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Cinelatino à Toulouse — Mariana Rondón, masculin/féminin ?

VIDEO | 2014, 7' | Après Cartes postales de Leningrad en 2006, qui explorait déjà le monde de l'enfance, la réalisatrice vénézuélienne filme avec Pelo Malo un Caracas à hauteur d'enfant. Elle interroge la place de la masculinité dans une famille et une société très matriarcales. "Le Venezuela est un des pays d’Amérique Latine où il y a le moins d’égalité sur ces questions d’identité sexuelle", explique-t-elle.

 

Et sur Universciné, à voir en vod, une sélection de trois films latinos autour du "Masculin/Feminin"

XXY, de Lucia Puenzo — Argentine

Le Dernier été de la Boyita, de Julia Solomonoff — Argentine

Madame Satã, de Karim Aïnouz — Brésil

 

Suivez les autres révélations du Festival Cinélatino de Toulouse : rencontres avec les jeunes cinéastes... ]

Pourquoi ce titre, Pelo Malo, qui signifie littéralement "Mauvais cheveux" ?

"Pelo malo" est une expression très banale chez nous, qui renvoie tout simplement aux cheveux frisotés. Elle est très utilisée parce que presque tout le monde a ce type de cheveux ! C’est le signe de la mixité, du mélange. Dans un même foyer, il peut y avoir des noirs et des blancs, des cheveux lisses et des "pelo malo". Ma mère par exemple a des "pelo malo", moi pas.

Pour plaisanter, on m’appelle d’ailleurs dans ma famille "le saut en arrière" : ils sont tous noirs et je suis blanche ! Mes origines remontent à loin. Plus sérieusement, au Venezuela, les cheveux lisses sont considérés comme plus beaux. L’apparence physique joue un rôle capital dans cette société et chacun subit cette forte pression.

Les reines de beauté incarnent le rêve de toutes les petites filles, d’où l’obsession de la copine de Junior. Regardez le nombre de Miss Univers que nous avons... Moi-même je suis devenue réalisatrice parce que je ne pouvais pas être Miss Venezuela !

Votre héros est un petit garçon qui se cherche. Les hommes sont-ils aussi touchés par ce culte de l’apparence ?

Les hommes se doivent d’être masculins, virils, ils ont le pouvoir et incarnent le pouvoir. A travers l’histoire de Junior, je questionne le rôle de la masculinité.

Cet enfant ne se reconnait pas quand il se voit dans un miroir et lutte pour trouver qui il est. Junior n’a pas d’hommes dans son entourage et c’est très représentatif de la société vénézuélienne, qui est matriarcale : les hommes ont déserté la maison, ne s’occupent pas des enfants. Entre sa mère, sa grand-mère et sa copine, Junior vit dans une bulle de féminité. L’homme est une curiosité. Du coup, la mère doit jouer les deux rôles, le sien et celui du père.

De quoi Marta a-t-elle si peur pour se comporter de manière si brutale envers Junior ?

Certains spectateurs critiquent Marta, moi je la défends toujours. Elle est dure parce qu’elle aime son fils, elle veut le protéger. Elle fait ce qu’elle pense être le mieux pour lui. Elle craint que Junior souffre d’être différent. Il correspond si peu à ce qu’on demande aux hommes dans cette société machiste où il faut faire attention à l’image qu’on renvoie. Elle veut le mettre en garde. Junior a contrario se fiche du regard des autres.

Être homo ou pas, ce n’est pas son problème. Il ne souhaite qu’une chose : ressembler à un chanteur à la mode, et pour lui un chanteur à la mode est un blanc avec les cheveux lisses. Il cherche à plaire à sa mère, à être beau pour elle. Junior va jusqu’à faire un sacrifice très dur et violent à la fin du film pour rester avec Marta. Il renonce à ce qu’il est, à ce qu’il veut être.

Vous dites que Marta aime son fils mais à la fin du film, elle lui dit le contraire...

