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Meni Yaesh : "Je parle de guerres entre quartiers..."

Pour son premier long-métrage, le cinéaste israélien nous embarque au cœur de Bat Yam, dans les faubourgs de Tel-Aviv, où religion et tension judéo-arabe persistent.

Pourquoi avez-vous choisi la ville de Bat Yam comme lieu principal de l’action de votre film ?

J’y suis né, j’y vis toujours et je pense que je mourrai là-bas. Ma famille et mes amis y vivent. J'adore cette ville. C’est une ville populaire. Elle a des côtés très doux mais aussi des côtés très durs. Depuis quelques années, la ville connaît de nouvelles tensions dues à l’afflux massif d’immigrés russes. Ces tensions se sont ajoutées à celles, anciennes, qui existent entre Bat Yam et Jaffa la ville voisine majoritairement arabe. La question du territoire et de son contrôle est au coeur de ces tensions. Les jeunes en font une affaire importante… Les gens plus âgés sont beaucoup plus cool là-dessus.

Il se dégage une grande énergie de votre film, quelles sont vos influences ?

Les premiers films que j’ai vu enfant sont des films d'action américains. Plus jeune je voulais être acteur. Je voulais être le «gentil» qui sauve la fille des griffes des «méchants». Après l'armée, j'ai essayé d’en faire mon métier. J’ai passé une audition chez Nissan Nativ, (célèbre professeur de théâtre qui dirigeait l'une des meilleures écoles de théâtre d'Israël). Il m’a dit alors que je n’avais aucun avenir dans ce domaine. C’est ma mère qui, me voyant accablé, m'a conseillé de faire des films plutôt que de jouer dedans. Et je me suis inscrit dans une école de cinéma.

A l’école, j'ai pu découvrir des films de cinéastes qui mélangeaient les genres cinématographiques. Les affranchis de Martin Scorsese a beaucoup compté dans ma formation. Tout comme Reservoir Dogs. Là, j’ai eu l'impression de rencontrer un nouvel ami, Quentin Tarantino. La plus grande leçon que j’ai retenue de ses films est de n'avoir aucune règle.

Pendant le tournage des Voisins de Dieu, j’ai essayé de me libérer de toute règle, j’ai mixé les genres, tout en restant attentif à ne pas perdre de vue le sujet principal du film, la foi.

Comment décririez-vous l’itinéraire religieux d’Avi ?

Le début du film montre comment trois jeunes gens de Bat Yam arrivent à se persuader qu'ils doivent être, au nom de Dieu, les gardiens de leur quartier. Tout commence avec la bagarre qui ouvre le film. Le style de cette séquence, y compris dans l’apparition du titre du film, épouse leur point de vue : ils sont fiers, orgueilleux, ils sont sûrs d’être les héros du quartier. Bien sûr, ils se trompent, ils prennent une mauvaise voie. Mais au début de l’histoire, ils se voient comme les «gentils» dans un film d'action.

L'histoire se concentre ensuite sur le parcours d’Avi et sa quête spirituelle. Avi n’en a pas conscience mais il ne suit pas la voix de Dieu, il suit la Loi de la rue. La première personne qui éclaire Avi, et l’amène à réfléchir sur son comportement, est Miri, une jeune fille nouvellement arrivée dans le quartier. Elle est la première étincelle. J'aime le fait que Miri ne soit pas pratiquante, elle n’est peut-être même pas croyante. Mais c'est grâce à elle qu’Avi trouvera le bon chemin pour atteindre Dieu. Il y aura beaucoup d'épreuves sur son chemin. Il va comprendre qu’entendre et suivre les règles de Dieu est bien plus difficile que ce qu'il imaginait. E

ntendre la voix de Dieu ne se fait pas aussi facilement que cela. C'est un processus qui prend du temps et qui demande du travail. Vous devez vous ouvrir. Dans la méthode proposée par le Rabbin Nahman de Bratslav, s’isoler et parler à Dieu chaque jour est important. Le Rabbin conseillait en effet à ses disciples d’être heureux 23 heures par jour et de consacrer l’heure restante à s’ouvrir à Dieu, lors d’une conversation en «tête à tête», sans aucun schéma préétabli. Parler à Dieu comme on parle à un ami, sans citer les Ecritures, juste se laisser aller, s’abandonner complètement… Comme dans le film lorsqu’ Avi s’adresse à Dieu sur la plage, à l’aube.

Après son monologue avec Dieu, Avi se baigne dans la mer. Quel est le sens de ce geste ?

Cela s'appelle un Mikvé. C'est un bain rituel. Vous devez entrer dans l'eau sept fois d'affilée. Une fois pour chaque jour de la semaine. La mer est l'endroit le plus sacré pour un Mikvé. Certaines synagogues ont installé en leur sein des bains pour le Mikvé. Ces bains-là sont remplis d’eau de pluie.

Quelle est la signification de la fin du film ?

Miri est chez Avi pour la fin du Shabbat. Le film commence avec l'ouverture du Shabbat dans l’appartement d’Avi. Le début et la fin se répondent. Les premières minutes du film montrent la cérémonie de Kidduch (bénédiction du Shabbat). La fin du film se concentre sur une autre cérémonie, celle de la clôture du Shabbat, saluant le début de la semaine de travail, des jours ordinaires... Avi dit alors une bénédiction qui reconnaît la coexistence du sacré et du profane. Miri est la représentante du profane, elle représente les personnes non-religieuses. Elle est juste là avec Avi, elle n'a pas changé, elle partage ce moment familial avec lui. Avi et Miri respectent mutuellement leurs croyances, avec beaucoup d'amour.

Qu’est-ce que le courant Bratslav que suivent vos personnages à la synagogue ?

