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Ioanis Nuguet : "Comment vivre ensemble ?"

VIDEO | 2015, 13' | Aux marges du festival de Cannes 2014, l'Acid (association des cinéastes indépendants) poursuit son travail de défricheur et révèle un superbe documentaire signé Ioanis Nuguet, Spartacus et Cassandra, désormais disponible en vod sur Universciné. A travers le destin de deux enfants roms, déchirés entre leur père et une famille d'adoption, le cinéaste pose les contradictions et les limites de nos désirs et de nos peurs de vivre "en communauté".

Chaque film présenté à Cannes par l'Acid a un parrain de cinéma, un autre cinéaste qui transmet au public ses propres émotions de spectateur. C'est l'auteur de Demain et encore demain et Le Lait de la tendresse humaine, Dominique Cabrera, qui a eu envie d'écrire son enthousiasme envers ce premier long-métrage où deux enfants roms sont recueillis par une jeune trapéziste dans un chapiteau à la périphérie de Paris. Un havre de paix fragile pour ce frère et sa sœur de 13 et 10 ans, déchirés entre le nouveau destin qui s’offre à eux, et leurs parents vivant dans la rue.

"Spartacus & Cassandra ne pouvait être un prétexte à observer la vie des Roms dans les bidonvilles en France. Ce n’est pas le film que je voulais faire.

Je voulais faire un film à « hauteur d’enfants ».

Il me fallait trouver une forme dans laquelle leurs regards, leurs sentiments, leurs pensées allaient pouvoir prendre temps et images, s’entrechoquer, s’incarner poétiquement. J’ai cherché la forme littéraire qui s’approchait le plus de ce point de vue, là où la question de l’enfant en tant qu’être déjà porteur de sa propre destinée était la plus prégnante. Les contes des Frères Grimm ne parlent que de ça : un enfant, pour qui sa famille ne peut plus rien, porté devant un choix impossible pour tout autre que lui.

Mieux encore, le conte opère un renversement des rôles traditionnels attribués habituellement au père et à la mère : c’est maintenant l’enfant qui a charge de sauver sa famille, de subvenir à ses besoins ou d’empêcher sa décrépitude. Grossièrement, dans le conte, les enfants doivent devenir les parents de leurs propres parents.

Spartacus & Cassandra a donc, naturellement, pris la forme d’un conte. D’un conte qui serait aussi un anti-conte ou un conte inversé : il ne s’agirait pas pour eux de sauver leurs parents, tâche qu’ils tentaient déjà d’accomplir, mais de se sauver eux-mêmes. Avec le rêve qu’ils pourraient un jour, leur situation faite, revenir pour leurs parents (comme dans Hansel et Gretel ou Le Petit Poucet).

J’ai volontairement limité le nombre de personnages pour concentrer toute l’attention sur leur chemin initiatique. Chaque rencontre, chaque être est une nouvelle épreuve, un moment charnière de leur vie. Camille les accompagne comme une bonne fée, une marraine dont la présence reste relativement mystérieuse tout au long du film.

On ne saura jamais véritablement d’où elle vient ni ce que sont ses intentions profondes. C’est toujours à travers les questionnements des enfants, leurs inquiétudes, leur amour, qu’elle nous apparaît. Cet angle mort, ce point aveugle, était absolument nécessaire à la construction du conte : au fond, ce sont les enfants qui décident du sort de Camille et de la place qu’elle va prendre dans leur vie. Ils peuvent à tout moment, faire le choix de ne pas la suivre, de refuser son aide.

Comme dans les contes, la fée - ou plus souvent la sorcière - est un personnage ambigu, dont les protagonistes se méfient car elle peut les faire tomber dans un malheur plus grand s’ils échouent à l’épreuve qu’elle propose."

Note d'intention de Ioanis Nuguet
 

"Ça commence avec leurs voix, leur journal-poème de la vie d’avant.

Musiques, photos, animations, Super 8. On est dans un cirque. Spartacus et Cassandra rigolent, jouent au ballon, chantent, marchent sur un fil. Cinéma direct, plan séquence. On est dans un campement rrom. Les enfants ne veulent pas être placés dans une famille d’accueil, aller à l’école, quitter la rue. « Vous restez avec moi » dit le père, « jusqu’à présent je vous ai fait grandir. »

« Qu’est ce qui est meilleur pour Spartacus et Cassandra ? » La question du film est posée, déchirante ainsi que son style, réaliste et poétique, libre comme un flow de rap. Nous sommes avec les enfants. Nous partagerons la détresse d’être enlevés aux siens « pour son bien », mais aussi le tremblement devant la douceur d’une vie nouvelle. « Je ne sais pas si j’ai le droit » dit Spartacus. Savons-nous ce qu’il en coûte de devenir les parents de ses parents ? Est-il indispensable de perdre pour grandir ?

Le cinéaste compose avec empathie un film tendre et rude, merveilleux, un grand film. Sa présence entière, l’ampleur de sa vision, sa musicalité et sa grâce offrent comme une réparation au chagrin de vivre dans un monde terrible. « Je vois mes parents toujours dans la merde » dit Spartacus, « parfois le paradis me dégoûte ». On en sort le coeur serré et pourtant joyeux. Comme une voix aimée dans la nuit, le malheur s’éloigne, il ne disparaît pas, à force de l’affronter le temps passe et nous transforme. Pour Spartacus et Cassandra, c’est déjà demain."

Dominique Cabrera, cinéaste