" Car il y a Léaud, bien sûr, mythe vivant qui porte avec lui une histoire du cinéma. En faisant de lui un réalisateur sur le retour, un peu largué, Bonello prend en charge àla fois sa mythologie et son revers douloureux. Là encore, il ne triche pas : son film a la valeur d'un documentaire juste et honnête sur Léaud, son accablement, ses tourments, sa manière unique d'incarner l'existence et le cinéma ensemble. C'est avec un certain vertige qu'on écoute le long monologue final, déballage très beau, qui prolonge, en le ravivant, celui débuté près de vingt ans avant dans La Maman et la Putain.
A l'opposé de cette justesse, il y a l'obscénité. Pas forcément celle qu'on croit. Le film nous place face à nos contradictions, entre phantasmes (qui aujourd'hui n'a jamais regardé un porno ?) et jugements moraux (le lien du porno à la prostitution...). Bonello montre surtout que l'obscénité a plusieurs visages, le pire avançant masqué, s'insinuant, par exemple, dans les questions intrusives d'une journaliste. L'indécence, c'est aussi cette échappée libre au cours de laquelle Léaud décide soudain de suivre une femme dans la rue, de se faufiler jusque chez elle, réalisant un phantasme vieux comme le monde : pénétrer l'intimité des gens, à leur insu. Cette femme espionnée paraît, à ce moment précis, mille fois plus vulnérable et à nu qu'Ovidie dans le film porno.
De la chair à la grâce, il n'y a qu'un pas que Bonello franchit allegro, dans le sillage de Pasolini, influence finalement majeure ici. Cette grâce, même présente dans les scènes un peu naïves du mouvement de résistance muette créé par la bande de copains de son fils, passe souvent par le silence et la musique. Qu'il s'agisse de la danse déchaïnée, instant de délivrance, sur les Rita Mitsouko. Des ponctuations harmonieuses au clavecin. Des mots énoncés avec calme et résonance (les acteurs, d'André Marcon à Catherine Mouchet, sont ici de grands récitants). C'est le mystère du Ponographe : créer un sentiment d'amplitude intemporelle, tel qu'on peut en ressentir dans un lieu de recueillement. Pas une cathédrale, plutôt un temple ou un sanctuaire, un asile à ciel ouvert, caché derrière les arbres, invisible, imaginaire."
Jacques Morice, Télérama
" La pornographie est à la fois au centre et à la périphérie d'un film
dont la texture, dépouillée et cristalline, est grave, voire
dépressive, tout en étant légère, assez proche en ce sens du premier
film de Bertrand Bonello, l'inaperçu, prometteur et sous-estimé Quelque chose d'organique. Elle
est une réalité, montrée à travers le récit d'un tournage, en même
temps qu'une métaphore qui vaut pour le cinéma tout entier.
Cette
dimension réflexive est un des fils du Pornographe mais
pas le seul. Car là où un discours un brin didactique pourrait menacer
d'envahir son film, Bonello invente toute une série de stratégies pour
y échapper. Une grande partie de la force du Pornographe tient
d'abord à son rythme et à son sens aigu des durées.
Chaque séquence
semble encadrée par une série de points de suspension qui libèrent
cette part obtuse du sens qui résiste à la signification. Le mouvement
entier du film est contenu dans cette manière d'infuser du silence au
coeur des plans (...)
La pratique de la mise en scène est ici un art de
la fugue, à tel point que les plus belles séquences de ce film intense
sont presque toujours musicales (...) chaque séquence se métamorphosant
peu à peu en une ritournelle autonome."
Thierry Jousse, Cahiers du Cinéma