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Roger Guillot : "Conte" à rebours

Carnets de notes du réalisateur. Depuis avril 1991, date de sa rencontre avec son producteur, Alain Rocca, jusqu'à janvier 1992, premier jour du tournage de La Joie de vivre.

Avril 1991

Je rencontre Alain Rocca. Discussion à bâtons rompus sur le cinéma, sur ses choix de production qui s'orientent autant vers les réalisateurs que vers les scénari. Il me connaît à travers l'un de mes courts-métrages, La Goula. Mon travail lui plaît.

Je lui parle de La Joie de vivre. Il me demande quelles émotions je compte faire partager aux spectateurs... Je lui propose un mélange atypique où le rire côtoiera le désespoir, et dont la morale sera la vigueur et l'apaisement. Atypique ? Le mot lui plaît. Il prend pour dessert un parfait au chocolat nappé de crème à la menthe, et le boit avec du vin rouge. Cela aussi, c'est atypique.

Août 1991

Nous travaillons sur la distribution. Monsieur Charme ? Délicat. Un misanthrope qui doit émouvoir et faire sourire tout en restant très digne ? Nous avons conjointement une même intuition: Michel Bouquet. Inclassable et perpétuellement neuf. Je trouve son numéro de téléphone. C'est son inimitable voix au bout du fil. Il lit très vite le scénario et demande à me rencontrer dans la foulée avant qu'il ne reparte en tournée.

Dans ce café près de la République, je découvre alors un personnage à l'œil malicieux, au petit sourire fin. Il me glisse, presqu'avec timidité, que le rôle de Monsieur Charme l'emballe. Nous parlons du personnage, du ton, des raisons qui m'ont fait écrire cette histoire. Le courant passe. Il m'avoue que depuis qu'il l'a lu, il n'est plus tout à fait Michel Bouquet, mais déjà un peu Monsieur Charme et qu'il va maintenant travailler pour se rendre "totalement et intimement disponible aux émotions du rôle". Je n'ai compris pleinement le sens de ces mots qu'au cours du tournage, devant le don total de lui-même qu'il fit au film.

Avant de nous quitter, il se touche la moustache avec doute. Il a peur, à travers elle, d'importer du personnage de Toto le héros dans le film. Je le rassure, et puis, cette moustache me plaît : elle soulignera les cuillerées de soupe que Charme portera à sa bouche dans la scène du repas avec Reine et l'âme de Mado.

A peine est-il sorti que les garçons de café me rejoignent. Ils étaient en conclave derrière le bar à se demander qui était le "monsieur" avec lequel j'étais? Je le leur dis. Le plus jeune d'entre eux se réjouit ; c'est lui qui avait raison ! Bon signe.

Cette pièce maîtresse acquise, nous nous attaquons à Reine. Sexy ou pas sexy ? Jouer cette carte risquerait de nous entraîner dans la convention. L'image du personnage ne doit pas l'emporter sur sa nature foncièrement franche, insouciante et bourdonnante.

Blonde ou brune ? Là encore, pas d'importance, mais plutôt la recherche d'un certain classicisme pour échapper à la mode. Rencontres. Essais. Mademoiselle Reine sera Gwennola Bothorel.

Patrick Catalifo ? L'idée que le torero du film De sable et de sang de Jeanne Labrune devienne Joyeux me séduit.

Novembre-Décembre 1991La recherche des décors à Paris n'est pas simple. Tout est compliqué alors que les choix sont pourtant clairs. L'appartement de Reine doit lui ressembler. Vaste car elle est ambitieuse. Aussi peu conventionnel, peu meublé, mal fini, car c'est une femme qui ne sait ni s'installer ni fonder. Il doit être aérien, à hauteur de toits, car elle n'a pas conscience du poids des choses.

L'appartement de Charme en est l'inverse exact. On peut imaginer qu'il s'y soit installé après-guerre et que l'espace se soit, par states, chargé de souvenirs au fil des années. Suffocant comme un musée. Invivable pour un veuf.      

Mes assistants cherchent, se heurtent au matraquage des prix de location-cinéma. La spéculation aussi est passée par-là. Je m'occupe du décor "Asile". Je prends rendez-vous avec l'hôpital Charles Foix à Ivry-sur-Seine. J'entre dans le monde extra-terrestre de la gériatrie : l'odeur, les cris, la dépendance absolue, la solitude, non, des solitudes. Ils sont chacun des histoires errantes, confondant passé et présent, lieux réels et imaginaires. Dans cette brume, les soignants, repères chaleureux, qui les accompagnent dans leur confusion. J'ai peur que ce réalisme si cru mette la fiction en péril. C'est alors que j'assiste à un repas d'anniversaire et au miracle de l'accordéon. La musique a réveillé les sentiments.

Autour de la table de fête, dressée comme pour un banquet, les refrains sont repris en chœur. J'en ai la chair de poule. C'est décidé, Charme trébuchera sur cette détresse et, malgré tout, ce sursaut de vie.

Je rencontre Michel Vitold, Marie Mergey, Micheline Dax, Henri Virlogeux. Les choses s'accélèrent. Les appartements des uns et des autres arrivent enfin.Les extérieurs sont plus simples à négocier, car peu nombreux. L'ancrage réaliste de la vie de quartier ne m'intéresse pas ici. Le scénario est construit sur des suites d'ellipses, de décor à décor, afin de jouer de lieu à lieu l'ébullition progressive des tempéraments.

Risque d'abstraction? Non. Je fais confiance à l'humanité des comédiens. Ils doivent nous emporter avec eux.

C'est ce que je leur répète au cours des lectures. Michel Bouquet y compare son personnage à celui de l'Argan du Malade imaginaire. Il m'explique que, tout comme Argan épuise la maladie pour envisager au final de devenir médecin, Charme, lui, épuise sa volonté de mourir pour accepter de vivre.

20 Janvier 1992

Premier jour de tournage.

Toute la série d'hypothèses faites pendant la préparation prend corps : la vraie vie du film commence.

 

Roger GUILLOT