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Hélène Lapiower : " Quand ceux-là seront morts, avec leurs histoires..."

Dans une note d'intention parue lors de la sortie de son film Petite conversation familiale, l'actrice fait le point sur les questions qui l'ont porté pendant sept ans à filmer les membres de sa famille. Une note en deux temps : avant, et après réalisation.

Quand j’ai commencé à filmer ma famille, j’avais envie de conserver les images de mon propre monde, qui semblait me filer entre les doigts.

Un petit monde juif en voie de disparition - comme tous les petits mondes. Je voulais aussi faire le lien entre deux univers. Moi, actrice à Paris, et ma famille de prolétaires juifs polonais émigrés. Dilemme d’émigré : à l’intérieur de la famille, on étouffe. À l’extérieur, c’est l’exil.

J’ai filmé pendant sept ans ma famille de petits tailleurs juifs, dont les enfants se sont tous mariés avec des Noirs, des Belges et des Arabes. Et aujourd’hui je me rends compte du film que j’ai fait.

La question brûlante est ressortie d’elle-même : À quel point ma génération et moi-même avons-nous été touchés dans notre intimité par le poids de l’« Histoire » ? Et les grandes valeurs d’ouverture, qui nous ont été transmises, puisées dans l’histoire même des persécutions juives, portaient en elles cette contradiction de mener (... sans doute) à la rupture avec l’identité juive.

Mon film tourne autour de cette rupture, pleine d’accrocs, et de ces restes d’identité. Que restera-t-il de tout ça ? Faut-il que quelque chose reste de tout ça ? Et « tout ça », c’est quoi ?

Hélène Lapiower

 

NOTE D'INTENTION AVANT RÉALISATION (1993)

Je suis une actrice à Paris. En choisissant d’entrer dans un certain monde artistique, j’ai rompu de fait avec un milieu et avec une culture. Un milieu marginal de juifs non-sionistes, non-religieux, provenant, il y a à peine une génération, d’un sous-prolétariat misérable de Pologne et poussés par l’antisémitisme et la pauvreté à émigrer, en Belgique, avant la guerre.

Je suis donc belge, de parents juifs polonais, et je vis en France. « Du ghetto à la comédie Française », en quelque sorte. Je n’ai toujours pas fait le lien imaginaire entre les deux mondes. Dans l’un je trahis l’autre.

De cette coupure, de la conscience de faire partie de la génération qui arrête la transmission judaïque pour se fondre dans le monde, m’est venu le besoin de réaliser un film, sur ma propre famille. Sur les individus de cette famille, chacun exilé à un bout du monde, avec la Belgique comme lieu commun de hasard. Ou sur trois générations d’une famille juive. Le film serait une mémoire, et une proposition d’analyse.

Une mémoire, à travers des vies particulières et symptomatiques, que je connais bien, une mémoire des restes d’un judaïsme atypique et en voie de disparition. (Et il me semble même parfois déjà disparu, et alors je me vois moi-même et les miens, comme les derniers des Mohicans, quelques restes, d’adorables fantômes...).

Une proposition d’analyse, car, au fond, je ne veux que poser des questions (et sans attendre d’autres en guise de réponses) sur les thèmes de : l’élévation sociale, l’exil et la transmission. Avec quels efforts les individus d’une même famille s’élèvent socialement en trois générations depuis la très grande pauvreté, jusqu’à une première générations d’artistes et d’intellectuels (ou « De la misère à une autre misère... ») L’effet de l’exil sur les trois générations d’une même famille. Pourquoi ma génération est la première à avoir fait le choix de l’assimilation. Mon propre regard est plus amusé que sentimental et finalement assez distancié : je veux faire jouer les personnes interviewées dans leur propre personnage. Avec leur sens de l’humour. Sinon je me contenterai du mien.

D’une façon ou d’une autre, je veux mettre en avant l’ironie et la vitalité pour lutter avec le contenu, qui, comme on le sait, a tout de même sa part de tragique. Tentative de description d’un monde...

L’EXIL

Depuis la fuite de Pologne avant la guerre, et depuis la conquête de l’Amérique après la guerre, la famille est totalement éclatée dans le monde. Et tous se plaignent amèrement d’être loin les uns des autres. Cette longue plainte de l’absence du proche, échangée en continu entre New York et Bruxelles a été directement transmise dans la formule génétique des enfants. Elle est devenue une raison d’être, elle a entièrement constitué quelques personnalités. Comme Peggy. La première véritable intellectuelle de la famille qui, à 40 ans, n’a ni travail, ni argent, ni foyer mais une thèse à terminer sur « le JE au féminin dans les romans biographiques écrits par des hommes » et qui voyage deux ou trois fois par an en Europe, pour finir par y reconnaître les deux ou trois avantages de sa vie en Amérique. Puis elle revient à New York nourrir encore sa nostalgie de l’Europe et de sa famille bruxelloise.

LE POIDS DE LA FAMILLE

Finalement, comme chez tous les immigrés, la famille s’est beaucoup repliée sur elle-même. Au-dedans on se dénigre avec plaisir, ou bien on est un héros pour les autres, alors qu’à l’extérieur chacun est plein de complication et de timidité. Le monde est devenu l’ennemi et la tentation, et la famille un pays trop petit. Parmi les petites conséquences névrotiques de ce rapport étriqué à la famille : la même cousine a l’impression de coucher avec son grand-père, quand elle fréquente un juif new-yorkais (trop chaud, trop cérébral...) Ou qu’elle n’est, elle-même, pour lui, qu’une mère qui rôde dans les couloirs et qui vous connaît par cœur. Mais est-ce qu’on peut trouver quelque anglo-saxon qui vaille un bon frère ou un bon cousin ? Non. Elle a fini par faire le lien entre le dehors et le dedans avec un intellectuel napolitain.

