je voulais que ce soit un film de filles et de femmes... Une question pour toutes les mères et pour outremer."