Les relations humaines ne reposent pas seulement sur les mots, et tout ce qui se dit n’est pas une vérité absolue… Les mots servent à se défendre, à blesser, à masquer. Marta veut aider son fils à survivre dans un monde hostile, mais elle n’a pas les ressources intellectuelles et émotionnelles pour le faire, alors elle le fait avec la force, sans aucune psychologie.

La question de l’homosexualité était-elle importante pour vous ?

Ce qui m’importait était de parler de tolérance et de respect envers une personne différente. La sexualité de Junior est d’abord une projection des autres sur lui. J’aurais pu choisir une autre situation, mais j’ai choisi ce thème parce que c’est difficile de parler d’homosexualité au Venezuela.

C’est une société très machiste, très dure, et la situation s’est durcie. Le Venezuela est un des pays d’Amérique Latine où il y a le moins d’égalité sur ces questions d’identité sexuelle. Les couples homosexuels n’ont pas le droit de se marier. Et certains hommes politiques n’hésitent pas à lancer des attaques homophobes.

Noir ou blanc, homosexuel ou hétérosexuel, j’ai voulu montrer qu’être différent ou penser différemment n’est pas un problème. Au fond, Pelo Malo raconte simplement l’histoire d’un petit garçon qui veut une photo de lui avec des cheveux lisses. J’ai fini le film par cette image parce qu’elle correspond au rêve de Junior et que ce rêve lui a attiré beaucoup d’ennuis.

Comment avez-vous trouvé le petit garçon qui joue Junior ?

Samuel Lange est le premier petit garçon que j’ai rencontré. Ensuite j’en ai vu une centaine d’autres mais je revenais en permanence à lui. Je me disais : "Non, ça ne peut pas être aussi facile, il faut que je cherche". Je l’ai auditionné à plusieurs reprises pour être certaine qu’il aurait la force de porter le film sur ses épaules et il s’est battu pour me convaincre. A chaque fois, il me répétait "C’est mon rôle, c’est moi. Je vais te montrer que c’est moi".

Nous avons beaucoup discuté de l’histoire et de l’évolution des personnages, et il imaginait parfois mieux que moi les réactions et le comportement de Junior. La plupart des acteurs du film n’avait jamais fait de cinéma avant Pelo Malo et j’ai travaillé avec tout le monde de la même façon, adultes et enfants, professionnels et non-professionnels. Pendant trois mois, nous avons fait des improvisations tous ensemble.

A partir d’une situation, je leur donnais des indications en secret pour modifier les rapports des uns avec les autres. Ils avaient le pouvoir à tour de rôle.

Ces exercices ont nourri le scénario. Samuel et Samantha Castillo, qui joue sa mère, sont devenus très proches. C’était parfait pour jouer les scènes de violence, ils étaient en permanence dans le jeu.

Le film garde de nombreuses zones d’ombre : la disparition du père, la mise à pied de la mère, ou encore les relations entre la grand-mère et son deuxième petit-fils. Était-ce volontaire ?

Effectivement, il y a beaucoup de mystères, car j’ai voulu laisser un espace aux spectateurs pour qu’ils se posent des questions, qu’ils cherchent. Pour moi, Pelo malo est un film sur les regards, le poids du regard extérieur, le regard sur l’autre : la mère sur le fils, le fils sur la mère, la mère sur le petit frère, la grand-mère sur le petit-fils... Ils s’affrontent parce qu’ils ne regardent pas et ne voient pas les choses de la même façon. La mère par exemple ne voit pas Junior qui regarde le jeune vendeur.

En même temps, pourquoi le regarde-t-il ? Parce qu’il lui plaît ? Parce qu’il n’a pas d’autres modèles masculins chez lui ? Aux spectateurs de se forger une opinion.

Caracas est un troisième personnage dans cette histoire. Vous nous montrez la mère qui se bat dans cette ville grouillante, violente, ce qui donne au film un aspect documentaire.

