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Apichatpong Weerasethakul : "Le cinéma tend à la préservation des âmes... et notre esprit est un appareil de projection."

Une histoire de réincarnations... multiples, explique le cinéaste thaïlandais qui avec Oncle Boonmee... a remporté la Palme d'or 2010. Mais la spiritualité revendiquée dans le scénario est aussi une réalité dans la vie du réalisteur comme, pour lui, le cinéma suit " ce même processus de réincarnation : j’emploie les mêmes comédiens dans des rôles différents, dit-il, ils se réincarnent d’un film à l’autre, parfois dans la même personne, avec le même nom, mais dans des situations différentes. Et j’utilise leurs véritables expériences intimes dans mes films..." Explications...

La structure d’Oncle Boonmee..., en six parties, est très différente de celle, attachée à la dualité, de vos films précédents.

A.W. : Mes films précédents tournaient déjà autour de cette possibilité de la multiplication des strates temporelles et des vies, et l’idée de réincarnation était déjà présente. Cette fois, c’est, de manière évidente, inspiré d’un homme qui peut convoquer ses différentes existences, donc je pense que cela requiert différentes formes, ou formats. Il se trouve également que j’ai grandi avec un type de cinéma qui, comme le personnage de Boonmee, est en train de s’éteindre. Oncle Boonmee... est un hommage à là d’où je viens, et à un certain type de cinéma avec lequel j’ai grandi.

Plus personne en Thaïlande ne fait désormais ce genre de cinéma, « à l’ancienne ». Je voulais donc conserver un équilibre entre l’abstraction de la mort et une forme de simplicité et de naïveté, une approche enfantine du cinéma. C’était un vrai défi pour moi de mixer les deux, l’abstraction et le livre pour enfants. Ce n’est que plus tard que nous nous sommes rendus compte, avec mon monteur, Lee Chatametikool, que nous avions fait, pas vraiment de façon consciente, un film en six parties. Cela s’est affirmé au moment du montage sonore, lorsqu’il était clair que le son aussi devait revêtir des styles différents. C’est alors qu’il est devenu évident pour moi qu’il s’agissait d’un hommage à un style cinématographique d’antan.

Je m’intéresse aux processus de destruction et d’extinction des cultures et des espèces. Ces dernières années, en Thaïlande, le nationalisme, alimenté par les coups d’État militaires, a généré une confrontation d’idéologies. Il existe désormais un bureau d’État qui se comporte en police morale pour bannir toute activité « inappropriée » et éradiquer son influence. Il m’est impossible de ne pas rattacher cela à l’histoire et à la foi d’Oncle Boonmee. Il est le symbole de quelque chose sur le point de disparaître, quelque chose qui s’érode, comme ces vieux cinémas, ces théâtres ou le jeu des acteurs d’antan, qui n’ont plus leur place dans le paysage contemporain.

Pouvez-vous nous rappeler l’histoire du vrai Boonmee et comment vous en avez progressivement dévié ?

Le livre original, A Man who can recall his past lives, raconte l’histoire vraie de cet homme, Boonmee, qui était venu trouver un moine dans un temple du nord-est de la Thaïlande, pas très loin de chez moi, et lui avait raconté que lorsqu’il entrait en méditation, il pouvait faire revenir ses existences passées. Il était né chasseur d’éléphant, était devenu un esprit errant après sa mort, puis était revenu, maintes fois réincarné. En vache, en buffle, en une défense d’éléphant, à nouveau en fantôme (car pour nous le fantôme est une autre forme d’incarnation).

Je me suis aussi inspiré d’un autre livre où une petite fille se rappelle sa vie passée de petit garçon tombé d’un arbre et réincarné en petite fille. C’est une histoire que j’avais placée dans mon précédent film, Syndromes and a century – pour vous dire à quel point ces histoires de réincarnation m’intéressent. Mais c’est surtout l’idée de mémoire qui afflue dans tous mes films.

J’ai pu auparavant me référer à ma famille, mon père ou ma mère. Là, il s’agit d’une histoire qui a transité par un moine, c’est moins immédiat, la mémoire est comme filtrée. Je me posais des questions, je suis allé interroger les fils de Boonmee, ses proches, et je me suis rendu compte que je ne pouvais traiter ce film comme une adaptation, mais plutôt comme une inspiration pour me projeter moi-même à l’intérieur de cette histoire.

