Navigateur non compatible. Veuillez utiliser un navigateur récent

René Féret : "Découvrir une nouvelle relation avec son enfant..."

A l’issue d’une projection de Il a suffi que maman s’en aille..., discussion entre René Féret, l'auteur du film, et deux autres jeunes cinéastes, Frédéric Pelle et Jean-Marc Brondolo. Retour sur un film qui a marqué une nouvelle étape dans l'oeuvre du réalisateur, jusqu'alors très centré sur son roman familial, et qui initie une nouvelle approche avec les acteurs : en faisant tourner sa propre fille, Marie (que l'on retrouve ensuite dans Nannerl, la soeur de Mozart ou Madame Solario)...

JMB- Quelle différence il y a pour toi, aujourd’hui, de traiter un film sur la famille mais qui ne soit pas, comme à ton habitude, lié à ta famille personnelle ?

RF- En gros, les films sur le passé, j’ai un peu fait le tour. Le dernier, ça a été L’enfant du pays il y a trois ans, parce que j’avais envie de remettre ça une dernière fois. Ici, c’est plutôt les relations entre mes filles et moi qui m’intéressaient mais je me voyais mal traiter un tel sujet directement.

Alors, j’ai observé quelqu’un de très proche de Fabienne (ma femme, la monteuse du film et la mère de nos deux filles) et je me suis dit: “tiens, c’est quand même une histoire très intéressante, ce type de mon âge, maître d’oeuvre au fin fond du Limousin, qui a un fils de 10 ans, se fait plaquer par sa femme et qui, par dépit, demande la garde de cet enfant et l’obtient et, du coup, découvre une nouvelle relation avec son enfant, transforme sa vie puis est frappé par la maladie.

Alors, je me suis facilement projeté sur cette histoire sentant qu’il y avait manifestement des équivalences avec ce que je vivais. Non pas que ma femme m'ait plaqué, fort heureusement, non pas non plus que je sois un père trop occupé pour bien connaître ses enfants, loin de là, et ma santé est bonne, merci ! mais des points de convergence entre cette histoire et la mienne étaient bien là.

FP-Quand tu dis que c’est pas ton histoire...

JMB-Il y a beaucoup de choses qui viennent de ta relation avec ta fille pourtant.

RF- Oui, quand j’écrivais le rôle de Léa je reconstituais des dialogues, des comportements de Marie, d’après une observation directe. A certains moments de l’écriture, elle apportait, à son insu, des séquences entières. Qu’il s’agisse de sa maîtresse d’école, des malaises qu’elle a eus à un moment sur la notion de l’espace, les planètes, la mort, etc..., ça venait à point, je prenais, je ramassais, je copiais tout simplement, en restituant tout ça dans un synopsis qui n’était pas le nôtre dans la vie, dans l’histoire de ce maître d’oeuvre.

Et puis Marie lisait les moutures successives du scénario. Elle est très adulte. Je lui faisais part de mes doutes, de mes interrogations. Je lui disais: “est-ce qu’il faut qu’il meure à la fin?”, elle pensait que oui. Moi, j’hésitais, et finalement, je ne l’ai pas fait mourir etc. D’où l’évidence qu’il fallait qu’elle joue le rôle. C’était le sien. Il suffisait qu’elle s’y glisse comme dans un gant. C’est ce qui est arrivé avec les difficultés habituelles qu’il y a à trouver le ton juste. Mais ça, c’est le travail qu’on effectue avec n’importe quel acteur, qu’il soit professionnel ou amateur, adulte ou enfant.

FP- Je voudrais parler de la scène entre Stévenin et sa fille Salomé qui joue sa fille aînée. C’est une des scènes fortes du film, ce père qui s’épanche sur son aînée dont il ne s’est jamais occupée et qui lui dit des choses insupportables pour elle.  C’est heureux d’avoir choisi la propre fille de Stévenin car on sent que là il y a quelque chose qui dépasse le simple fait de jouer une scène et qu’il y a une épaisseur, un non-dit qui leur est propre.

RF- J’avais d’abord écrit le rôle pour un garçon. Mais le jour où j’ai présenté un acteur à Jean-François, il ne l’a pas senti et tout à coup il m’a dit: “Pourquoi pas Salomé ?” Et c’est devenu évident puisque le maître d’oeuvre de la réalité avait en fait une fille aînée.

Salomé a tout de suite accepté. C’était beau de les voir tous les deux au tournage se préparer à interpréter cette scène, le sérieux avec lequel ils se sont approchés de cette gageure: pleurer en plein dans la caméra pour le père, et pour la fille recevoir cette huile bouillante sur le coeur en l’écoutant parler de son attachement à sa jeune soeur.

C’était touchant de voir Salomé, si angoissée à l’idée de décevoir son père, et l’attention de Stève à la réussite émotionnelle de la séquence.

JMB- Tu as connu des économies diverses dans tes films. Pour certains comme Baptême, tu as eu des budgets importants et ton style a toujours été, disons, “léché” avec des caméras posées, des lumières travaillées, etc... Ici, en revanche, j’ai l’impression que ton style a évolué.

RF- On a tourné beaucoup de séquences à deux caméras. J’ai usé de ce principe et ça m’a beaucoup apporté par rapport à mes habitudes. Sur mes autres films, je travaillais surtout sur des positions fixes ou des travelling. Là, j’avais deux cadreurs, caméra à la main (c’est si facile avec les 2 Panasonic 100 que nous utilisions) et l’objectif était d’accompagner les acteurs et de ne rien perdre, sur la base d’une répétition des places, mais quand même d’une liberté d’action des interprètes.