Caracas, c’est comme ça, on y lutte pour survivre, et c’était très important de tourner là. Tout y est très polarisé, très violent, la vie politique comme la vie quotidienne. Je n’ai pas tourné dans les endroits les plus pauvres ou les plus difficiles, j’ai choisi un quartier populaire mais pas miséreux. Je ne cherchais ni à faire du spectaculaire ni à choquer le spectateur. Je ne montre pas à proprement parler la violence de la rue, mais la façon dont la violence s’immisce dans les maisons et le quotidien.

On la ressent de manière diffuse, par exemple lorsque la mort du père est évoquée ou quand les enfants emploient le mot "viol" dans leurs discussions. Sans doute ne savent-ils pas ce que ça signifie, mais simplement dire le mot est suffisamment violent en soi.

Était-ce facile de tourner en extérieur ?

Le tournage a duré neuf semaines avec des journées réduites pour ne pas fatiguer les enfants. Il y avait un aspect "tournage sauvage", j’avais une toute petite équipe et nous sommes restés longtemps sur place, sans tourner, jusqu’à ce que les habitants oublient notre présence et ne nous voient plus. Nous avons bu des cafés chez tout le monde, nous avons grossi aussi à force d’être invités à manger partout ! Nous étions là, nous bavardions avec les gens, et petit à petit nous nous sommes fondus dans le paysage, nous avons laissé les choses venir à nous.

L’idée était simple : être là au bon moment pour que la caméra capte le plus de vie possible. Pour les balcons qui ouvrent le film par exemple, on a tourné pendant un mois tous les après-midis, on filmait le quotidien. J’étais intriguée par ces grands ensembles urbains que l’on retrouve de manière identique à Caracas, Rio de Janeiro ou Mexico. Rien qu’en les regardant, on imagine des centaines d’histoires. Ces immeubles ont été construits à la fin des années 60 avec une idée très forte de ville utopique, héritée de Le Corbusier, dans le but de donner de nouvelles chances aux personnes défavorisées. A partir de ces images, j’ai d’ailleurs réalisé une installation artistique, "Superbloque", où les visiteurs sont invités à regarder ces centaines de balcons et à choisir ceux qu’ils veulent découvrir.

Le film fait une critique sociale et politique. C’est un échec de Chavez ?

Je ne porte pas de jugement politique, c’est aux spectateurs de se faire leur avis. En filmant les immeubles, par exemple, je cherche à poser des questions sur la façon dont ces utopies sociales ont évolué en 50 ans… Ce qu’on constate aujourd’hui, c’est que la violence politique et sociale a envahi les cercles les plus intimes, familiaux, amoureux, amicaux. Et ça, cela se perçoit très bien dans les petits gestes quotidiens de cohabitation dans ces immeubles.

Mes personnages sont des écorchés de la vie, toujours en lutte. Junior vit dans un environnement difficile, son apprentissage est douloureux et les petites douleurs deviennent de grandes blessures. J’attends avec impatience que le film sorte au Venezuela au mois de mai pour connaître la réaction des Vénézuéliens. Entre la réception à l’étranger et celle à l’intérieur du pays, il y aura sans doute des différences.

Quelle est la situation du cinéma vénézuélien aujourd’hui ?

Ça bouge beaucoup en ce moment. Jusqu’ici, notre filmographie n’était pas très importante, mais de nouveaux réalisateurs arrivent et trente films sont sortis cette année avec 3 ou 4 millions de spectateurs. Le public vénézuélien a envie de voir des films de son pays.

D’où vient cette chanson, Mi Lemon Mi Limonero, que chante Junior ?

C’est ma chanson préférée, j’ai appris à danser dessus ! Elle était très populaire au Venezuela dans les années 70, Henry Stephen, le chanteur, avait un succès fou. Il s’agit en fait d’une reprise d’une chanson brésilienne des années 30, dont il existe de multiples versions.

 

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