Parce que pour moi le cinéma suit ce même processus de réincarnation : j’emploie les mêmes comédiens dans des rôles différents, ils se réincarnent d’un film à l’autre, parfois dans la même personne, avec le même nom, mais dans des situations différentes. Et j’utilise leurs véritables expériences intimes dans mes films. Donc ma vraie vie et celles de mes acteurs sont également non seulement représentées mais réinventées en fiction.

Le cinéma serait un art de la réincarnation ?

La caméra est un outil pour capturer le passé et les fantômes qui vont avec. Et le cinéma tend à la préservation des âmes. Lorsque l’on voit des films du passé, les acteurs sont jeunes, et en même temps ils sont morts. Le film préserve leur esprit et le présente à une génération nouvelle de spectateurs qui assure leur survivance. Je ne sais pas si la réincarnation sera à l’avenir admise comme quelque chose appartenant au réel, et que la science reconnaîtra, mais ce processus de faire revenir certains souvenirs, c’est indéniablement comme le cinéma. Le fantôme de Huay (l’épouse défunte de Boonmee), qui affirme que les spectres ne s’attachent pas aux lieux mais aux personnes, c’est la projection personnelle de Boonmee. A partir du moment où il meurt, elle n’existera plus non plus. Notre esprit est donc comme un appareil de projection.

Vous semblez plus attaché au bouddhisme aujourd’hui qu’à l’époque de Tropical malady. Cette préoccupation était déjà présente dans Syndromes and a century et prend désormais un tour plus prégnant avec Oncle Boonmee....

J’ai commencé à vraiment m’intéresser au bouddhisme en 2003, quand mon père est mort, juste avant le tournage de Tropical malady. Pour moi, le bouddhisme est une concentration de l’esprit pour se réaliser soi-même et trouver sa place dans le monde. Le cinéma a cette même fonction. J’ai un peu de mal avec certains rapports sociaux, je suis très timide et il m’est parfois difficile d’interagir avec le monde. Le cinéma m’y aide. Bouddhisme et cinéma sont pour moi la même religion.

Vous avez néanmoins un jour avancé l’idée que faire des films entrait en contradiction avecle bouddhisme.

D’une certaine manière, oui. Avec le bouddhisme, on n’a pas vraiment besoin du cinéma, si l’on sait comment utiliser notre esprit, parce que notre esprit est le meilleur projecteur au monde. Il accumule une somme d’histoires non racontées, à travers les siècles – enfin, c’est ce que prétend le bouddhisme. Le karma ne concerne que vous, pas vos relations avec les autres. Comment vous agissez ou réagissez devant certaines situations. Et votre esprit, ou quoi que ce soit en vous, enregistre ces actions ou ces sentiments. Pour moi, c’est ça le karma, ça n’est pas le bien ou le mal, c’est parfois positif ou négatif, avec des variations. Le truc, c’est de savoir décoder ce qui a été enregistré dans votre disque dur, je pense que c’est ça méditer, enfin je crois. Pour de plus amples informations, vous pouvez toujours interroger David Lynch...

Y-a-t-il ici une symbolique animale à déchiffrer, comme dans la culture égyptienne, par exemple ?

Non, pas vraiment. Les figures animales me sont venues naturellement, durant mes voyages et pendant l’écriture. Le buffle est très présent dans le nord-est de la Thaïlande, et je le vois comme un symbole de la disparition des choses. Les changements intervenus dans l’agriculture ont précipité son éviction. Il a été remplacé par des machines, et la mémoire qu’on en a est forcément altérée.

Comment avez-vous imaginé ce singe aux yeux rouges qui est instantanément devenu, lors de la présentation du film à Cannes, une figure iconique ?

Je suis allé piocher dans des contes du nord-est, où il est question d’animaux mystérieux vivant dans la jungle, et aussi dans plein de vieux comic books dans lesquels abondent les fantômes. Il faut également considérer cette figure de l’humain hybride, engendré par un animal, et qui ne peut revenir dans un monde normal. Cela ne vient pas d’un film spécifique, mais je vous autorise à penser à La Belle et la bête de Jean Cocteau, si vous le souhaitez.

Je me suis surtout référé au vieux cinéma populaire thaï. Regardez l’échelle des plans, ou comment certaines scènes ont été éclairées. Notamment les scènes de jungle qui ne sont pas du tout les mêmes que celles de Tropical malady. Là, il s’agit vraiment d’une jungle de cinéma, tournée en nuit américaine. Pour moi, c’était vraiment comme placer mes personnages dans un vieux film. On utilisait, avec Sayombhu Mukdeeprom, mon chef-opérateur, une lumière neutre avec beaucoup de réflections, pour atteindre une certaine ambiance, et surtout, on a travaillé avec le soleil, on a fait en sorte que la lumière du soleil devienne celle de la lune. Cela a nécessité beaucoup de corrections de couleurs, afin de retrouver ce ton des vieux films.

