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Catherine Breillat : "Tourner un détail en dérision au coeur d’une scène émouvante..."

Autobiographique Abus de faiblesse ? "Maud, c’est évidemment moi, explique la cinéaste, mais ce film n’est pas plus autobiographique que mes autres longs métrages, précise-t-elle. Je tenais absolument à créer de vrais personnages de fiction"...

Quand est née précisément l’idée de ce film ?

C’est hallucinant mais c’est au moment même où « Il » était là, dans ce lit de Baby Doll déglingué. C’était si drôle, si insolite, c’étaient des scènes de film. Je ne pouvais pas laisser échapper ça, alors le matin j’écrivais « ces scènes » pour un film, mais pour un autre film dont je n’avais pas encore inventé l’histoire. Je ne réalisais absolument pas ce qui se passait ni que ce film serait Abus de faiblesse. Mais elle s’appelait déjà Maud et lui Vilko. J’ai choisi Vilko en hommage à Vilko Filac, mon chef opérateur de Barbe Bleue, décédé en 2008.

Quand cette idée de film est-elle devenue réalité ?

Quand je suis allée voir Olivier Nora pour lui parler d’un livre, je lui ai tout de suite dit que je voulais aussi faire un film. J’en ai gardé les droits cinématographiques sans avoir besoin de le lui demander. C’est un homme très élégant. À partir de là, l’écriture du scénario a été complexe car j’étais alors en plein marasme. J’ai mis énormément de temps.

J’étais perdue, incapable d’avoir de la distance par rapport à ce que j’avais vécu. Or je tenais absolument à faire de Maud et Vilko de vrais personnages de fiction. J’ai mis plus de deux ans et demi à écrire ce scénario, alors qu’habituellement, j’arrive à une première version au bout de trois semaines. Mais il y a une raison évidente derrière tout cela : j’avais peur de faire ce film.

À cause de sa part autobiographique ?

Abus de faiblesse n’a rien d’un exutoire pour moi, contrairement à ce que certains ont pu croire. Je n’ai pas besoin de ça. Pour moi, je le répète, c’est un film comme les autres. D’ailleurs, sur le plateau, je disais toujours « Elle » et « Lui » pour parler des deux personnages principaux. Jamais « Moi ». Ça c’est complètement tabou. Je n’aurais pas pu le supporter.

Maud, c’est évidemment moi. Mais dans tous mes films, il y a de moi. Je suis l’héroïne de 36 fillettes. Je suis les deux soeurs d’A ma soeur !. Je suis Fu’ad Aït Aattou et Michael Lonsdale dans Une vieille maîtresse. Caroline Ducey et Rocco Siffredi dans Romance… De toute façon, je n’ai jamais écrit un mot dans un scénario qui ne correspondait pas à quelque chose que j’avais vu ou vécu. En tout cas, je n’ai jamais rien inventé.

Quand avez-vous pensé à Isabelle Huppert pour incarner Maud ?

Tout de suite ! Je lui ai téléphoné pour lui expliquer que si elle voulait faire un film avec moi avant ma mort, c’était maintenant ou jamais ! Cela faisait longtemps que j’avais envie de travailler avec elle. Je trouve qu’au-delà de son immense talent, elle a ce double aspect intellectuel et enfantin qui correspondait parfaitement au personnage de Maud.

Et comment l’a-t-il rejointe dans cette aventure ?

Dès le départ, je voulais un corps de rappeur. Je ne connaissais rien de ce courant musical mais, instinctivement, il me semblait que s’en dégageaient l’énergie et la violence que je recherchais pour le personnage. Alors, je suis simplement allée sur Internet où je suis tombée sur Kool Shen. Je l’ai appelé et nous avons fait des essais.

Il avait, à la base, ce corps et cette présence incroyables que je souhaitais. Je lui ai donné un texte extrêmement long et complexe à apprendre : un dialogue de séduction d’A ma soeur !, hyper littéraire et bourgeois qui n’avait rien à voir avec Abus de faiblesse. Il a fait des essais magnifiques. Il parlait sans avoir l’air de jouer. Il émanait de lui une tension incroyable. Il a recommencé, et à chaque fois, il était parfait. J’avais trouvé Vilko. Le tournage n’a cessé de me confirmer que j’avais fait le bon choix. Je pensais en effet rencontrer quelques difficultés, comme avec tout débutant, et je n’en ai eu aucune. Isabelle était tout aussi scotchée que moi car Kool Shen ne joue pas du tout avec ses tripes comme souvent les comédiens qui n’ont pas d’expérience. Tout chez lui est totalement intellectualisé.

