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Mitra Farahani : "Aucun de ceux qui, en Iran, ont participé au tournage ne figure au générique"

La sexualité, sujet tabou ? C'est encore le cas en Iran où la réalisatrice a tourné ce film dans lequel fiction et documentaire s'entrelacent. Pour la partie fiction, elle a du faire travailler des acteurs français ("C'est complètement fou et irréaliste de vouloir tourner des scènes de nu là-bas") ; et pour la partie documentaire, elle a du masquer les visages. Elle raconte.

Comment vous est venue l'idée du film ?

La sexualité n'est pas un sujet original en soi, mais il n'avait pas été traité dans mon pays, tant à cause de la censure que de l'autocensure. Or depuis des années l'érotisme et la sexualité sont au centre de mon travail en peinture, j'y suis donc venu assez naturellement quand il a été question de faire un film.

Le tournage de « Juste une femme » – votre premier film qui parle d'une transsexuelle et frôle déjà les limites de l'ineffable et de la censure dans une société islamique –, a dû être riche d'enseignements ?

En Iran, très peu de gens acceptent de parler d'un sujet aussi sensible que la sexualité. Même en privé, sans caméra, ils n'en parlent pas. Juste une femme m'a appris combien il est important, si l'on veut traiter ce type de sujet en Iran, de préparer une structure narrative et d'établir longtemps à l'avance les relations avec les personnages que l'on souhaite filmer ; et à la fois comment utiliser dans le sens du film la résistance d'un personnage.

Ce fut aussi pour moi, l'occasion d'expérimenter le rapport avec la censure et les tabous dans mon pays. Alors qu'il y a deux ans, un film qui parle de transexuelles, de prostitution et de religion effrayait la plupart des gens autour de moi, une fois le film achevé et diffusé dans des festivals ou des projections privées en Iran, le sujet semble beaucoup moins tabou.

Je sens aussi une plus grande compréhension : chez beaucoup de gens l'image d'une transexuelle comme Morvarid, autrefois diabolisée, est devenue simplement humaine. Aujourd'hui beaucoup de films cherchent à parler de sujets qui la veille étaient du domaine de l'interdit ou de l'indicible. C'est une réaction quasiment irrépressible, un peu comme on se frotte les yeux après une tempête, sans présager si une autre tempête va suivre.

Pourquoi avoir choisi de construire votre film autour d'une fiction poétique et intemporelle, alors que votre propos est clairement de parler de l'Iran d'aujourd'hui ?

Après un an de travail sur les interviews. Je me suis rendue compte que l'image qui peu à peu se dégageait de mes entretiens ne correspondait pas totalement à ce que je ressens et ce que je connais de la réalité iranienne. A

ujourd'hui en Iran si l'on demande à quelqu'un de définir l'amour; sa réponse commencera immanquablement par une référence poétique. Il ne parlera ni de son vécu ni de ses expériences, mais choisira une métaphore poétique. La poésie est présente partout en Iran, dans le cinéma, dans la peinture, et plus généralement dans la culture de chacun, même les hommes politiques et les religieux y font sans cesse référence. Pour moi, la partie fiction a un sens profondément documentaire : aucune prise n'a pu et ne pourra être refaite, la vérité de l'instant s'y ressent encore d'avantage que dans les entretiens.

C'est un poème d'Iraj Mirza, Zohre & Manouchehr, qui donne justement son sous-titre au film...

Iraj Mirza est un poète du XIXe siècle qui abordait avec beaucoup d'humour les thèmes de la religion et de la sexualité. C'était un homme incroyablement courageux pour son époque, ses livres sont interdits depuis la révolution, mais il reste très populaire, il fait profondément partie de l'inconscient collectif iranien. J'ai choisi Zohre & Manouchehr car tout en respectant les règles formelles de la poésie iranienne, il est exempt de toute ambiguïté ; l'amour dont il s'agit est la passion amoureuse, jusque dans sa dimension charnelle. J'ai choisi une mise en scène très simple et très naïve, pour illustrer la franchise des personnages et la pureté de leurs sentiments.

Comment s'est passé le tournage ?

Ce fut une opération très délicate, car c'est complètement fou et irréaliste de vouloir tourner des scènes de nu en Iran aujourd'hui, même si cette scène de nu s'apparente plus à une miniature qu'à du cinéma... Il fallait trouver des décors dont nous puissions garantir la sécurité, tout en recherchant les paysages les plus fantastiques pour accentuer l'effet poétique de la fiction. Surtout j'ai dû faire appel à des acteurs français, Coralie Revel et Sophiane Benrezzak, car aucun Iranien ne pouvait jouer ces scènes. En fait aucun de ceux qui en Iran ont participé au tournage de la fiction ne figure au générique du film, et pourtant, c'est largement grâce à eux que j'ai pu tourner...

D'où le super 8 ?

Le super 8 s'est imposé de lui-même. D'une part, je voulais une image douce et fragile qui contraste avec les images vidéo plus brutales, quelque chose qui rappelle les premiers films en couleur Aujourd'hui c'est avec une pellicule super 8 négative que l'on peut le plus retrouver ce type d'image.

Le tournage de la partie documentaire s'est-il également révélé difficile ?

Pour la partie documentaire, j'ai tourné pendant deux ans ! Un an avant de tourner la fiction, puis un an après...Dans notre culture il est courant de raconter des blagues très vulgaires sur le sexe, mais ce qui est tabou c'est de parler de la sexualité vécue. J'ai découvert que bien des gens n'avaient jamais réfléchi à la sexualité en dehors des clichés traditionnels. L'idée de parler devant ma caméra pouvait leur plaire mais ils n'arrivaient pas à exprimer un point de vue personnel. Face à la caméra, les réactions sont très différentes. Filmer un mollah qui parle de la sexualité est relativement facile, dès lors qu'il se contente d'édicter les règles de la société et de la religion.

Certaines filles, pourtant pas religieuses, qui ont certainement des relations avec des garçons, veulent par contre utiliser la caméra pour s'afficher face à leurs parents ou leurs proches comme des filles « pures ». J'ai dû écarter de très nombreuses interviews car je savais pertinemment que les personnes ne disaient pas la vérité ou seulement une partie de la vérité.

Par contre, il est parfois possible d'interviewer des femmes ou des hommes qui parlent librement de leur sexualité dès lors qu'on ne peut pas les reconnaître. Utiliser ces interviews m'a donné le moyen de montrer la dimension taboue de ce sujet. Cette volonté de rester caché pour dire à l'écran des choses qui ailleurs paraîtraient pourtant simple, c'est déjà appréhender une partie du problème de l'Iran.

Avez-vous prévenu tous les participants du sujet de votre film ?

Oui bien sûr; sinon ils n'auraient pas compris les questions que je posais. Simplement chacun a vu dans mon film l'occasion de défendre sa position. Il faut comprendre qu'en Iran, il y a deux mondes qui ne communiquent pas. Ces deux mondes s'ignorent totalement, et si l'on n'intègre pas les codes sociaux et vestimentaires du monde que l'on cherche à approcher; on n'y existe même pas. Ils ne nous voient pas. Un des objectifs de mon film, c'est de parvenir à faire que, à défaut de se comprendre, ces deux mondes puissent s'entendre, s'écouter.

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