Navigateur non compatible. Veuillez utiliser un navigateur récent

Renaud Cohen : "Les gens que nous aimons ne disparaissent jamais complètement"

"Je ne suis pas stérile, ma mère n'est pas morte et mon père n'est pas psychiatre. Pour écrire, je me suis moins attaché à des faits qu'à des sensations" explique le jeune réalisateur de Quand on sera grand. En revanche sa grand-mère est bien réelle. et dit-il, "c'est surtout elle qui est le sujet de ce film" , peut-être plus encore que Simon, interprété par Mathieu Demy.

Comment est née l'idée de ce film ?

J'avais envie de parler du passage à la maturité d'un garçon d'une trentaine d'années. L'idée du film est née à partir de mes personnages et de leur parcours. L'histoire s'est donc nourrie au fur et à mesure de l'écriture et des situations.

On sent une veine autobiographique derrière l'histoire que vous racontez...

Si le personnage de la grand-mère est très inspiré de ma propre grand-mère, il y a beaucoup de choses dans le film qui ne sont pas autobiographiques. Entre autres, je ne suis pas stérile, ma mère n'est pas morte et mon père n'est pas psychiatre. Pour écrire, je me suis moins attaché à des faits qu'à des sensations. Après, il y a tout ce que j'ai pu observer autour de moi depuis des années et qui m'obsède. Tout ce que je voulais évoquer aussi bien au niveau des racines que du comportement amoureux et qui m'était cher. Mon film est certes teinté d'autobiographie mais je n'avais pas l'intention de raconter ma vie.

Votre film est à la fois tendre et cruel...

Je voulais parler de tous ces conflits d'ordre familial, amoureux ou bien amical que l'on rencontre, de ces malheurs et de ces épreuves que les gens traversent et qui sont parfois plus dévastateurs qu'on ne le pense. En même temps, ce n'est pas non plus dans mon caractère de ne raconter que des choses tristes ou dures. Le seul moyen pour rendre la vie plus supportable c'est d'essayer d'avoir sur elle un regard décalé et humoristique. Par pudeur aussi. C'est ce que j'ai voulu faire avec ce film. J'aime mêler l'humour et la gravité. D'ailleurs, la profondeur du rire vient souvent de la gravité de ce qu'on raconte...

En voyant votre film, on vous sent proche de Nanni Moretti et Woody Allen...

Ce sont deux cinéastes que j'adore. Ils affrontent les choses de la vie avec intelligence, justesse, et une légèreté de ton qui me plaît.

Comment définiriez-vous Simon ?

Il est rongé par le doute. C'est quelqu'un qui cherche et qui se cherche. Il fait partie de la deuxième génération, de ces juifs séfarades dont les parents sont nés en Algérie mais qui eux, n'en ont aucun souvenir, puisqu'ils n'y ont jamais vécu. Ils ne peuvent même pas éprouver de nostalgie par rapport à un monde qu'ils n'ont pas connu. Ils ignorent presque tout de leurs racines. Ils sont les héritiers d'une culture qu'on ne leur a jamais transmise. D'une culture ignorante du passé. Simon se nourrit aussi beaucoup de son entourage, de ses amis. Il existe à travers les autres et leurs histoires. Il est le confident de tout le monde...

Il leur permet aussi de se révéler à eux-mêmes...

Absolument. Mais ses amis représentent aussi, chacun à leur manière, un aspect bien précis de sa personnalité. Fabrice, c'est le côté un peu lâche de Simon. Alors que Léa, c'est son côté volontaire et entreprenant. Quant à Roché, c'est encore autre chose. C'est vraiment l'ami sur lequel il décide de faire une expérience. Il le met sous le microscope, provoque des réactions et étudie son comportement. Il joue au psychiatre avec lui. En ce sens, dans son rapport aux autres, il ressemble un peu à son père.

Et Simon avec les femmes ?

Il n'a pas connu sa mère et a été élevé par sa grand-mère... cela explique sans doute le rapport un peu fantasmatique qu'il entretient avec les femmes... Il sait être leur ami. Il les respecte. Il est d'une grande douceur. Il faudrait demander à Christine s'il est aussi un bon amant...

Plus ou moins inconsciemment, on sent que Simon est partagé entre sa peur de grandir et celle de ne pas grandir, entre l'envie qu'il a de rester un enfant et celle d'en faire un...

