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Marilyne Canto : "Un drame gai, comme disait Renoir"

VIDEO | 2014, 10' | Son premier long-métrage, Le Sens de l'humour, observe avec délicatesse la maladresse et l'envie d'aimer et de vivre après le choc d'un deuil soudain. L'actrice-réalisatrice Marilyne Canto revient sur l'origine de ce projet, volontairement oscillant entre drame et comédie, gravité et légèreté.

Le film est-il autobiographique ?

Oui, en partie. J’avais envie de décrire avec exactitude ce sentiment-là parce que je le connais. Je voulais décrire de la façon la plus sincère, la plus juste, combien il est difficile d’aimer à nouveau, d’aimer encore, quand on a aimé et qu’on a souffert de perdre. Mais le film s’inspire aussi de la vie, d’événements observés, d’éléments transposés. C’est une fiction : dans la vie je ne suis pas conférencière et j’aime bien les Ramones...

Le titre s’est-il imposé d’emblée ?

Oui, parce que même si le sujet est grave, je ne voulais pas que le film soit dramatique. Je voulais annoncer dès le titre un drame avec de la gaieté. Un ‘‘ drame gai ’’ comme disait Jean Renoir. Un film hanté par la mort, qui s’appellerait Le sens de l’humour, c’était l’esprit du projet. Du coup, ce titre était presque une injonction donnée au personnage principal.

Tous les personnages ont de l’humour. Paul, avec sa fantaisie, entraîne Elise et Léo vers davantage de détachement et de légèreté. Quand Paul dit à Elise que Léautaud avait surnommé sa fiancée ‘‘ le fléau ’’, elle est tout à fait prête à l’entendre ! Leur humour témoigne de leur vitalité. Et l’humour et l’amour sont intimement liés dans le film.

Les rapports de séduction entre Elise et Paul sont très beaux, très ludiques. Ils savent bien se faire désirer l’un par l’autre.

Ils sont réellement complices, attirés l’un vers l’autre, et ont du plaisir aussi à être ensemble. J’avais envie de faire un film d’amour. On peut être à la fois inconsolable, léger, amoureux. C’était important aussi de filmer ces moments harmonieux.

Elise est une femme très libre sexuellement.

Oui. Elle est comme ça, elle est vivante et chez elle le désir est simple et sans manière. Pour elle, la chair n’est pas triste. Elle tente de séparer les choses mais elle éprouve aussi de l’amour même si elle s’en défend, et à la fin son corps dit ce qu’elle ne veut pas avouer.

Ce qui frappe le spectateur, c’est qu’Elise ne pleure presque jamais.

Oui, c’est vrai, je ne voulais surtout pas qu’on soit dans le pathos. Je m’étais toujours dit : ‘‘ Pas de larmes, ou alors irrépressibles ’’. Je pense qu’Elise retient ses larmes, par pudeur, ou parce qu’elle n’en a plus ! Face à l’anesthésiste, elle est bouleversée. A la fin de la scène, elle est enfin envahie de larmes. Elle comprend à quel point elle est déchirée et perdue.

Chez ce personnage, l’émotion est souvent différée, elle surgit dans le temps d’après, comme au Louvre, lors de la conférence qu’elle fait à propos de Léonard de Vinci, entourée de toutes ces Madones. Sa voix se brise.

Pourquoi avez-vous choisi le métier de conférencière ?

Alors que je commençais à penser au film, j’ai rencontré des femmes conférencières inspirées, admirables. J’aime l’idée de la transmission. Elise s’anime avec les enfants à l’Orangerie. Elle donne. J’ai choisi ces deux peintres, Vinci et Monet, car, au-delà de leur génie, je trouve passionnants la représentation des Madones épanouies chez Vinci et chez Monet sa liberté, son amour de la couleur et son goût du partage. Ces deux thèmes font écho aux tourments d’Elise.

Parlez-nous de vos deux acteurs.

