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Qui a tué "L'Homme qui tua Don Quichotte" ?

"Le combat de Don Quichotte est une croisade contre la réalité. La réalisation d'un film l'est également. En l'occurrence, la réalité l'a emporté sur le rêve" nous confie Bernard Bouix, le producteur exécutif de L'Homme qui tua Don Quichotte. Le film devait être un grand projet européen, avec Jean Rochefort, Johnny Depp et Vanessa Paradis, mais les problèmes de productions s'accumulèrent. Le terrain de tournage près de Madrid s'avéra un terrain d'entrainement pour les chasseurs bombardiers de l'Otan, Jean Rochefort fut rapatrié avec une double hernie discale qui l'empêchait de monter à cheval... "Au sixième jour du tournage, on s'attendait à voir s'abattre sur nos têtes une pluie de crapauds." Et bientôt ne resta de L'Homme qui tua Don Quichotte que son incroyable making off : Lost in la Mancha.

En mars 1999, au moment de la pré-production de L'Homme qui tua Don Quichotte, Terry Gilliam demanda à Keith Fulton et Louis Pepe de filmer le tournage. Cette proposition emballa les deux réalisateurs. La métaphore était trop belle : Gilliam, le fantaisiste, l’anticonformiste, l'iconoclaste affrontant son alter ego, personnage dont les fantasmes démesurés peuvent se comparer à l’ambition artistique et à l’éthique professionnelle de Gilliam. Deux mois plus tard, le principal financier de Gilliam avoua ne pas avoir reuni l’argent nécessaire, et les deux films furent mis en suspens. La malédiction de Don Quichotte, à l’image de celle qui avait hanté Orson Welles, venait de ressurgir.

Keith Fulton et Louis Pepe se souviennent encore de ce que Terry Gilliam leur avait dit avant qu’ils ne commencent le tournage de L'Armée des 12 singes : “Je vous ai choisi parce que j’aime ce que vous faites. Si vous êtes contents de votre boulot, je le serais sûrement aussi." Puis il ajouta sur un ton légèrement pessimiste : "Je veux des témoins au cas où ça tournerait mal.”

En juin 2000, Gilliam les appela pour leur dire que la production redémarrait pour de vrai, cette fois. Fulton et Pepe s’associèrent de nouveau avec la productrice Lucy Darwin, avec qui ils avaient collaboré pour The Hamster Factor And Other Tales Of 12 Monkeys. Soucieux de se renouveler, ils décidèrent d’aborder ce documentaire sous un nouvel angle, en s’intéressant avant tout à la pré-production, étape souvent méconnue du grand public, en expliquant comment un projet aussi ambitieux se met en place.

Ayant trouvé un financement indépendant et bénéficiant de l’entière collaboration de Gilliam et de ses producteurs, leur marge de manœuvre était illimitée. Grâce à leur complicité avec Gilliam, ils abordèrent ce tournage de manière très originale. Gilliam accepta de porter un micro sans fil durant tout le tournage. Et même si Fulton et Pepe lui montrèrent comment le couper, Gilliam joua le jeu jusqu’au bout en le laissant toujours ouvert.

La presse se fit rapidement l’écho de l’aventure : “Terry Gilliam se bat contre des moulins à vents depuis que les studios Universal se sont appropriés Brazil en 1985. Combattant depuis plus de 15 ans la machine hollywoodienne, il est devenu un Don Quichotte, un rêveur visionnaire qui s'oppose à des forces titanesques. Aujourd'hui, avec son nouveau film en production, L'Homme qui tua Don Quichotte, Gilliam dresse enfin le portrait d'un personnage à son image. Mais L'Homme qui tua Don Quichotte annonce également un départ pour Gilliam. Avec Don Quichotte, il a rompu les ponts avec Hollywood et a opté pour une production européenne. [...] Un opus de Gilliam peut-il vraiment voir le jour sans ce combat notoire contre Hollywood ?

"Que serait donc une aventure de Don Quichotte sans géants ni démons ?"

Les réalisateurs décidèrent de traiter de sujets inédits, notamment en montrant la tension des réunions dans les bureaux pour débloquer le budget en prévision du tournage. Après des discussions particulièrement épiques sur la manière dont le film devait être produit, Gilliam plus que déterminé réaliser son film, accepta un budget plutôt restreint (32 millions de dollars) et un planning très serré (comme des astres s’alignant un court instant, Depp, Paradis et Rochefort avaient d’autres engagements après le tournage de Don Quichotte et une "fenêtre de tir” très limitée).

Les images qu’ils filmaient prirent rapidement l’inquiétante tournure de Huit et demi de Fellini : une cacophonie dans les bureaux de production, une période de répétitions réduite au strict minimum, auxquelles aucun des acteurs ne s’étaient présentées, la promesse d’un plateau qui devint vite un cauchemar sur le plan acoustique et, au milieu de tout ça, Terry Gilliam résolument optimiste, passant en revue les pantins gigantesques, les armures et l’équipe de figurants au physique de déménageur qui allaient jouer les géants.