Oui, Simon est dans ce moment très particulier où il se sent basculer d'un monde à un autre. Il se retient... tout en y allant doucement. Pour moi, Mathieu est le seul comédien qui pouvait faire passer tout ça. Il y a une correspondance vraiment magique entre le rôle et lui....

Vous avez écrit en pensant à Mathieu Demy ?

C'est venu plus tard. Simon me ressemble forcément un peu... Et les premiers films sont toujours plus ou moins autobiographiques. Je n'avais pas envie de prendre quelqu'un de trop évident pour le rôle, quelqu'un dont on devine dès la première image les origines... C'est en voyant Jeanne et le garçon formidable que j'ai eu un flash sur Mathieu. Il émanait de lui une fragilité et un charme qui m'ont touché. Avant de le rencontrer, je me suis donc demandé si ce type - qui n'était sûrement pas juif, qui n'avait rien à voir avec l'Algérie ni les pays méridionaux - allait pouvoir incarner ce personnage...

Comment ça s'est passé entre vous ?

Je l'ai un peu nourri mais Mathieu – et c'est ce que j'aime en lui – n'est pas un comédien qui joue au comédien. Il ne sort pas d'une école. Il s'approprie les rôles de manière presque instinctive. Rien qu'en lisant le scénario, il avait déjà compris beaucoup de choses. J'avais tendance à vouloir le faire répéter, à beaucoup parler, alors que lui fait d'avantage confiance à son intuition. Je crois que cela lui a été assez simple de s'approprier ce personnage. Il s'est fondu très simplement dans mon univers.

Qu'est-ce qui vous a surpris chez lui ?

L'habileté avec laquelle il se mettait dans la situation. Et la manière fine qu'il avait de faire évoluer son jeu pas tellement par l'intellect mais plutôt par l'instinct. D'être né dans un milieu cinématographique, d'avoir vu évoluer des comédiens autour de lui, lui a - je suppose - permis de développer au maximum cet instinct... très culturel !

Simon est au carrefour de plusieurs histoires, comme si, en s'occupant des autres, il arrivait à s'oublier lui-même, à ne pas avoir à prendre de décision...

Tout seul, Simon, il ne lui arrive pas grand chose. Son métier l'emmerde. Il traîne un peu. Son amie n'est pas là. C'est quand les autres arrivent qu'il devient intéressant, qu'il reprend vie... C'est une espèce de tampon. Un antihéros qui vit beaucoup par les autres. Dans un premier film, on a plein de désirs et d'histoires qu'on a envie de raconter depuis longtemps... J'ai donc essayé de rendre nécessaires ces personnages à l'existence de Simon.

L'amitié joue un rôle essentiel dans sa vie...

Comme tous les fils uniques, Simon a besoin de se créer, à travers ses amis, une famille. L'amitié sert aussi à s'entraider, à progresser. Ca me fascine de voir comment les gens se sortent de leurs problèmes. On croit toujours que ce sera impossible de supporter telle ou telle situation et puis un jour, on ne voit plus les choses, tout à fait, du même œil. C'est un bel instinct de survie ! C'est étonnant cette capacité qu'on peut avoir à surmonter les drames quotidiens de notre existence. C'est d'ailleurs pour ça que le film se termine par l'image de la grand-mère. A sa mort, Simon fait le deuil de plein de choses. Ce qui ne veut pas dire, non plus, que tout ça ne laisse pas de traces, qu'il n'y a pas chez Simon une tristesse indélébile. Avec la disparition de sa grand-mère, c'est toute la mémoire de la famille qui disparaît à jamais, et qui n'existera plus que par le souvenir et le rêve...

Pourquoi avoir tourné ces séquences de rêves ? 

Je ne voulais pas faire un film « choral », mais raconter l'histoire de Simon et du monde qui tourne autour de lui... Montrer les rêves de Simon, c'est une manière d'imposer son point de vue sur tout le film et aussi de continuer à faire exister la grand-mère - c'est surtout elle qui en est le sujet - même après sa mort. Parce que les gens que nous aimons ne disparaissent jamais complètement...

Cette grand-mère est à la fois touchante et énervante...

