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Le championnat d'Europe de football aurait du s'ouvrir au soir du 12 juin, inaugurant un été riche en sport, ponctué notamment par les Jeux Olympiques de Tokyo. Les récents évènements en ont décidé autrement et, même si certaines compétitions reprennent au compte-goutte, ces grandes messes du sport fédératrices n'auront pas lieu. C'est pourquoi UniversCiné a décidé de combler, ou au moins tenter de le faire, à sa manière les fans de sport en proposant ses 10 coups de cœur sportifs au cinéma. Au programme : des destins hors du commun, des heures de souffrances et des génies dévorés par la passion ou l'exigence. L'occasion de constater une chose : si le sport est utilisé pour raconter des histoires incroyables comme lui seul peut en produire, il est aussi souvent l'occasion de porter un regard aiguisé sur la société.

Le Stratège, Bennett Miller

Le Stratège est l’adaptation du livre Moneyball de Michael Lewis basé sur l’histoire vraie de Billy Beane. Le film biographique a pour habitude de mettre en valeur des êtres d’exception, des êtres aux destins souvent extraordinaires, baptisés « success stories ». Billy Beane n'échappe pas à la règle. Si son nom ne vous dit rien, il a pourtant révolutionné le monde du baseball. Dans le film, Bennett Miller retrace le parcours de ce manager visionnaire à la tête de la franchise des Oakland Athletics. Grâce à de nouvelles méthodes de recrutements et de coaching de joueurs, basées uniquement sur des performance statistiques, Billy Beane a donné une autre dimension à son sport. 

Les quelques séquences d'archives de matches présentes dans le film sont parfaitement intégrées au récit, de façon ponctuelle, pour illustrer les plus belles victoires de l’équipe. Mais le "sport" baseball est finalement très peu présent à l'image car l’objectif du réalisateur n'est pas de nous faire aimer ce sport. Le Stratège ne se concentre pas sur le point de vue d’un joueur, icône charismatique, et médiatique, idole d'un peuple, comme on le voit le plus souvent dans les films mettant en scène le geste sportif, mais sur le point de vue plus "anonyme" ou caché d’un manager, incarné par Brad Pitt. Le cinéaste casse les codes habituels des films de sport basés sur une relation sportif-entraîneur et s’affranchit ainsi des clichés liés au genre, en permettant l’essor d’un nouveau héros de l’ombre. Les dialogues du film, écrits par Aaron Sorkin (scénariste de The Social Network), parviennent à nous faire comprendre toute la complexité et l'importance que Billy Beane veut accorder aux chiffres pour faire progresser son équipe. Dans ce flot de statistiques et de stratégie mathématique, jamais on ne se perd.

Un autre point qui participe de la réussite de l’œuvre, c'est la prestation de Brad Pitt dans le rôle complexe de Billy Beane, un homme aussi arrogant que touchant. Brad Pitt excelle pour interpréter toute la force mais aussi la fragilité de cet homme et rend l’œuvre et l'aventure sportive très humaine. 

I, Tonya Graig Gillespie 

Quiconque s’intéressant un peu à l'univers sportif a entendu parler de Tonya Harding, patineuse américaine soupçonnée d’avoir organisé l’agression de sa plus grande rivale, Nancy Kerrigan, en 1994. D’abord célèbre pour avoir été la première femme à réussir un triple axel en championnat, Tonya Harding a ensuite dû porter l’étiquette de « la femme la plus détestée des États-Unis ». Mais comment a-t-elle pu en arriver là ? Une intrigue sordide, un entourage familial nauséeux, entre une mère détestable et un mari violent, c’est le scénario de ce biopic qui retrace le parcours incroyablement triste de la patineuse.

