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Frederick Wiseman : "Je ne veux pas me rendre complice de ce que je déteste dans les médias"

Philippe Pilard expose la méthode de travail du grand documentariste américain Frederick Wiseman. A travers son oeuvre des débuts, se dessine un portrait de l'Amérique des années 1970. 

" Au milieu des années 60, un jeune juriste de Boston, professeur de droit, se lance dans une aventure originale : il a décidé de tourner un film documentaire consacré à un établissement pénitentiaire, l'hôpital-prison de Bridgewater (Massachusetts) qui accueille des criminels malades mentaux. Il connaît bien les lieux qu'il visite régulièrement avec ses étudiants.

Après une longue négociation, il obtient le feu vert des autorités compétentes. Il a mobilisé ses amis, réuni quelque argent, et trouvé un laboratoire cinématographique qui accepte de lui faire crédit… Après plusieurs mois de montage, le film, intitulé Titicut Follies (Titicut est le nom indien de Bridgewater) est présenté à divers festivals, notamment à Mannheim en Allemagne, et à New York. Le film bouleverse la presse, les professionnels et le public. Il reçoit des prix. Il est salué partout comme un événement…

Titicut Follies est la chronique filmée, en 16 mm et son direct, de la vie quotidienne des détenus et de leurs gardiens : soins médicaux sommaires, hygiène insuffisante, bâtiments vétustes, misère généralisée. Le constat est accablant. Le film, qui fait alterner les scènes de la vie quotidienne de la prison avec un spectacle donné par les détenus et leurs gardiens, est d'autant plus fort qu'il se présente sans interview, ni commentaire, ni musique additionnelle. Le coup d'essai de Wiseman comme documentariste est un coup de maître.

Au moment où Wiseman se fait connaître avec Titicut Follies, le " cinéma vérité " n'est plus tout à fait une nouveauté. L'apparition de caméras portables 16 mm " autosilencieuses ", jumelées à un magnétophone également portable (caméra Eclair-Coutant et magnétophone Nagra ou Perfectone) a révolutionné la démarche documentaire depuis quelques années. Aux Etats Unis, dès 1960, le téléspectateur a pu découvrir, avec Primary, une chronique filmée " en direct " : la compétition entre le sénateur Hubert Humphrey et le sénateur J.F. Kennedy, tous deux du Parti Démocrate et candidats à l'élection présidentielle.

Pour cette aventure, le journaliste Robert Drew a réuni une équipe constituée de Richard Leacok, Albert Maysles, Don Alan Pennebaker et du Canadien Terrence MacCartney-Filgate. Dans Primary, on suit les candidats en voiture, au bureau, dans la rue, à la sortie des usines, saluant, serrant des mains : la routine du travail du politicien en campagne. Puis c'est la Convention démocrate et le fameux travelling où Albert Maysles, caméra à bout de bras, suit J.F. Kennedy, au milieu de la foule, depuis l'entrée du bâtiment jusqu'à la scène où sera prononcé le discours. Du jamais vu. Albert Maysles témoigne : "…D'un seul coup, on savait que quelque chose de nouveau venait de naître..." (...).

Fred Wiseman : "…J'appartiens à une génération qui a grandi avec, chaque semaine, un magazine d'actualités filmées : March of Time. Durant ma jeunesse, pendant la Seconde Guerre Mondiale, cela me fascinait... J'étais à Paris dans les années 50, et j'y ai vu toutes sortes de films… Mais je crois que ma formation principale vient de la littérature. Je crois que En Attendant Godot a eu sans doute plus d'impact sur moi que Le Cuirassé Potemkine...

Je ne me sens pas héritier d'une tradition documentaire. Je suis parti de ma propre expérience… A un certain moment, il y a eu l'apparition d'une technologie nouvelle : la caméra 16 mm, le magnétophone portable et synchrone, la possibilité de tourner pratiquement sans lumière additionnelle. C'est à partir de cela que j'ai pu tracer mon propre chemin... .... Avant moi, il y avait eu l'équipe Drew, Leacock et Pennebaker…

Mais très vite, ce genre de films s'est concentré sur des personnalités : des politiciens, des criminels, des stars... Moi, j'ai préféré filmer des institutions et la vie de tous les jours... L'essentiel de ma méthode de travail est né avec Titicut Follies. J'avais exploré une institution américaine, et j'ai continué à le faire… " Encore faut-il prendre le terme " institution américaine " au sens large. Wiseman ne s'est pas privé, par la suite, de visiter d'autres lieux " non officiels " : un grand magasin texan, un abattoir ou un théâtre parisien, par exemple…

Revenons à Titicut Follies. Présenté à la direction de l'hôpital de Bridgewater, le film a d'abord été bien accueilli. Mais par la suite, les débats qu'il suscite vont vite inquiéter les autorités du Massachusetts qui en demandent bientôt l'interdiction. Le film sera même accusé de… pornographie ! "...Le film a suscité la colère dans le Massachusetts - non pas contre la prison de Bridgewater, mais contre Wiseman ! En ce moment Titicut Follies est interdit à Boston et dans le reste de l'Etat...".