J’apprécie vraiment les deux caméras car ça permet une grande liberté au montage et l’équipe du tournage fait corps avec les acteurs. C’est nouveau pour moi, cette liberté, à condition et ça a été le cas, qu’on ne tombe pas dans trop de mouvements avec des caméras collées au nez des personnages, qui épousent tous les déplacements des acteurs, même les plus anodins. Non, on a choisi les axes de déplacement de chaque séquence, avec précision, et la liberté s’est trouvée à l’intérieur de ces contraintes.

JMB- Oui, tu as trouvé une liberté nouvelle mais sans perdre ton style habituel.

FP- On sent que Stévenin a fait un travail tout à fait neuf et ça faisait longtemps que je ne l’avais pas vu comme ça au cinéma.

RF- On se connaissait avec Jean-François. Il avait tourné dans Les frères Gravet il y a 12 ans, avec Renucci et Bonnaffé et mon fils Julien. On avait créé des liens. Quand je lui ai fait lire le scénario, ça lui a plu tout de suite, le rôle, le sujet, l’aventure, le peu de moyens aussi finalement. Il savait que je mettrais toujours tout sur la table et il appréciait ma franchise et mon pragmatisme.

Jean-François est très agréable sur un tournage. Il adore ça. Il aime profondément faire le métier d’acteur. Il est enthousiaste, généreux, précis, travailleur, inspiré. On a vraiment bien fonctionné ensemble. On s’est écouté, on s’est entendu au sens propre du terme, même si on n’était pas toujours d’accord, on savait mettre chacun du sien, “cinquante/cinquante” comme on disait. On négociait.

Je souhaitais gommer son jeu. Je voulais qu’il ne fasse rien. Il réduisait de moitié et ça allait. Je le trouve vraiment attachant dans le film. Il me fait penser à Gabin. Il a cette rondeur, cette malice, le caractère aussi, à la fois menaçant et irrésistible, nounours et ours mal léché, un vrai plaisir, vraiment. Une intelligence d’acteur formidable. Parce que je suis précis, un peu chiant, je déteste le liant dans le jeu, j’aime bien les jeux précis et carrés. C’est dur à atteindre.

C’est comme une répétition d’orchestre. Ca ne vient jamais tout de suite (je hais l’approximation réaliste, le “naturel” qui n’est que cliché) donc j’ai eu souvent des problèmes avec les acteurs et je trouvais que d’année en année, de film en film, ça devenait toujours plus dur de s’expliquer. Je perdais patience. Et là, avec Jean-François, j’ai retrouvé cette intelligence artistique, une souplesse, une écoute, ça m’a réconcilié avec le jeu, avec les acteurs, avec cette science merveilleuse que seule une connivence et une collaboration réalisateur-acteur peut faire fleurir.

Donc, la joie, oui la joie était là souvent, dans notre travail et je lui suis très reconnaissant d’être devenu ce qu’il est. C’est un artiste vraiment, un de nos grands acteurs qui devrait rebondir bientôt dans le cinéma et trouver la place qu’il mérite.

FP- Et Marie, comment as-tu fait pour la diriger?

RF- La position de Marie sur l’interprétation a été différente. C’est une enfant. Elle n’était pas concentrée dans l’approche du jeu. Elle semblait ne pas écouter les indications. Elle n’avait pas de sérieux.

Evidemment, ce n’était pas rassurant pour Jean-François. Il a adopté une attitude lointaine tout de suite. Il a refusé totalement le rôle du papy sympa qui cajole. Pas du tout ça. Il faut dire que la situation était particulière. Marie signifiait bien sur le plateau qu’elle était ma fille et elle tenait à ce “statut”.

J’étais son père avant d’être réalisateur. Du coup, elle n’hésitait pas à nous couper quand je discutais avec Stévenin de tel ou tel aspect du jeu. C’était énervant pour lui. Et je ne pouvais pas m’adresser à Marie comme si elle était une actrice-enfant. C’était elle qui m’avait inspiré le rôle, elle ne pouvait pas se retrouver dans une position contractuelle pour l’interpréter. Ca allait se faire, je le savais, quasiment à son insu. Alors, tout s’est joué sur cette contradiction. J’ai beaucoup travaillé avec Marie entre les périodes de tournage.

JMB- Tu as tourné dans la chronologie?

RF- Pas du tout. On a commencé à tourner en été donc la fin du film. C’est là qu’il y a les scènes les plus difficiles pour elle. Les pleurs, les angoisses etc... D’ailleurs, on a raté certaines séquences qu’on a retournées (le bonheur d’être dans une petite économie); j’en ai d’ailleurs profité pour changer la fin plusieurs fois car j’hésitais sur la gravité de son état de santé.

Ca, c’est un bonheur de pouvoir faire des retakes, après avoir compris ce qu’il ne faut pas faire. C’est un vrai luxe auquel on accède soit en étant très riche (comme Woody Allen) soit dans le luxe de la pauvreté, comme nous l’étions.

 

 

Frédéric Pelle est l'auteur d'une série de court-métrages cinéma d’après Stephen Dixon :
Le Corbeau - Une séparation - Le vigile - Des morceaux de ma femme - Le caissier - Chambre 616
 
Jean-Marc Brondolo a réalisé un moyen-métrage cinéma : “Rien que des grandes personnes”, plusieurs long-métrages pour Arte : “Capone” - “Aller simple” et des épisodes des séries "Reporters", "Engrenages" et "Un village français".