L’originalité du film I, Tonya, réside dans le fait que l’histoire n’est pas racontée par un narrateur omniscient mais par les personnages principaux eux-mêmes, face caméra. Craig Gillespie brouille la frontière entre fiction et documentaire pour questionner la nature même du genre du biopic. La narration par le témoignage construit l’œuvre comme une enquête, où chaque protagoniste est suspecté d’avoir été l’élément déclencheur du déclin de Tonya, à commencer par Tonya elle-même. D’autre part, le cinéaste exclut toute image d’archive, préférant recréer toutes les scènes sportives de patinage ainsi que les scènes de témoignages avec les acteurs. Les archives ne viennent qu’au générique, pour prouver la fidélité des reconstitutions à la réalité et combien Margot Robbie est crédible dans sa ressemblance avec la vraie Tonya Harding.

Tout l'intérêt de l’oeuvre est de dévoiler les dessous de la carrière sportive d’un athlète de haut niveau. Dans ce milieu sportif, l’excellence et la maîtrise ne suffisent pas. L’athlète doit devenir la représentation patriotique parfaite de son pays. C'est d'autant plus vrai dans le patinage où les règles et usages sont très stricts et la pratique réservée à une élite. C’est en cela que Craig Gillespie ne signe pas un énième biopic lisse et consensuel. Il dépeint avec justesse les enjeux du patinage, où l’effort extrême ne doit jamais rider le visage, perpétuellement radieux, renvoyant à une mise en scène permanente de soi, en faisant émerger toute la brutalité morale qu’il contient et toute la violence dont a hérité Tonya Harding.

Free to run, Pierre Morath

Pierre Morath, athlète et documentariste suisse nous plonge dans l’Histoire de la course à pied. Véritable ode à la liberté, Free to run est un magnifique hommage au running. Nul besoin d’être un fervent pratiquant de la course pour apprécier ce film. Même s’il traite de la dureté de ce sport, l’association d’interviews et d’images d’archives nous donne à voir une œuvre remplie d’émotion. Pierre Morath réalise une chronologie passionnée de la course à pied, des années 60 à aujourd’hui, mettant en lumière les pionniers du running : Kathrine Switzer, Joan Benoit, Steve Prefontaine et bien d’autres. On suit le destin de ces personnes, dont les noms sont aujourd’hui méconnus mais qui ont changé les mœurs sociales et économiques à travers ce sport.

Du Bronx à Central Park, des États-Unis à l’Europe, la course à pied se révèle être un véritable engagement politique et les coureurs de vrais militants : avant tout pour qu’elle soit reconnue comme un sport et non plus comme une discipline de marginaux, mais aussi dans un combat pour l’égalité des sexes. Le simple fait de courir une longue distance devient un symbole de l’émancipation féminine. Si aujourd’hui il est impensable d’imaginer que la course à pied soit interdite aux femmes « pour causes médicales », c'est bien le résultat d'un combat obstiné mené par les athlètes pour que les femmes soient libres de courir la même distance que les hommes. Le running a ainsi permis une remise en cause des préjugés et une libération du corps des femmes. Cette liberté de courir s’est acquise par une lutte sociale ancrée dans l’histoire moderne américaine. Le running se relève être finalement un miroir de la société US : de la révolution sociale et culturelle de l'année 68 jusqu’aux crises économiques des dernières années.

