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Spartacus : "Il faut que tu fasses un film sur nous"

Ioanis Nuguet revient sur sa rencontre avec les deux enfants qui irradient son premier long-métrage, Spartacus et Cassandra, présenté à Cannes en 2014. C'est l'histoire d'un film qui s'impose, d' "une apparition", selon les termes du réalisateur.

Les Circonstances

2008. Je viens de vivre une année entière au cinéma, à voir sept ou huit films par jour, et c’est en cherchant un terrain d’apprentissage et d’expérimentations pratiques que je suis accueilli par une première famille rrome. Pendant trois ans, je filme tout ce que je peux. Je deviens le caméraman officiel des terrains : mariage, baptême, anniversaire, expulsions, errance, construction, etc... C’est pour moi un entraînement intensif, une école. J’apprends le montage en chemin, liant dès le début l’acte de filmer - la danse- à celui de monter : la magie.

La Rencontre

C’est un soir de cabaret au chapiteau. Je suis là pour un autre film (que je ne terminerai pas). Je suis assis dans la cuisine, la caméra posée sur mes genoux. Seul, alors que la fête bat son plein juste à côté. Un jeune homme - encore un enfant - surgit, une casquette rouge vissée sur la tête. Des yeux bleus incroyables et un sourire espiègle. Il me conseille de me préparer à filmer. Je le connais, c’est sûr, mais je ne me souviens pas des circonstances. Il me demande si je suis prêt. Un peu las (c’est assez fréquent qu’on me demande de filmer tout et n’importe quoi), j’appuie sur REC...

Une apparition. Ça s’est décidé comme ça, en cinq minutes. Spartacus m’a quand même harcelé pendant deux jours : « Il faut que tu fasses un film sur nous, il faut que tu fasses un film sur moi et ma soeur, laisse tomber ce que tu es en train de faire, on s’en fout. Ce qui est intéressant, c’est nous. » Au fond, en cinq minutes, même peut-être dès le premier couplet de son rap, je savais que j’allais faire un film. J’ai montré le plan à mon producteur. Juste ce plan. Deux semaines après on commençait le tournage de Spartacus & Cassandra.

Très tôt dans le projet, il a été question de raconter leur histoire de leur point de vue. Ce qui impliquait, pour ne pas simplement être un artifice, qu’ils aient un véritable espace pour l’exprimer dans le film, que je n’en sois pas seulement le traducteur, même le plus fidèle possible.

J’ai donc pensé des séquences entières autour de leurs voix, de ce qu’ils désiraient raconter, de ce qui les traversait à tel ou tel moment de leur vie. Je leur proposais une situation et ils se mettaient à écrire tout ce qu’ils en pensaient, ce qu’ils regrettaient, ce que ça leur évoquait comme souvenirs. Au départ, c’était surtout des cris de colères, certains que nous avons gardés tels quels. Pris dans un engrenage judiciaire qu’ils ne maîtrisaient pas, ils se sentaient à la merci d’inconnus capables sans les connaître de décider de leur sort.

Cela a distillé de la méfiance à tous les étages. Tout à coup ils se mettaient à douter de Camille, de ses intentions véritables, de ce qui, finalement, la motivait à s’occuper d’eux comme elle le faisait. Tous ces sentiments, tempêtes sous leurs crânes, étaient difficilement traduisibles par des situations concrètes, même si à travers certaines disputes cela pouvait transparaître plus ou moins clairement. Ce sont donc les voix qui ont eu charge de porter leur intériorité, libérant l’image de ce qui serait devenu trop didactique.

En accord avec Camille, nous avons décidé de ne pas lui donner de voix. Il devait y avoir un angle mort. On ne devait percevoir d’elle que ce que les enfants voyaient ou s’imaginaient. Ce qui conduira parfois le spectateur aux mêmes questionnements que les enfants : de quel droit, finalement, cette jeune femme prend-elle sur elle de retirer ces enfants à leurs parents ?

Même si la décision émane d’un juge, c’est la présence de Camille qui a créé cette situation inédite. Sans elle, les enfants auraient sans doute fini par retourner à la rue avec leurs parents. Notre sentiment vis-à-vis de Camille va ainsi fluctuer au cours du film, en faisant un personnage aux contours souvent flous, à la fois dure et aimante, exigeante et soumise à l’incertitude.

Les voix de Spartacus et Cassandra permettent de marquer leurs différences, de les distinguer, d’esquisser l’hypothèse qu’à un moment, ils pourraient choisir des vies différentes. Ils n’ont pas la même appréciation des événements, ne se situent pas dans la même proximité vis-à-vis de Camille.

Ce sont cette complexité et ces fluctuations qui innervent le film, l’irriguent. Il y a des retournements qui n’appartiennent qu’à la force de l’enfance et à un certain instinct de survie. Ce qui, pour un adulte, mériterait réflexion, ils sont capables de le décider en quelques minutes.

Quand Spartacus décide de ne pas suivre son père et lui tient tête, refusant de quitter l’école, il y a une conséquence immédiate, affective vis-à-vis de son père bien sûr, mais une autre, qui a nature de destin : Spartacus ne retournera jamais dans la rue pour faire la manche.

 

Ioanis Nuguet