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Eric Rohmer : "La Collectionneuse, c'est l'histoire d'une pensée"

Essayer de montrer ce qui ne se voit pas, tel est le désir d'Eric Rohmer. En 1967, le cinéaste français met en scène un trio sensuel amoureux dans La Collectionneuse, qui participe à son ensemble des six Contes Moraux. Il y entreprend sa recherche d'une distance, éprouvée dans la voix-off ou le cadrage, et qui remet en question les actes et réflexions de ses personnages.

« Puisque j'avais des difficultés à faire des films, j’ai décidé de les affronter toutes. J'ai donc tenté de faire les films qui me plaisaient et non ceux qui plaisaient aux producteurs.

Au lieu d'essayer de me re­trouver moi-même à travers des sujets plus ou moins imposés, j'ai voulu m'imposer à moi-même une contrainte — il en faut toujours en art — et je me suis donné un thème. Pour prendre une compa­raison musicale, j'ai choisi six va­riations sur un thème unique, en l'occurrence sur une situation romanesque.

Dans chacun des contes, il y a un homme qui cherche une femme, en rencontre une autre et passe presque tout le temps avec la seconde. Finalement, il revient à la première. »

 

Yvonne Baby - Et dans la Collectionneuse ?

Eric Rohmer - Un jeune « dandy » — tel qu'on peut le concevoir à notre époque — est en vacances dans le midi, au bord de la mer. Il ne veut rien faire, essaie même de ne plus penser jusqu'à ce qu'une fille, près de lui par hasard, l'y oblige.

Il fallait qu'il soit intelligent : tout le monde ne peut prétendre penser sur l'écran. N’importe qui, non plus, ne peut prétendre être un peintre. Je ne ferai jamais pas­ser pour un peintre quelqu'un qui ne l'est pas, je ne ferai pas lire Rousseau à quelqu'un qui ne le lit pas. Les livres de mes inter­prètes sont ceux-là mêmes qu’ils lisaient quand nous avons tourné, l'été dernier.

Les personnages de vos contes sont-ils du même âge, du même milieu ?

Non, l'environnement, la si­tuation sociale et l’âge changent avec eux. Dans les deux premiers contes, ce sont des étudiants à Paris. Le troisième se passera en province et le protagoniste en sera un ingénieur d’une trentaine d'années. J'ignore encore les ca­ractéristiques précises des autres, mais je sais qu'ils auront environ quarante ans.

Je ne suis pas un spécialiste des problèmes de la jeunesse. Si certains de mes personnages sont jeunes, c’est qu'il est plus facile de trouver des interprètes de leur génération quand on ne fait pas appel à des professionnels. Bien que n'étant pas'acteurs, les héros de la Collectionneuse pourraient le devenir. Je les imagine très bien dans d'autres rôles. Ils peu­vent combler un vide dans le cinéma français.

Le système des « contes mo­raux » me permet de trouver, dans l'unité, la diversité. Je n'em­ploierai jamais deux fois les mêmes interprètes et, a priori, je leur suis, autant qu'à ceux qu'ils incarnent, infidèle. Mon métier me conduit à faire les documentaires les plus divers et j'éprouve un égal plaisir à filmer les ouvriers d’une usine ou les chevaliers du Moyen Age sur une miniature.

Nous avons précisément le privilège de cette variété dans la mesure où l'apport du monde extérieur est plus important au cinéma qu'en littérature. Si je devais décrire mes personnages, je serais amené à les uniformiser. Aujourd'hui, la description clas­sique n'est plus possible. C'est ce que disait André Breton, qui avait mis des photos dans Nadja.

Ainsi, le cinéma m'évite la peine de décrire et ce qui ne vient pas de moi y prend une force particulière. Mon but est de faire partager au public l'intérêt que j'ai pour les choses elles- mêmes.

N’avez-vous pas Introduit dans votre film un commentaire à la première personne ?

Si, mais il n'y a pas d'iden­tification de l'auteur avec le héros. Ce qu'il dit est comparable à des notes d'un journal intime qui nous fournissent, au même titre que son comportement ou. ses conversations, une somme d'éléments objectifs.

Je crois qu'on ne peut arri­ver à la vérité intérieure que par le mensonge. Le cinéma mo­derne doit de plus en plus es­sayer de montrer ce qui ne se voit pas, c'est-à-dire, par exem­ple, la pensée. La Collectionneuse, c'est l'histoire d'une pensée. Mais l'unique moyen de la faire apparaître chez le protagoniste, c'est de montrer celui-ci au moment où il s'efforce de ne plus penser. Car la contradiction est toujours un révélateur.

Afin de parvenir à ce qu'on pourrait nommer l'intériorité, je préfère employer une voie qui paraît détournée. Elle est, me semble-t-il, la seule possible puis­que l'invisible ne sera jamais visible. Je suis hostile à la caméra subjective et également au ci­néma sentimental pris dans un sens très large et qui établit entre un personnage et le spec­tateur une complicité émotion­nelle. Pourquoi ? Parce que l'émo­tion ne sera jamais obtenue que par des « trucs ». Au nombre de ces « trucs», je place toute là musique, quelle qu'elle soit. Dans mes contes, il n'y en aura jamais, sauf si quelqu'un met un disque sur un électrophone.

Vous tenez donc à prendre une sorte de distance ?

En réalité, on appelle dis­tance la liberté du spectateur à l'égard d'un héros de film, et en particulier sa liberté de ju­gement. Personnellement, je vou­drais libérer le public de tous les conditionnements, et pour cette raison j'accepte toutes les interprétations données sur mes per­sonnages.

Dans le cas de la Collection­neuse, que pensez-vous d’eux ?

Mon opinion n’a pas d'im­portance, mais, s'ils ne m'inté­ressaient pas, je ne les montrerais pas. Du reste, je ne suis pas doué pour la satire et je n'ai pas eu l’intention de faire celle d'un certain monde.

Enfin, s'il est vrai que l'his­toire se suffit à elle-même, il est difficile de tirer — sans qu'on les connaisse tous les six — la mo­rale de ces contes. Bien qu'il soit, pour moi aussi, prématuré de me prononcer, je peux dire qu'il ne s'agit en aucune façon de don­ner une leçon de morale. Une interrogation est posée et peut, selon chacun, se traduire de ma­nière différente. Actuellement, je trouve que les auteurs parlent trop, et les critiques pas assez.

 

Propos recueillis par Yvonne Baby pour Le Monde du 3 mars 1967