Danielle Arbid : "Rétablir avec le monde une relation passionnelle"
Introduction
De la guerre elle dit : "la peur de mourir à chaque instant finit par procurer un curieux sentiment de liberté. On vit intensément." La cinéaste sait de quoi elle parle, elle qui a vécu le conflit libanais de l'intérieur.
Article
Votre film se
passe au Liban, dans les années 1980, dans un contexte pour le moins
chaotique. Pourquoi parlez-vous de la guerre ?
Danielle Arbid :
Finalement parce que la guerre ne m’effraie pas. C’est dans ce sens-là que j’ai
voulu faire ce film. Pour montrer comment on la vivait de l’intérieur. J’ai
habité au Liban entre 1975 et 1990, je sais donc que l’être humain peut se
familiariser avec la peur et le danger. Je l’ai expérimenté. On peut rire et
aimer en temps de guerre. Tous les sentiments sont exacerbés, et la peur de
mourir à chaque instant finit par procurer un curieux sentiment de liberté. On
vit intensément.
La guerre
forge, en quelque sorte, les comportements. C’est ce que vous montrez…
Côtoyer le danger est
enivrant, et je parle de cette sensation dans le film. Je raconte ce que je
connais. Je suis la fille de mon pays et d’une époque. J’ai vécu au cœur d’une
guerre civile, dans une famille particulière. Comme beaucoup d’adolescents à
cette époque, je découvrais la musique occidentale, notamment le rock. Ces
éléments ont marqué à jamais ma vision du monde et m’ont donné le goût de la
démesure. C’est sans doute pour tout cela que je fais du cinéma, pour rétablir
avec le monde cette relation passionnelle.
Votre film
parle d’une guerre qui se déroule à l’intérieur de l’appartement
familial, comme une métaphore du conflit extérieur…
Quand j’étais enfant,
on déménageait souvent à cause des dettes de mon père. À l’époque, j’avais
l’impression que notre drame était encore plus cruel et plus terrible que les
bombes qui s’abattaient sur nous. À mes yeux, la
cruauté naissait dans la maison, c’est de là qu’elle partait et qu’elle contaminait
le pays entier. Cette cruauté est au centre de Dans les champs
de bataille.
Je filme la guerre depuis la famille, comme si on
se trouvait dans l’oeil du cyclone. On peut, en effet, me reprocher de ne pas
beaucoup montrer les barricades, mais je n’ai jamais rien compris à cette
guerre, ni aux autres d’ailleurs. Je n’ai aucun sens, aucune logique politique.
Même en réalisant des documentaires, je ramène tout à mon expérience
personnelle car je crois foncièrement à la subjectivité du propos et dans l’individu.
Cette cruauté
ambiante déteint donc sur Lina, votre personnage principal.
Oui, elle déteint.
Lina est le pendant exact de son environnement ; soit elle tue, soit elle
meurt. Donc, elle tue. Elle s’adapte aux circonstances. Au début du film, elle
résiste un peu, mais progressivement, elle se laisse happer par son
univers. Elle a un comportement animal. Cette fille sait d’emblée, à l’âge de
douze ans, qu’elle habite une jungle. Et elle devient obsédée par une idée
fixe, celle d’être perçue par les autres et de faire partie de leur clan. Elle
est, en quelque sorte, plus forte que la violence qui l’entoure car elle finit
par l’apprivoiser.
C’est son
côté vampirique, plus les gens autour d’elle vont mal, plus elle semble aller
mieux…
Lina se nourrit du
malheur des autres pour se fabriquer une sorte de cocon. Quand la réalité
devient insupportable, elle se réfugie dans son monde intérieur. Puis elle
trouve un objet de transfert, de fixation : Siham, la bonne de sa tante,
victime comme elle d’une certaine ségrégation, d’une mise à l’écart. Lina tombe
amoureuse de cette bonne qui habite au-dessus de chez elle. Elle se nourrit de
son univers fantaisiste, mais le jour où Siham décide de s’enfuir avec un
homme, Lina la dénonce. Cette dénonciation est une trahison d’amour,
instinctive et nécessaire. C’est ensuite qu’elle remue en elle quelques enjeux
moraux.
Lina et sa
famille se battent entre eux mais aussi pour rester en vie…
Pas vraiment. Je filme
ici les derniers jours de cette famille avant l’explosion. Avant que leur monde ne
déraille définitivement. En attendant cette fin, chacun vit à la lisière,
sur la brèche, menant son petit business et, forcément, il y a des conflits
d’intérêt. Il n’y a ni victime ni bourreau dans ce film, mais plutôt des perdants et
des gagnants occasionnels.
Quelle a été
votre approche des personnages ? Comment avez-vous choisi les acteurs
pour les incarner ?
Mes personnages sont
tous dans une impasse. Quelque part, ils sont presque morts et je ne filmais
que cette couche si fine de leur survie. Je voulais que les acteurs qui les
incarnent soient donc marqués par la vie. Pendant le casting, je ne retenais que les
gens avec qui j’avais envie de parler et dont je sentais qu’ils
allaient prendre des risques. Par exemple, au départ, j’ai choisi une
comédienne pour le rôle de la tante, mais qui appréhendait de dire
le mot «pute». Au dernier moment, je l’ai remplacée. J’ai demandé
à ma propre tante de jouer le rôle d’Yvonne. Ma tante
n’avait jamais joué de sa vie, mais elle savait balancer «pute» avec
classe. Et elle s’est avérée un personnage exceptionnel.
Il y a
beaucoup de sensualité dans le film : l’escapade en voiture, le regard de
ces filles sur les corps des jeunes miliciens, la scène de l’abri où
Lina apprend à embrasser…
Le sexe est la
préoccupation des deux personnages principaux. Et au casting, j’ai choisi
deux filles qui puissent susciter ce genre de trouble. La petite est
un mélange d’effronterie et d’appréhension ; une tête de femme sur un
corps menu d’enfant... Quant aux jeunes garçons qui traînent
dans le film, je voulais montrer des corps flottants et indolents. J’aime
décrire l’adolescence comme dans le cinéma indépendant américain ou
asiatique. Un monde de petites frappes où tout est immédiat :
le sexe, la violence et le plaisir.
Cinématographiquement,
quels ont été vos choix ? Le film est cadré très
serré, très proche des visages et des corps.
Nous sommes dans
l’exploration des sentiments. Je voulais fragmenter un monde que l’on ne
perçoit que par bribes et filmer instinctivement, très près des corps,
dans les détails. Comme un canevas qui se tisse et n’est révélé
qu’à la fin dans sa totalité. Je voulais que la couleur du béton
rappelle la couleur de la chair et que la chair soit omniprésente dans le
film. Je voulais aussi qu’entre la dureté de certaines actions et le
côté contemplatif d’autres, le paradoxe s’installe. Je voulais suspendre le
temps et puis l’accélérer à travers les scènes de violence. De
la noirceur des décors à la vulnérabilité des corps, j’imaginais comme
un voile qui envelopperait ce film dans un passé violent et bien
protégé, qui ne devient jamais présent.
Votre passé…
Je ne raconte pas ma
vie, mais des sensations que j’ai pu éprouver. Quant aux faits, j’en
livre une partie en donnant des clés; mon père était joueur de poker,
ma tante est un personnage du film… Le reste n’est pas très
important.








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