Cinq procès se succèderont sur plusieurs années. Wiseman ne manquera pas de citer le premier amendement à la Constitution des Etats Unis garantissant la liberté d'expression, rien n'y fera. Situation d'autant plus paradoxale qu'une commission, constituée de juristes et de médecins, réunie au début des années 60, avait enquêté sur la prison de Bridgewater et statué que de nombreux détenus s'y trouvaient incarcérés illégalement. Mais l'affaire ne s'arrête pas là. Après le tournage de Titicut Follies et son interdiction, la prison de Bridgewater continue à faire parler d'elle. En 1987, cinq détenus meurent dans des conditions suspectes. Une enquête dénonce trois suicides. La même année, un reportage de la télévision publique est tourné sur place par le reporter Ron Allen ; il retrouve des situations identiques à celles filmées par Wiseman vingt ans plus tôt ! Titicut Follies est resté pratiquement interdit durant vingt-quatre ans ! " Le temps a légitimé mon film ! " dit Wiseman.

Dès ses débuts, Wiseman conçoit une méthode de travail dont, par la suite, il ne se départira pratiquement pas : une préparation brève, filmer les gens avec leur accord, " Je ne sais pas pourquoi ils acceptent, mais la plupart du temps, ils acceptent…", un tournage non directif avec une équipe légère durant quelques semaines, un opérateur de prise de vue et son assistant et lui-même à la prise de son.

Puis c'est une longue période de montage, à partir des dizaines d'heures de " rushes " qui ont été filmés. Un montage qu'il assure lui-même et qui, à l'occasion, pourra durer dix ou douze mois. Wiseman : " …Pour moi, réaliser un film documentaire, c'est procéder à l'inverse d'un film de fiction. Dans la fiction, l'idée du film est transposée dans le scénario par le travail du scénariste et du metteur en scène, opération qui, évidemment, précède le tournage du film. Dans mes documentaires, c'est l'inverse qui est vrai : le film est terminé quand, après montage, j'en ai découvert le " scénario "…

D'une manière générale, je n'utilise en moyenne qu'un faible pourcentage de ce que j'ai filmé. Mon travail de monteur, c'est d'essayer de comprendre ce qui se passe dans la séquence que je regarde sur la table de montage. Que signifie le vocabulaire des gens, quelle est l'importance du ton, des changements de ton, les silences, les interruptions, les associations verbales, le mouvement des yeux, des mains, des jambes ? … Les séquences d'un documentaire ne sont pas " mises en scène ", mais " découvertes " durant le tournage…". Exigeants, austères parfois, (mais jamais dépourvus d'humour) les films de Wiseman n'ont été possibles qu'avec l'apparition de la télévision publique aux Etats-Unis.

La Corporation for Public Television, annoncée par un discours du Président Lyndon Johnson au Congrès en février 1967, est instituée par une loi du 7 novembre 1967. Une part du financement de PBS. (Public Broadcasting Service), réseau de télévisions publiques américaines, est assurée par le budget fédéral, une autre par des fondations. Au fil des années, Wiseman produira ses films, non sans difficulté parfois, avec les stations locales de la télévision publique (WNET à New York par exemple) et le soutien de grandes fondations, telles que la Fondation Ford ou la Fondation Mac Arthur.

" J'ai parfois été contacté par des gens des grands " networks " de la télé privée qui s'intéressaient à certains de mes films, " dit Wiseman. " On m'a demandé de les réduire à la durée standard de cinquante-deux minutes. J'ai refusé, évidemment !... Beaucoup trop de décideurs, dans les chaînes de télévision, ont une vision condescendante du public : ils veulent qu'on simplifie, qu'on raccourcisse, qu'on schématise, qu'on rassure, qu'on trouve des explications à tout...

Je ne veux pas me rendre complice de ce que je déteste dans les médias... Mes films sont diffusés à la télévision, mais ils ne sont pas conçus pour la télévision en pensant à la taille de l'écran ou au type de public, par exemple. La seule idée que je me fais du public, c'est qu'il est aussi intelligent (ou aussi stupide) que moi… "

Fred Wiseman ne prétend nullement que la méthode qu'il a adoptée soit la seule valable. " Il existe, dit-il, des films d'interviews dont je pense qu'ils sont parmi les meilleurs films jamais tournés. Mais pour mes films à moi, une interview rompt la fiction selon laquelle vous regardez des évènements en train de se produire. Cette fiction, je veux que le spectateur l'accepte, et c'est l'acceptation de cette fiction qui prouve que le film est réussi..."