J’aime beaucoup Antoine Chappey ! C’est un très bon acteur, très singulier, très libre, ce qui est rare au cinéma. Il dégage à la fois une réelle désinvolture et une profonde sensibilité. C’est un très bon partenaire de jeu. On a beaucoup de plaisir à jouer ensemble. Et j’espère que ce plaisir-là est perceptible.

Il se trouve qu’on habite le même appartement, c’est très pratique pour répéter, et c’était agréable d’avancer ensemble, de partager les difficultés et les joies. On s’est toujours dit avec Antoine que, si on arrivait à faire quelque chose de vivant de cette histoire, ce serait gagné.

Pour Léo, je voulais un enfant qui n’ait jamais fait de cinéma. Dès les premiers essais, Samson Dajczman était étonnant de vérité et de simplicité. Il avait déjà naturellement de la mélancolie et de la drôlerie en lui. Et je le trouve beau parce qu’il ne l’est pas tout le temps. Il est à la fois un peu mal coiffé, gauche, mais aussi très gracieux.

Récemment, je me suis rendu compte qu’il avait quelque chose des anges de Raphaël, avec ses cheveux ondulés et ses bonnes joues. On s’est beaucoup vu, on a passé beaucoup de temps ensemble avant le tournage. Je lui avais demandé d’apprendre le texte par cœur un mois avant mais je ne voulais pas répéter avec lui. Il a très vite et très bien compris les enjeux et l’esprit du film et petit à petit il s’est abandonné. Samson est impressionnant, il est capable d’avoir une grande rigueur et une grande liberté. Nous avons improvisé en partie certaines scènes, notamment celle où Antoine et lui font connaissance. J’ai fait en sorte qu’ils se rencontrent très peu avant le film, et je trouve que dans cette scène, par exemple, il joue incroyablement bien la réserve et la curiosité.

Vous filmez Paris avec beaucoup d’attention, c’est presque le quatrième personnage du film.

J’aime filmer Paris, ses rues, le métro, et capter le son de cette ville. C’est vrai que j’ai été très précise pour les décors. J’ai aimé faire les repérages moi-même. Je tenais à inscrire les personnages dans un environnement réel, un quartier, et j’ai travaillé en étroite collaboration avec le directeur de la photographie Laurent Brunet.

Laurent Brunet était déjà votre chef opérateur sur Fais de beaux rêves (premier court-métrage de Marilyne Canto).

Oui, on se connait bien. On prépare énormément en amont, que ce soient les décors, les partis pris de couleurs (là le film est à dominante bleue), les intentions du film. Cela permet d’être libre au moment de jouer. Laurent comprend particulièrement bien le travail des acteurs, c’est assez rare, il prend autant de plaisir à les cadrer qu’à les éclairer, et c’est primordial quand on joue car on le sent. Avec lui, tout est toujours possible, quels que soient les contraintes ou mes désirs, il est partant !

Il y a très peu de musique dans le film : Purcell au début, les Outsiders à la fin...

Je voulais peu de musique pour le film. C’est Antoine qui m’a fait découvrir les Outsiders, un petit groupe hollandais des années 60 (les frères Chappey ont vraiment eu un groupe de rock, ils ont aussi vraiment un stand aux puces !). J’aime les mélodies des Outsiders, mélancoliques et énergiques à la fois, c’était parfait pour le film, je suis sensible à leur son, un peu artisanal dans le bon sens du terme. Je savais dès l’écriture qu’il y aurait Didon & Enée de Purcell en ouverture, que cela lancerait le film. Et que les Outsiders seraient le générique de fin.

Quelles ont été vos sources d’inspiration ?

En jouant Elise je pensais beaucoup à Jean Yanne dans Nous ne vieillirons pas ensemble de Pialat. Un personnage qui aime, qui n’aime plus, qui s’excuse tout le temps... Plus le côté feuilleton de ce film et sans doute aussi parce que Pialat parle toujours d’amour. Je me disais parfois que le titre de mon film aurait pu être : ‘‘ Nous vieillirons ensemble... ’’. Allez savoir.