Cette vieille dame qui ressasse son passé, c'est un personnage universel. Depuis trente ans, elle vit dans l'amertume de ce qu'elle a perdu. Elle est là comme une espèce de frein pour les autres. Jusqu'à sa mort, elle va les empêcher de vivre dans le présent. C'est la seule aussi qui a gardé véritablement son identité culturelle. Elle n'est absolument pas intégrée à la vie présente comme si son cœur s'était arrêté de battre à partir du moment où elle a quitté l'Algérie. Elle vit uniquement dans la nostalgie. Elle est un peu là pour témoigner de tout ce qui a été perdu et de tout ce qui est perdu pour tout le monde...

Sa dernière apparition dans le film est assez joyeuse, et c'est beau...

Je ne voulais ni sentimentalisme, ni sensiblerie... C'était donc important que cette grand-mère reste digne jusqu'au bout. Même si elle s'apitoie sur son sort, elle est toujours malicieuse. Pour le rôle je n'ai pas choisi une actrice professionnelle. C'était très difficile d'imaginer quelqu'un de connu. On a donc passé une annonce et on a vu débarquer une quarantaine de vieilles dames qui avaient toutes envie de faire du cinéma. On a fait des essais.

C'était beau de voir qu'à 80 ans, il y avait toujours une flamme qui brillait dans leurs yeux. Elles étaient toutes prêtes à partir dans cette aventure... Ca m'a vraiment impressionné ! Quand Louise Bénazéraf a débarqué, cela faisait trois mois qu'elle était en deuil. Elle venait de perdre son mari. Ce film l'a aidée à repartir dans la vie. Elle s'est vraiment prise au jeu. Elle était incroyable. Précise, pleine d'énergie, toujours prête à refaire une prise. Elle a supporté le froid à deux heures du matin, en plein mois de février, et plein d'autres choses, avec le sourire encore ! C'est comme si elle avait toujours fait ça.

Pourquoi avoir fait de Simon un journaliste qui travaille pour une revue consacrée au tabac ? 

... ça m'amusait d'opposer le mythe du journaliste, ""libre conscience de la société", à une réalité absurde et un peu médiocre... Etre journaliste professionnel, comme Simon, c'est souvent travailler pour des gens qui ne vous laissent aucune liberté de penser ou de critique...  Et, pour Simon, travailler à "Tabac magazine" amène une vraie contradiction morale.  Je voulais qu'on puisse le titiller là-dessus, que ça puisse être un peu son point faible... un métier pas très glorieux !

Le poids de l'enfance, du passé, est lourd pour tous vos personnages...

 Je crois que c'est ce qui fait leur intérêt. A cet égard, chacun de nous est un cas en psychanalyse !

Il y a aussi le poids de la culpabilité... 

C'est un moteur, pour chacun, qui fait d'eux ce qu'ils sont... Sans culpabilité, ils seraient légers et libres, tandis que là, ils sont tous  en train de tirer sur leurs chaînes. C'est ce qui fait leur charme et les rend, j'espère, émouvants. Ils cherchent un peu tous l'amour et ils sont tous un peu perdus. Ils sont comme sur des sables mouvants...

Au coeur du film, il y a la psychanalyse...

La génération de Simon a toujours vécu avec...C'est devenu une médecine comme une autre. Même si je n'ai jamais fait d'analyse, c'est un domaine qui me fascine. C'était important d'en parler parce que, d'une certaine manière, tout tourne autour de ça dans le film. Par ailleurs,  on a souvent autour de nous des gens déséquilibrés et mal dans leur peau mais, en géné­ral, ceux qui vont le moins bien, ce sont souvent, comme dans le film, les enfants de psychanalystes ! Il faut dire que cela ne doit pas être facile d'écouter le malheur des gens toute la journée. Et de continuer à assurer sa prop­re vie !

Pourquoi avoir choisi Maurice Bénichou ? 

J'ai pensé à lui très tôt. J'adore ce comédien. C'était le juif séfarade inattendu. Je ne l'avais jamais vu dans ce genre de rôle au cinéma. Il est formidable.

Pourquoi avoir placé l'action du film à Belleville ?

C'est un quartier où se juxtaposent des communautés juives, chinoises et arabes, très différentes... et qui se rencontrent parfois. Ce qui évite le ghetto. J'adore Belleville. C'est un peu un cœur qui vibre, cela me paraissait donc naturel que mes personnages vivent là.

Quel a été votre parcours jusqu'à aujoud'hui ?

J'ai fait une maîtrise de chinois, puis je suis entré à la Femis. J'y ai fait plusieurs courts-métrages de fiction. J'ai aussi tourné plusieurs documentaires; ça a été ma deuxième école...

On vous recommande