Substitute, Vikash Dhorasoo et Fred Poulet

L’histoire de ce film, c’est d’abord une collaboration surprenante entre un artiste, Fred Poulet, et un sportif de haut niveau, Vikash Dhorasoo. Quand le cinéaste rencontre le footballeur, il lui propose de filmer son quotidien à l’aide de deux caméras Super 8. Et pas n’importe quel quotidien ! Nous sommes en avril 2006, deux mois à peine avant le début de la Coupe du Monde de football. Vikash Dhorasoo est sélectionné pour partir en Allemagne avec l’équipe de France. Rien n’est vraiment écrit. Les deux amis, devenus collaborateurs artistiques, se retrouvent au Havre d’abord, à Paris, puis finalement en Allemagne. L’idée première était de filmer la coupe du monde de l’intérieur, et non pas simplement comme le ferait un journaliste extérieur. Substitute va finalement se révéler être un tout autre objet audiovisuel : Vikash Dhorasoo ne jouera que 20 minutes pendant cette Coupe du Monde pleine de rebondissements alors que son équipe ira jusqu’à la grande finale à Berlin. Ce documentaire va devenir le journal de bord, rempli de mélancolie d’un joueur remplaçant. Ce ne sont pas les entraînements et les matchs que nous propose de voir le footballeur, mais son quotidien dans les chambres d’hôtel, dans les transports… Ce documentaire parle avant tout de solitude et de déception. Vikash Dhorasoo nous fait part, par de réelles confessions, de toute sa tristesse d’être laissé sur le banc de touche. Le joueur n’arrive plus à se réjouir des victoires successives de son équipe tellement il se sent mis à l’écart. Nous sommes bien loin de tout l’engouement populaire autour de l’évènement planétaire.

Pourtant, sous nos yeux, un miracle se produit : dans toute cette amertume, une étincelle, la naissance d’une amitié. Vikash Dhorasoo et Fred Poulet paraissent plus complices que jamais et Substitute devient le vrai vainqueur de cette aventure. Si le footballeur n’a pas réussi à se confier à son entraîneur Raymond Domenech, il trouve en Fred Poulet un vrai mentor et complice. Le documentaire est finalement très touchant, notamment grâce au format Super 8 qui rappelle les films de vacances en famille.

Ali, Michael Mann

Le film de boxe est devenu un genre à part entière dans le champ cinématographique. King Vidor a été l’un des premiers à réaliser un film sur la boxe, Le Champion, en 1931 et déjà à l’époque, la boxe servait de prétexte pour aborder des problématiques sociétales. Mais on le sait, le cinéma se nourrit aussi d'action, de combats et d'opposition et la boxe, dans sa simplicité bestiale, s’est bien évidemment révélée être l’un des sports les plus adaptés pour illustrer toute la dramaturgie et la symbolique de l'affrontement.

De cette relation foisonnante sont nés beaucoup de films. Parmi eux, Ali, le film que Michael Mann a consacré à “The Greatest”, Muhammed Ali, se détache. Dans la peau du champion, Will Smith, un choix gagnant puisque l’acteur arrive de façon bluffante à remplir le costume d’Ali, forcément démesuré. Les combats sont chorégraphiés avec une réalité époustouflante, au point de ne jamais sembler joués mais réellement vécus. Pari difficile à relever tant Martin Scorsese ou Sylvester Stallone ont placé la barre haut ! Mais pari réussi par Michael Mann qui nous fait vibrer par la minutie de sa mise en scène, en nous immergeant totalement sur le ring grâce à une mini caméra embarquée sur l’épaule de Will Smith. 

Mais tout ne se passe pas entre les cordes et ce qui est également très justement évoqué, c'est la quête d’identité de Cassius Clay. S’il s’acharne sur le ring, l'homme ne cesse de se battre aussi dans sa vie personnelle. Cassius Clay est entré dans la légende, autant avec ses coups de poing qu'avec ses coups de gueule. Il se déclare d’abord comme étant Cassius X, ce “X”, d’abord porté par Malcolm, faisant référence au rejet de son nom d'esclave, pour enfin devenir Muhammed Ali, celui qu’il a toujours voulu être, avec ses convictions politiques et religieuses. Le cinéaste insiste sur cet aspect identitaire, pour expliquer l'icône qu'il deviendra, « le champion du peuple », et le porte-parole de sa communauté.

Ali est un film politique dans le sens où Muhammed Ali y est perçu comme le révélateur d’une période, d’une société et d’un monde qui bouge. En commençant par son premier championnat du monde remporté en 1964 pour finir par sa plus belle victoire à Kinshasa au Zaïre en 1974, Michael Mann réalise une fresque de 10 ans sur l’Amérique, où l’abolition progressive de la ségrégation et la guerre du Vietnam ne cessent de diviser les Américains. Ali, devient alors le reflet d’une époque et d’une identité qui semble encore nous échapper.