BRUXELLES

Au centre de la dispersion, point d’ancrage familial, lieu commun et symbolique auquel chaque individu est relié dans l’attachement, l’ironie ou le rejet : Bruxelles. Bruxelles que le déracinement a finalement transformé, pour la première génération d’Américains de ma famille, en petite Terre Promise, havre de paix européen, ou bien « ville d’Europe pleine d’antisémites comme toutes les villes d’Europe ».

Bruxelles, puisqu’on y est resté, ville du renoncement, des concessions, ou de l’ennui. Enfin, le lieu où l’on a le malheur d’être, à la fois juif et à la fois belge. Et, autant les juifs français ont intériorisé la culture dominante française, autant les juifs belges continuent de sourire de leur belgitude. En Belgique, dans ma famille, on continue à cacher aux voisins, aux patrons, à l’école, que l’on est juif. Et le juif new-yorkais s’en indigne.

LA RUPTURE

Il devient assez rare maintenant de trouver chez les ashkénazes, ce type de famille si fièrement laïque qui soit en même temps tellement juive encore dans l’identité, dans la culture et dans les valeurs. Je peux pendant quelques années encore, filmer ce reste de culture, à son stade encore vivant, et tout en même temps filmer la faille que porte la dernière génération, qui est celle de l’assimilation.

Cette famille, au fond, c’est un reste. Le reste d’un monde qui sera mort, quand ceux-là seront morts, avec leurs histoires. Un reste de ces vieux yiddishistes qui faisaient venir d’Anvers, le dimanche, de rachitiques professeurs de yiddish, pour apprendre encore le yiddish aux enfants dans les années 60. Ils sont déjà morts. Mais leurs femmes sont vivantes, elles font des gâteaux dans quelque HLM de la banlieue bruxelloise. Comme ma grand-mère.

Ce sont des femmes des « Bundistes ».(1) Mais déjà les enfants de ces Bundistes (qui ont 65 ans aujourd’hui) ont commencé à ne pas très bien savoir s’il n’aurait pas mieux valu, pour en finir avec le cauchemar, que leurs enfants se marient une bonne fois pour toutes avec des goys. Ils ont quand même choisi de les mettre à l’école pour leur apprendre le yiddish. À noël, il n’y avait pas de sapin bien-sûr, mais aux fêtes juives non plus, il n’y avait rien, car c’était rétrograde...

Enfin, ils ne savaient plus très bien comment ni quoi transmettre aux enfants. À part ces grandes valeurs, humanitaires du côté maternel socialiste, et révolutionnaires du côté paternel stalinien. Et puis voilà...Les enfants de la troisième génération se sont tous mariés avec des Belges, des Américains, des Noirs et des Arabes. Une de mes cousines s’adonne au bouddhisme, avec un Noir américain. Un autre cousin, qui manifestait avec insolence pour le Fatah en 68, fête aujourd’hui la Ramadan avec sa femme arabe. Les valeurs qui ont marqué cette famille et qui sont des valeurs d’ouverture et de progressisme puisées dans l’histoire même de l’exclusion et des persécutions juives, portaient finalement en elles la fin de son judaïsme. Et c’est ma génération qui a fait, la première, ce geste de l’assimilation.

Pourquoi ma vieille grand-tante de 82 ans, survivante d’Auschwitz, a émigré, pour la troisième fois de sa vie, du Bronx en Iowa, deux mille kilomètres plus loin, dans un trou perdu de l’Amérique profonde, où elle déclare maintenant : « Qu’est-ce que j’ai obtenu dans cette vie ? Rien ». Je la vois au téléphone organiser sa journée en yiddish, avec quelques vieilles juives Des Moines-Iowa, dans son appartement qui ressemble à celui de ma grand-mère à Bruxelles.

Qu’est-ce qu’elle est allée chercher si loin ? Elle racontera tout cela comme elle parle : dans son yiddish, son anglais, son français. Et des expressions totalement inventées, comme par exemple : « j’ai déjà mangé ma soupe ». Ce qui veut dire : « Je vais bientôt mourir ». Mais ce ne sont pas tellement les histoires qui m’intéressent.

C’est le plus symptomatique de chacun, en ce sens qu’il est révélateur d’un monde, et ensuite de la fin de ce monde. D’une rupture. Et c’est cette idée seule qui doit faire à chaque fois le lien dans le film. Au total, j’espère obtenir quelque chose d’impudique (il faut lever le voile pour ne pas être dans les généralités). D’émouvant (l’histoire parle d’elle-même). Et de drôle (je compte sur mon propre sens de l’humour). Impudique, mais pas de l’ordre du privé qui est trop sentimental. Et je dirais encore que mon propre regard est amoureux mais incisif. Excité et déjà détaché.

Hélène Lapiower

Notes (1) Le Bund (diminutif de « Union générale des ouvriers juifs de Lituanie, Pologne et Russie) : Grand mouvement ouvrier juif du début du siècle dans les pays de l’Est, fondé en 1897 à Vilna, Lituanie. Le Bund revendiquait la reconnaissance et le respect de la spécificité juive, tout en s’inscrivant à l’intérieur des luttes révolutionnaires socialistes et internationalistes. Le Bund prit position contre les thèses du sionisme, favorableà la création d’un foyer National Juif en Palestine, et chercha à lutter contre l’antisémitisme (pogroms de la Russie tsariste).

D’abord membre du Parti bolchevique (de 1898 à 1903), le Bund fut condamné par Lénine pour « séparatisme » et « nationalisme », puis fut éliminé d’URSS après la révolution d’Octobre 1917. Il survécut dans la diaspora en Europe et aux Etats-Unis.