Dans le Judaïsme il y a différents courants dont l’hassidisme et le mouvement Loubavitch. Le courant Bratslav vient de Nahman, un rabbin, né à la fin du 18e siècle et mort au début du 19e à Ouman en Ukraine. Il est mort à l'âge de 38 ans mais durant sa courte vie il a durablement marqué le judaïsme. Il a écrit de nombreux livres que nombre de rabbins n’ont cessé d’utiliser depuis.

Sa méthode est particulière : pour enseigner les paroles de Dieu et pour atteindre durablement les gens il se servait de contes. Il en a collecté beaucoup. C'est la raison pour laquelle dans mon film, il y a cette séquence où le rabbin raconte l'histoire du voleur et du Juif aux garçons. La philosophie du rabbin Nahman de Bratslav est axée sur la joie et le bonheur. Dans le courant Bratslav, les fidèles pensent que c’est par la joie et le bonheur que vous serez poussé vers Dieu. En étant heureux, vous entretenez votre foi. Bratslav est le courant le plus heureux du judaïsme. Les autres sont plus stricts sur l'idée de qui peut être religieux ou pas.

Bratslav considère que tout le monde peut être croyant. Tout le monde est le bienvenu pour se joindre à la fête d'une certaine façon. Il était très important pour moi de briser les stéréotypes que véhiculent souvent les films sur les religieux. Même si les garçons se comportent mal au début, vous pouvez voir que les autres personnages religieux sont formidables, différents les uns des autres et très joyeux.

Avi, Kobi et Yaniv ne parlent jamais avec le rabbin de ce qu'ils font dans la rue au nom de Dieu.

Les médias disent souvent le contraire mais les actions faites au nom de Dieu, comme menacer des femmes ou tabasser des gens, ne sont pas commanditées par les rabbins, les prêtres ou les imams. C’est plus souvent le fait de jeunes hommes qui n’en sont qu’au début de leur apprentissage religieux. Les terroristes qui prétendent agir au nom de Dieu étaient des terroristes avant même d'être religieux. Avant la religion, ils étaient des criminels, la religion leur permet simplement d'avoir un étendard.

Pouvez-vous nous parler des acteurs du film ?

Certains d'entre eux sont des professionnels, d'autres ne le sont pas. Avi, Kobi, Yaniv, David et Miri sont des acteurs professionnels. Pour Roy Assaf, Avi est son premier rôle principal dans un long métrage. La première chose que j'ai demandée aux acteurs, c’est de venir dans mon quartier étudier la façon dont nous parlons, notre manière de nous habiller, nos habitudes, nos comportements, tout.

Nous avons beaucoup travaillé là-dessus. Tous les acteurs, y compris David le trafiquant de drogue, viennent de villes comme Bat Yam. En Europe, vous diriez «des banlieues». Il était très important pour moi de les ramener à leur jeunesse, de leur faire oublier les habitudes qu'ils ont prises lorsqu'ils ont déménagé à Tel-Aviv. Nous avons travaillé dur pour obtenir ce retour aux sources.

Le rabbin n’est pas acteur ?

Il était acteur avant d'être rabbin. Il a joué dans des séries pour la télévision en Israël avant de devenir religieux. Aujourd’hui il ne joue plus la comédie mais il chante. Il vient de sortir un nouvel album. Le rôle qu’il interprète dans le film, c’est lui à 100 %.

Peut-on dire que votre film parle d'Israël à travers Bat Yam ?

Oui, en quelque sorte. Mais je ne traite pas des frontières du pays, mais des frontières des villes. Je parle de guerres entre quartiers. Bat Yam est une ville juive, proche de Jaffa, ville majoritairement arabe. Je ne cherche pas à dire quoi que ce soit sur Israël et la Palestine. Je veux traiter de choses que je connais, de choses dont j’ai été témoin, d’histoires de quartier.

La guerre des gouvernements ?

Je n'ai aucune compétence pour en parler, en revanche les combats de rue je connais. Scorsese a fait un grand film politique avec Gangs of New York en mettant l'accent uniquement sur la vie d’un quartier. Qui est américain ? Qui ne l’est pas ? Qu’est-ce que le patriotisme ?

Tout cela est vu dans le film de Scorsese à travers des gens ordinaires, des gens de la rue pour ainsi dire. Spike Lee est également un adepte de cette approche qui consiste à s’attaquer à la politique à travers la vie d’une rue ou d’un quartier. Do the right thing est un grand film sur l'immigration et le racisme.

Parlez-nous de la musique du film.

Elle a été composée par Sushan, c’est un brillant musicien. Je voulais une musique avec une ambiance arabe. Mes racines sont turques. Je suis très lié à la culture Séfarade. Le Bat Yam dans lequel j'ai grandi était plein de saveurs arabes.

Vos personnages principaux maudissent les arabes et en même temps ils écoutent de la musique qui a des influences arabes.

Oui, c'est très triste. Vous voyez, le gang d’Avi joue au backgammon, un jeu arabe, boit de l’arak, une boisson arabe, écoute de la musique arabe chantée en hébreu, et c'est ok pour eux parce que c'est leur musique, mais quand ils voient des Arabes de Jaffa passer en voiture avec leur musique à fond, ils les maudissent, «Regardez ces arabes!». Ils devraient se réveiller et comprendre qu'ils ne sont pas si différents d'eux.

Quel est votre prochain projet ?

Un film qui suivra le parcours de trois pères, l'un est videur dans un club oriental, le second est un flic infiltré qui cherche à démanteler un trafic de drogue et le troisième est un caïd de la mafia locale qui passe toutes ses nuits au club.

La question que je pose est de savoir si être père peut changer un homme.