Lenny CookeBenny Safdie, Joshua Safdie

Lenny Cooke. Un nom d'abord synonyme d'espoir, quand, en 2001, le new-yorkais Adam Shopkorn décide de suivre la star montante du basket américain. Il ne fait alors aucun doute que le natif d'Atlantic City va intégrer la NBA, le Graal des basketteurs du monde entier, pas simplement pour devenir un joueur professionnel, mais une légende. Il est alors le meilleur de sa génération, surpassant un certain LeBron James ou des joueurs comme Carmelo Anthony. Ce n'est qu'une question de temps et Cooke, pressé, n'en a pas beaucoup : tellement sûr de sa force, il se paie le luxe de tenter la draft en 2002 sans poser les pieds à l'université, passage obligé pour la plupart des sportifs professionnels américains. C'est à ce moment que le vent choisit de tourner. Après une draft qui le voit être snobé par la totalité des franchises NBA, il végète dans des ligues mineures avant de se retirer dans l'anonymat le plus complet, vaincu par les blessures. Les images de Shopkorn, censées témoigner d'un succès écrit d'avance, n'ont plus de raison d'être. Le réalisateur rencontre alors les frères Safdie, les nouveaux wonderkids du cinéma indé, et passe le relais. Au duo de raconter une autre histoire, celle de l'échec de Lenny Cooke, et un peu celle de l'Amérique.

Les Safdie retrouve Lenny Cooke dans la banlieue où il végète avec 20 kilos de trop et des regrets pleins la tête. Produit par Adam Shopkorn et Joakim Noah, le film qui aboutit de cette rencontre mêle les images de l'ascension à celle du point de chute de Lenny Cooke pour retracer la courbe vertigineuse de sa carrière, celle d'une ex-future légende. Dans un pays qui ne jure que par l'ascension sociale à la seule force des bras, la trajectoire de Lenny Cooke, vaincu par son ego et l'assurance d'avoir déjà réussi, résonne drôlement. Avec un sens du montage et de la dramatisation aigu (qui conduit d'ailleurs à un final complètement lunaire au goût douteux, seul point noir du film, dans lequel Cooke s'adresse à son moi de 20 ans) les frères Safdie restitue l'explosion d'un rêve américain parmi les autres, dont les débris sont tombés dans les marges. Ces mêmes marges que l’on retrouve dans leur travail de fiction.

L'Empire de la perfection, Julien Faraut

Quel est le point commun entre John McEnroe et Mozart ? En s'inspirant du second pour interpréter le premier dans le film Amadeus de Milos Forman (1984), l'acteur américain Tom Hulce nous donne un début de réponse : il jette un pont entre deux êtres inspirés, touchés à la fois par la grâce et la malédiction, le génie et la folie.

De la même façon que Tom Hulce, Julien Faraut, le réalisateur de L'Empire de la perfection, met la vérité du sport au service du cinéma. Pour ce faire, il dispose d'un matériau d'une qualité exceptionnelle : les rushs, tournés sur cinq éditions de Roland-Garros, entre 1979 et 1984, qui ont servi à Gil de Kermadec, premier DTN du tennis français et réalisateur de films pédagogiques, pour son documentaire sur le jeu de McEnroe.

Grâce au commentaire lu par Mathieu Amalric et à une bande-son électrique (Sonic Youth entre autres et des compositions originales planantes), Julien Faraut livre un documentaire d'archives d'une élégance rare, qui est tout autant la tentative de percer à jour l'énigme McEnroe en observant son comportement sur la terre battue parisienne qu'une réflexion sur le pouvoir des images. Celles de Kermadec sont ralenties, répétées, manipulées et malmenées, pour accéder à une forme de vérité et de beauté. Au fil de cette quête, Julien Faraut nous entraîne dans une suite de réflexions fascinantes autour du rapport qu'entretient le sport avec ces deux notions. « Le cinéma ment, pas le sport » nous dit Godard, dont la citation ouvre L'Empire de la perfection. À la recherche du geste vrai et pur, les hommes se dévoilent tout entier. En même temps, leur affrontement donne lieu à des drames merveilleux : se jouant sur une terre ocre écrasée de soleil, la finale 84 de Roland Garros entre Lendl et McEnroe, filmée par Kermadec et utilisée par Faraut pour terminer son film, prend ainsi des allures de western.