Fidèle à la métaphore initiale, le cinéaste avait même son Sancho Pança attitré, son assistant-réalisateur le très pragmatique Phil Patterson. Celui-ci approuvait chaque commentaire de Gilliam, ponctué de ses fameux gloussements et éclats de rire qu’il adressait à tous ceux qui le méritaient, le tout d’une seule traite.

Mais les difficultés s’accentuèrent... Le lieu de tournage principal, situé dans un extérieur désertique à quelques heures de Madrid et dont le temps d’occupation avait été calculé au millième de seconde, s’avéra être un terrain d’entraînement pour les chasseurs bombardiers de l’Otan. À partir de ce moment-là, les choses commencèrent à empirer. "On aurait dit qu'un étrange nuage noir planait au-dessus de nos têtes" confia Johnny Depp plus tard à la presse.

Les événements qui devaient alors se dérouler rappelèrent à d’autres témoins des scènes bibliques, "A la veille du sixième jour de tournage, nous nous attendions à subir une pluie de crapauds", commenta Louis Pepe dont la caméra filma chaque détail jusqu’à la suspension du tournage, alors que Rochefort, qui devait passer une grande partie du film à cheval, était rapatrié à Paris, incapable de se mouvoir sans assistance. Après une longue attente, on diagnostiqua une double hernie discale.

Lorsque la production commença à être sérieusement menacée par une multitude de facteurs, dont celui de l’inflexibilité des délais et du budget du film, le travail de Fulton et Pepe devint de plus en plus embarrassant. Au lieu de présenter la chronique d’un film en cours de tournage, leur reportage prenait une toute autre tournure.

Ils filmaient désormais l'échec inéluctable d’une grosse production cinématographique.

Mais Fulton et Pepe, tout en craignant que leur histoire ne vire au tragique, avaient trouvé également une occasion inespérée de dépasser le simple reportage : Gilliam avait un rêve inébranlable, mais la réalité du tournage d’un film à gros budget était sur le point de venir à bout de sa vision. L’histoire de son film devenait l’histoire d’un homme qui tenait tant à réaliser son rêve qu’il était prêt à tout pour y arrivée. Récit étrangement similaire de celui de ce fou de Don Quichotte qui se battait contre des moulins à vent.

Gênés par la nature des images qu’ils filmaient et par les regards dubitatifs des membres de l’équipe, Fulton et Pepe confièrent leur inquiétude à Gilliam. Il confirma qu’ils devaient continuer à filmer quoi qu’il arrive et quel que soit dénouement. Gilliam insista avec fermeté sur l’utilité de ce documentaire : "Ce projet a mis si longtemps à émerger et a été victime d’une telle malchance quelqu'un doit en faire un film. Et parti comme c'est parti, ce ne sera pas moi". La malédiction de Don Quichotte avait de nouveau frappé.

Ils continuèrent à filmer après l’interruption du tournage : des décisions se prenaient à la hâte, le "cas de force majeure" était défini et redéfini, et le sort du film fut enfin scellé. Au final, il ne restait qu’une déclaration d’assurance de 15 millions de dollars, la plus élevée de l’histoire du cinéma européen. L’ironie tragique de la quête de Gilliam avait surpassé celle de Cervantès.

Fulton et Pepe passèrent ensuite un an en post-production à reconstituer méticuleusement cette histoire à partir de 80 heures de rushs. Le montage ressemblait à une autopsie, révélant des événements insignifiants sur le moment mais qui s’avéraient, avec le recul, avoir mené la production de Gilliam droit à l’échec. Confrontés à la difficulté de qualifier un film qui n’existera peut-être jamais, les réalisateurs décidèrent d’intégrer les story-boards, d’organiser des lectures du scénario et d’insérer les quelques scènes filmées lors du bref tournage, dans l’espoir de donner vie au Don Quichotte de Terry Gilliam. Ils conçurent une animation originale pour raconter la fable de Cervantès et retracer l’histoire de la carrière de Gilliam. Ils firent composer une musique originale qu’ils surnommèrent “Nino Rota va à la corrida”.

Quand on lui demande son avis sur ce film qu’il ne visionne qu’avec douleur, Terry Gilliam répond : “Ça paraissait parfois bizarre de les voir filmez mais ça aurait été pire s’il n’y avait eu personne pour le faire. Grâce à eux, il existe au moins une trace du tournage et des images qui pourraient encourager des investisseurs à se manifestez. Grâce à Keith et Louis, Don Quichotte n’est pas tout à fait mort.’’ Il est actuellement en négociation avec les juristes de la compagnie d’assurance pour racheter le scénario et Johnny Depp a déclaré à la presse : “Si jamais le projet reprend, j’accours dans la seconde !”

Lost in la Mancha offre au spectateur l’occasion unique de comprendre de l'intérieur le processus de la création et de la mort d’un film et donne un aperçu de l’extrême fragilité de sa fabrication tout en dressant un portrait de la démesure et de la noblesse de l’esprit créatif.