Mon chef-opérateur est un des rares à vraiment savoir ce que je veux. Sinon, on a tourné de façon vraiment classique : alternance de gros plans, plans larges, plans moyens ; il n’y a plus tellement de longs plans séquences comme dans mes films précédents. En revanche, il y a nettement plus de dialogues, comme on peut en trouver dans les feuilletons télévisés.

Il existe une tradition du fantôme dans le cinéma thaï ?`

Cela a changé aujourd’hui, il y a une sorte de nivellement, tous les fantômes du cinéma asiatique se ressemblent, il n’y a plus de singularité thaï. Evidemment, il y a toujours eu des fantômes destinés à faire peur, mais je me souviens que dans des comics ou des séries télé, ils pouvaient apparaître pétris de bonnes intentions, pour prendre soin du mari ou de l’épouse restés sur Terre. Parfois, vous ne savez pas pourquoi vous mourez, puisque vous revenez pour faire la cuisine à votre mari ! Oui, je pense que ça peut être assez drôle, dans le sens où plus personne ne met les fantômes en scène de cette façon.

Le cinéma serait comme une machine à remonter le temps, autorisant l’enchevêtrement du passé et du futur ? Face à cette séquence des photos, on ne peut s’empêcher d’évoquer La Jetée, le film de Chris Marker, qui était déjà cité dans Syndromes and a century.

Oncle Boonmee... est un film sur le cinéma, sur cette obsession des films, pour le meilleur ou pour le pire, c’est comme descendre dans les tréfonds du cinéma, à son origine. J’avais aussi à l’esprit les derniers plans de Blow-Up d’Antonioni. C’est le genre de scènes auxquelles je veux rendre hommage. Ensuite, oui, l’intersection de différentes strates de temps ou les parallèles temporels, m’intéressent au plus haut point. De même que ces illusions auxquelles nous sommes sujets lorsque que nous regardons des films. Généralement, face à un film, vous suivez juste un courant temporel, alors que dans la vie, ceux-ci se mêlent. Par exemple, vous partez à pied au marché, acheter des légumes, puis vous vous mettez à penser à votre ami(e), d’autres choses vous viennent à l’esprit. Dans les films, on tente de vous focaliser sur une direction narrative. Mes films évoquent la possibilité, induite par le montage, d’une coexistence de différents évènements dans le temps. C’est très manifeste dans le dernier plan du film. Le temps se disjoint en deux parties. La réalité, est-ce la salle de karaoké ? La chambre d’hôtel ? Ou toute autre chose encore, qui n’est pas montrée ?

Et ce que l’on a vu auparavant, dans la vie de l’Oncle Boonmee, était-ce un rêve ou l’amalgame de choses multiples ?

Ce réseau de possibles est évidemment lié à monapproche du bouddhisme. En Thaïlande, quand un de vos proches meurt, vous pouvez, pour l’honorer, devenir moine, comme Tong, qui devient moine pour quelques jours, ou même pour une seule journée. Sa vie prend alors une autre apparence, revêt une autre coquille, et puis il ôte ses attributs de moine, se douche, et sa vie reprend, différente à nouveau. Moi-même, sur le tournage de Tropical malady, je suis devenu moine pour quelques jours.

Oncle Boonmee, ça peut donc aussi être vous ?

Exactement. Dans la séquence des photos, Boonmee et moi ne faisons qu’un. C’est en fait mon rêve que Boonmee relate, et les photos sont ma mémoire de ce travail que j’ai effectué avec les adolescents, dans le village de Nabua. Pour certains, ça n’a pas de sens, ces photos avec les adolescents, mais pour moi c’est ce dont je voulais me souvenir, comme une des vies que j’ai eu pendant les trois années et demie que j’ai passé sur ce projet. Pour le public, cela peut avoir une autre signification, politique par exemple. Cela me va, je n’ai pas inclus ces plans avec juste une visée abstraite, c’est plutôt comme un journal intime.

Boonmee peut à la fois être la princesse et le poisson ?

Tout ce que vous voulez. Oui, c’est un film très ouvert, si vous-même ouvrez votre esprit.

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