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Chantal Richard : "Ils font ma vie plus belle et j'adoucis la leur"

"Si Lili et le baobab est une fiction, le scénario est né de sentiments que j’ai éprouvés", explique la réalisatrice. Je suis le soutien, aujourd’hui à Agnam, de quatre enfants dont je ne suis pas la maman." Adoption ? Parrainage ? "Disons qu’on se ”débrouille” ensemble. On fait équipe."

Ceux qui connaissent vos documentaires retrouvent dans Lili et le baobab le petit village sénégalais d’Agnam où, en 1996, vous avez tourné La vie en chantier.

Chantal Richard : Oui, il y a douze ans, ma soeur jumelle est partie travailler dans cette région, à l’Est du Sénégal, près de la frontière du Mali. Elle emmenait de jeunes Français en difficulté suivre une formation aux métiers du bâtiment et de l’agriculture, conjointe à celle de jeunes Africains de leur âge. Quand je suis allée la voir, j’ai été très impressionnée par la façon dont cette expérience bouleversait leurs vies. L’année suivante, j’y retournais avec une caméra et l’envie de comprendre où et comment l’Afrique touchait leur intimité. Cela a donné La vie en chantier.

L’année suivante, on retrouve une famille africaine dans Charles Péguy au lavomatic, un court-métrage que vous tournez dans le 20e arrondissement de Paris.

J’habite l’Est de Paris et j’ai souvent été témoin de moments de vie qui ressemblent à Charles Péguy au lavomatic. J’étais alors une observatrice amicale, mais silencieuse. De retour d’Afrique, j’ai rencontré les pères, les frères ou les familles de ceux que j’avais connus à Agnam. On s’est découverts, on s’est approchés les uns les autres, et je me suis alors sentie plus “autorisée” à raconter cette histoire d’une famille africaine à Paris…

Tous ces allers-retours en Afrique nous amènent au sujet de Lili et le baobab, votre premier long-métrage…

Oui, et j’ai quelques difficultés à en parler parce que, si Lili et le baobab est une fiction, le scénario est né de sentiments que j’ai éprouvés. Je suis le soutien, aujourd’hui à Agnam, de quatre enfants dont je ne suis pas la maman. Le premier est né juste avant La vie en chantier, que j’ai tourné avec lui dans les bras. Aujourd’hui, il a douze ans, il joue dans Lili et le baobab et il sait que le film raconte un peu de notre histoire. Le personnage d’Aminata est inspiré par sa mère, mon amie depuis 12 ans.

Peut-on parler d’adoption, ou de parrainage ?

Ces mots “classiques” ne rendent pas compte de notre réalité. C’est une aventure particulière, difficile à nommer, parce que les gens la réduisent souvent à des mots ou des images qui ne me vont pas. Disons qu’on se ”débrouille” ensemble. On “fait équipe”. A un moment donné, on doit tous se débrouiller de quelque chose dans nos vies, et le hasard fait qu’on va se débrouiller ensemble. Moi, je n’ai pas d’enfant. Ma future amie était en danger. On s’est alliées. Une chose est sûre, ils font ma vie plus belle et j’adoucis la leur.

C’est cela que je veux dire dans Lili et le baobab. Une histoire qui relate l’expérience d’aller quelque part, pour une certaine raison, et d’être soudain assailli, attrapé par autre chose… Bien sûr, tout ne passe pas par les mots dans la vie. Par exemple, quand Lili rentre à Cherbourg, ce qui est difficile entre elle et sa mère, qui pose des questions agaçantes sur son voyage en Afrique, ce sont les mots. Pour Lili, sa réponse c’est un petit sourire en se promenant sur le port avec elle. Et ça suffit.

Vous ne sous-titrez jamais ce qui se dit en pulaar.

Le film étant écrit du seul point de vue de Lili, il n’y avait aucune raison de traduire ce qu’elle ne comprend pas ( ndlr : les passages en pulaar, la langue peul). J’avais envie que le spectateur partage l’expérience sensitive d’être quelque part où on ne peut pas se débrouiller avec le langage. Moi, je sais ce qui se dit puisque je l’ai écrit en français, que ça été traduit, et que les comédiens africains n’improvisent pas. Mais le traduire à l’écran aurait été basculer dans un autre point de vue.

Par exemple celui d’Aminata ?

Pour moi, c’est la même chose. Son personnage est quasiment muet parce que je ne sais pas ce qui se passe dans la tête d’une jeune femme peule de 30 ans. Le silence d’Aminata est quelque chose que je crois avoir entendu de l’Afrique. Quant à le commenter, c’est autre chose…

Quand on tourne un film comme le mien, on est saisi de demandes de discours sur l’Afrique. Mais ça fait plus de douze ans que je vais dans ce village, et en France dans ces foyers, et je n’ai toujours pasla compréhension intime de cette communauté. Je suis très prudente sur les généralités un peu superficielles que je pourrais raconter. Je relate mon expérience, en creusant mon sillon, retournant sans cesse dans le même village, ce qui me permet de glisser des petits signes, des indices, tout en gardant ma place. Je ne suis pas une ethnologue, juste quelqu’un qui regarde et qui aime filmer ce qu’il a aimé croiser…

Quel est le sens du titre ?

Avec sa solidité, ses racines, le baobab est une représentation de l'Afrique, mais il offre aussi la vision d'un d'arbre généalogique à construire, des branches offertes au ciel où chacun pourrait s'asseoir et prendre sa place. Au fond, Lili construit son baobab. Quand j'ai tourné la scène où elle s'évanouit, l'arbre est un baobab. Mais je n'ai pas fait de plan large. C'est difficile de filmer cet arbre sans faire une carte postale. Du coup on ne voit que le tronc...

 

Propos recueillis par Bernard Génin