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David Lean : de si grandioses histoires simples

Nombreux sont les cinéphiles qui, en entendant le nom du cinéaste, arborent une mine chiffonnée. Les autres ont adoré ses grands succès au fil des années soixante (Le Pont de la rivière Kwai, Lawrence d'Arabie, Le Docteur Jivago)... mais seraient bien incapables de citer son nom. Quand les premiers pensent “académisme”, les seconds goûtent le “simple plaisir du grand spectacle”.

 Curieusement, le talent de David Lean se situe un peu au-delà de ces deux tendances. En fait d'académisme, c'est un classicisme, travaillé et porté à un point de quasi perfection, qui caractérise la démarche de l'auteur de Brève rencontre. Et c'est l'intimité secrète de ses personnages que le cinéaste cherche à révéler par ses images, y compris dans les plus fastueux de ses films, précisément.

Certes, le début de sa carrière se place sous les parrainages peu extravagants du célèbre humoriste britannique Noël Coward et de Charles Dickens dont le cinéaste adapte successivement Les Grandes espérances et Oliver Twist. Dans ce dernier film, Alec Guinness composait d'ailleurs un Faggin si archétypal qu'il fut accusé d'antisémitisme, mais qui marqua aussi le début d'une indéfectible collaboration entre l'acteur et le réalisateur, pendant près de quarante ans, jusqu'à son ultime film, majestueux, La Route des indes, en 1984.

Mais plus on s'approche des films, plus le classicisme de Lean apparaît comme un humanisme. Sa rigueur entre en correspondance directe avec les sentiments d'honneur, de droiture, de respect et surtout d'idéalisme que portent ses personnages. Par contrecoup, le perfectionisme que cherche à atteindre la mise en scène, n'est-elle pas une façon de canaliser les dérapages vers la folie ?

Ce qu'exprime justement son chef-d'oeuvre, Lawrence d'Arabie. L'évocation biographique d'un soldat britannique épousant la cause arabe permet au cinéaste des images de pur cinéma qui synthétisent, dans son art, sa conception de la vie et de sa foi en l'homme, tel le célèbre plan où Peter O'Toole contemple fixement une allumette brûler entre ses doigts tandis que le raccord se fait sur le lent lever de soleil débordant la ligne droite des dunes du désert. Toute la symbolique du feu et des astres, de la place de l'homme dans l'univers, soudain, s'exprime. Tel le premier face à face de l'occidental soldat (Peter O'Toole), tout de blanc vêtu, cheveux blonds et yeux bleus, et du guerrier arabe (Omar Sharif), en noir, yeux sombres et protégé de voiles; le plan nous les montre chacun posés à l'extrême opposé d'une image en cinémascope, raccordant avec des images de soleil et de lune, au fil d'un voyage dans le désert. Les astres du ciel ont ainsi leurs représentants sur terre.

Classicime et perfectionnisme auront, en même temps, causé la perte du cinéaste. La conjugaison de ces deux tendances se trouve ainsi exacerbée, jusqu'à la chute, dans son avant-dernier film, LaFille de Ryan (1970), où Lean filme une simple histoire d'amour adultère sans grande surprise, mais à la façon d'une épopée irlandaise visuellement très inspirée. Le cinéaste exalte comme jamais les paysages et s'attarde sur l'atmosphère de tempête, de poussières et de vent qu'il place en échos aux tourments de l'héroïne et d'un peuple soulevé par un désir d'insurrection contre l'occupant anglais. Le film dure plus de 3h et bénéficie d'un tournage exceptionnellement long et soigné. Mais le gigantisme de l'entreprise crée cette fois le déséquilibre. Robert Mitchum résume d'une formule la déception générale, envers le film, mais aussi envers le cinéaste : “Travailler avec lui, c'est comme devoir construire le Taj Mahal avec des cure-dents.”

L'image fait sourire mais pointe exactement les limites du cinéma de Lean. Sa fragilité. Et sa grandeur. Car c'est avec une histoire aussi banale de femme mariée soudain touchée par l'amour que le cinéaste avait livré son premier chef-d'oeuvre, en 1945, Brève rencontre.

Sous la grisaille d'un décor anglais d'immédiat après-guerre, on est stupéfait de trouver une modernité et une force saisissante dans la justesse de la retranscription d'une passion. Rien de plus attendu, pourtant, qu'un récit qui démarre en voix off et se déroule “en boucle”, finissant là où nous avions commencé l'histoire.

Mais, entre temps, le film nous aura permis de comprendre, par l'image, par le cadre, par le rythme même qu'impose la mise en scène, combien pèse le moindre geste retenu, le moindre regard évité ou consenti entre un homme et une femme qui s'aiment mais ne peuvent ni montrer ni vivre leur amour.

Et plus l'écart est sensible entre ce que l'on voit (une simple séance de cinéma, une ballade en barque ou un thé pris au buffet d'une gare) et ce que l'on sait (la naissance d'un amour, son accomplissement et son renoncement), plus le film échappe aux conventions pour atteindre une vérité modeste mais universelle. Nous ressentons peu à peu ce qui brûle les personnages. Par les jeux sur l'obscurité et la lumière, par les sons de la vie -tel le fracas du train qui passe-, par le jeu des acteurs, jusque dans leurs silences, orchestrés comme des dialogues. Par le seul jeu du cinéma, en somme. Dans Brève rencontre, les cure-dents ont bien construit un invisible et émouvant Taj Mahal des sentiments.

Philippe Piazzo

 

* Au Festival international du film de La Rochelle : du 1er au 10 juillet, www.festival-larochelle.org (les lieux et tout le programme en ligne)

* En salle, le 6 juillet, reprise des six premiers longs-métrages de David Lean : Ceux qui servent en mer (1943), Heureux mortels (1944), L'Esprit s'amuse (1945), Brève rencontre (1945), Les Grandes espérances (1946), Oliver Twist (1948).

* En dvd, le 6 juillet : Vacances à Venise (Summertime, 1955) avec Katharine Hepburn.

*Sur Universciné : Chaussure à son pied, avec Charles Laughton et John Mills

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