Quel fut le moment le plus complexe pour vous dans toute la préparation ?

Sans doute le moment où je recherchais le décor pour la salle de rééducation. Pour ma part, j’avais été très heureuse à l’hôpital. J’avais admis mon état et je voulais juste arriver à marcher. Cela demande beaucoup de concentration et un effort inouï. Le premier pas que l’on fait ressemble au premier pas de l’homme sur la lune ! Mais pour moi qui me suis toujours occupée des autres, j’étais heureuse car, enfin, on s’occupait de moi. Cette recherche de décor m’a replongée dans ces moments-là et je ne parvenais pas à m’arrêter de pleurer. Pas à cause de l’attaque cérébrale et du souvenir de la rééducation, mais parce que c’est à l’hôpital que tout a commencé. Parce que je faisais un transfert affectif sur toute personne qui me prenait en charge. Ça n’a fait que continuer..

Comment avez-vous vécu le premier jour de tournage ? Avec une émotion particulière là aussi ?

La première scène qu’on a tournée est celle où Maud est dans le lit avec la bouche de travers – ce qui évidemment rend toute distance impossible. J’étais en larmes. C’est la raison pour laquelle j’aime toujours tourner un détail en dérision au coeur d’une scène émouvante. Je casse systématiquement les choses. En fait, quand je fais un film, je suis quelqu’un d’autre. Même quand j’ai tourné La Belle endormie au coeur d’une profonde dépression. Car le cinéma me passionne, et rien ne vous arrête quand vous êtes passionnée.

Comment travaillez-vous avec vos acteurs sur le plateau ?

De manière générale, il y a peu de discussions. Je fais très vite une première prise. Puis, c’est l’acteur qui agit, pas moi. Car, contrairement au théâtre avec les répétitions, un film, ça ne se travaille pas, ça se fait ! En fait, je demande une seule chose à mes comédiens : me surprendre ! Puis, je multiplie les prises sans couper pour parvenir au résultat que je souhaite.

Qu’est ce qui vous a le plus surprise chez Isabelle Huppert ?

Isabelle, il faut avoir entièrement confiance en elle. On ne peut pas la diriger d’une main de fer, et elle m’a surprise par sa capacité inouïe d’observation. Elle a réussi, sans que je ne m’en aperçoive sur le plateau, à restituer à l’écran la manière dont je me déplace et même certains gestes que je fais inconsciemment. Comme cette manière de tenir mon doigt en l’air. Quand elle l’a fait pour la première fois, je ne comprenais absolument pas pourquoi. Je trouvais cela théâtral et grotesque. Mais je l’ai laissé faire et j’ai eu une belle surprise au montage. Et quand, une fois le film terminé, je lui ai demandé ce qui l’avait poussée à faire ça, elle m’a répondu : « Mais parce que tu le fais tout le temps ! ». Ce que m’ont confirmé mes enfants qui m’ont d’ailleurs tout de suite parlé de ce mimétisme. À l’arrivée, Isabelle est à la fois Maud et elle-même.

Le montage a beaucoup modifié le film ?

J’ai beaucoup coupé. Notamment dans les scènes de rééducation que j’avais déjà énormément élaguées dans le scénario. J’ai aussi coupé l’avant-dernière scène, et là ce fut un déchirement tant Isabelle y était absolument sidérante. Mais on ne peut pas terminer un film par deux scènes fortes. J’ai choisi de la sacrifier.

Et pendant cette période de montage, avez-vous réussi à garder de la distance sur votre propre expérience ?

C’est ma monteuse qui a pris énormément sur elle. Parce qu’à ses yeux, évidemment, Maud, c’était moi. D’ailleurs, pour tous ceux qui me connaissent, Abus de faiblesse est violent. Mais moi, je m’en prends moins dans la figure qu’eux. Parce que je fais un film. Parce que je raconte Maud et pas moi.

Est ce que vous pouvez aujourd’hui le regarder comme n’importe lequel de vos films ?

Si je parle de l’histoire qui a inspiré ce film, je pleure. Mais en regardant Abus de faiblesse, je ne pleure pas. Parce que c’est une fiction et qu’on ne rentre pas dans les détails.

Qu’est ce que vous redoutez le plus avant la sortie de ce film ?

Qu’on dise que j’ai fait Abus de faiblesse pour exploiter cette histoire. Ce film n’est pas plus autobiographique que mes autres longs métrages. Et j’ai envie qu’il soit vu pour ce qu’il est : un film.