McEnroe le comédien, se lançant dans des sketchs interminables qu'on croirait écrits d'avance, avec les arbitres (surtout), ses adversaires et le public, résume la vérité et la fiction qui naissent de tout jeu. Le sien, agressif et d'une simplicité implacable, dans lequel il transmet toute la haine qu'il reçoit des autres, est tout entier tourné vers la perfection. Une perfection recherchée et forcément inatteignable, synonyme de souffrances, formidablement rendues dans le film : McEnroe, isolé par la caméra de Kermadec, semble avant tout jouer contre lui-même.

Olli Mäki, Juho Kuosmanen 

Y a-t-il, dans le sport, plus important que la victoire ? On a coutume de dire que l'histoire ne se souvient que des vainqueurs mais le cinéma semble avoir un peu plus de mémoire. Bien sûr, les films sur les exploits sportifs sont nombreux mais tandis que les beautiful losers sont rapidement rayés des tablettes sportives, leur destinée marquée par l'échec inspire le cinéma, surtout contemporain.

Parmi les productions récentes, le film Olli Mäki se distingue en ce qu'il rend compte d'une défaite radieuse, d'une liberté retrouvée dans l'échec, d'une trajectoire dans laquelle le sport et la gloire qui en découlent ne sont plus des buts mais des repoussoirs.

Le premier long-métrage de Juho Kuosmanen retrace l'histoire d'un boxeur finlandais, Olli Mäki, qui se prépare, au début des années 1960, à combattre pour le titre mondial des poids plume. À quelques jours de ce qui devra être « le plus beau jour de la vie » d'Olli, la machine jusqu'ici parfaitement huilée s'enraye, à mesure que son amour pour sa fiancée Raija grandit. Un joli paradoxe naît de cet amour : de plus en plus sûr de ses sentiments, Olli voit son agressivité et sa concentration, indispensables en vue du combat, décliner au profit d'une force plus grande. Au moment même où, les yeux rivés sur son héros national, la Finlande voudrait voir « le boulanger de Kokkola » montrer les dents, celui-ci, ivre d'amour, veut enlacer le monde entier.

Reprenant fidèlement l'itinéraire bien réel d'Olli Mäki, qui est le boxeur le plus populaire de l'histoire de la Finlande, Kuosmanen profite des espaces laissés par l'histoire officielle pour les investir de la douceur de la relation d'Olli et de Raija. Le 16 mm et le noir et blanc en restituent superbement le charme, dans une suite de scènes vivantes. Percevant le sport professionnel à travers le regard d'Olli, pour qui il est de plus en futile, le film montre, au-delà des sacrifices héroïques, les compromissions qu'il engendre : pression des sponsors, veulerie de l'entourage et manipulation médiatique. Dans cette position intenable, la victoire morale d'Olli, et la perspective d'une vie heureuse avec Raija, passe donc par une défaite sportive. Tiraillé, le boxeur doit faire un choix...

Diego Maradona, Asif Kapadia

Quand il s'agit de Diego Maradona, la folie gagne vite le cœur et les esprits, comme le prouvent les images qui ouvrent le documentaire : le 5 juillet 1984, la rumeur gronde tandis que Diego Maradona s'approche du stade San Paolo de Naples. Lorsque le joueur, acheté à prix d'or par une équipe alors plutôt modeste, foule enfin la pelouse de l'antre napolitaine, les 70 000 supporters sont submergés par le délire. Le monde entier le sera après eux, au cours d'une décennie qui verra la déification de Maradona, mais aussi sa crucifixion.

Habitué du spectaculaire et des destins hors-normes, Asif Kapadia, réalisateur des films Amy et Senna, évoque, à l'aide d'images d'archives, la figure duelle du joueur : Diego l'ange, Maradona le démon. Rondement mené sans être révolutionnaire sur la forme, le film adopte un biais habile en se concentrant sur les années napolitaine de Maradona, à la fois ses meilleures et ses pires années. Elles l'ont vu devenir le meilleur joueur du monde, en permettant à Naples, équipe moribonde de première division, de remporter deux titres de champion d'Italie, une coupe d'Europe et emmenant son pays sur le toit du monde, en 1986. À ces années dorées, qui ont forgé la légende de Maradona, correspondent autant d'excès, de frasques et de débordements : frayant avec la camorra, Maradona devient cocaïnomane, délaisse sa famille, et passe le plus clair de son temps hors des terrains dans le gaz. Sans être aussi débridé et personnel que le portrait qu'en a fait Emir Kusturica dans les années 2000, mais plus précis, le film d'Asif Kapadia parvient à rendre compte de la folie qu'a suscité le joueur et qui a fini par l'emporter. En gagnant, avec une superbe inégalable, Maradona a rendu sa fierté au sud de l'Italie, méprisé par le Nord hautain et a vengé l'Argentine de la guerre des Malouines. Devenu une idole, il a été piégé par deux peuples ivres de passion qui l'ont, malgré eux, avec leur amour et leur haine également excessives, étouffé.

Mercenaire, Sacha Wolff

Loin des podiums douchés de paillettes, des titres et des caméras existe une zone grise dans le sport professionnel, faite d'exploitation, de vices et de triche. Le premier film de Sasha Wolff nous y invite et nous plonge dans le monde du rugby, un sport malheureusement trop rare à l'écran.

Vivant dans la crainte d'un père violent, en Nouvelle-Calédonie, le jeune wallisien est convaincu par Abraham, un intermédiaire cupide, de s'envoler à l'autre bout du monde, en France, pour rejoindre une équipe de rugby professionnelle. À mille lieux de ses coutumes, esseulé et refusé par l'équipe qu'il devait rejoindre, Soane échoue finalement dans une équipe de division inférieure.

Menant en parallèle un travail documentaire, Sasha Wolff réussit à embrasser la vie du petit club qui se présente comme une famille. À l'exception du personnage de Coralie, dont Soane tombe amoureux, tous les acteurs amateurs, rencontrés par Sasha Wolff au fil d'innombrables heures passées dans les centres de formation, au bord des terrains et dans la société wallisienne, jouent peu ou prou leur propre rôle. Il en résulte un regard aiguisé sur le monde de l'Ovalie dont les valeurs, pourtant bien réelles et entr'aperçues dans le film, sont dissoutes dans une logique économique violente, qui commence à opérer aux échelons les plus bas du professionnalisme. Les recruteurs s’apparentent plutôt à des maquignons et le sport devient une foire aux bestiaux : Soane est d'abord repéré parce qu'il est le plus jeune et le plus gros, avant d'être engraissé et drogué.

Quand le président du club éructe un « Mercenaire ! » à la face de Soane, entendue partout pour déplorer l'individualisme des sportifs, on comprend donc que le jeune homme, revenu de toutes ses illusions, se sert seulement du système pour se sauver. Convoquant habilement la dimension économique du sport, au niveau le plus personnel, Mercenaire donne à voir un profil méconnu des sportifs, celui de migrant économique précaire, un statut qui est pourtant le plus courant pour ceux qui vivent dans l'ombre des stars.

À la précision documentaire s'ajoute un appétit de fiction, Sasha Wolff profitant de l'imaginaire culturel wallisien et du décalage avec les coutumes métropolitaines, pour faire souffler un vent épique sur son film. Dépassant le réalisme sociologique, le réalisateur fait de la destinée de Soane une véritable épopée intime.