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Hommage à Sólveig Anspach — " Un film, c'est un lieu de vie..."

La cinéaste vient de disparaître, à 54 ans, emportée par le cancer qu'elle évoquait dans son premier film de fiction, Haut les coeurs !

Elle s'est fait connaître avec des films graves mais n'a cessé d'affiner un ton de funambule entre mélancolie et gaieté qui valut à sa Lulu, femme nue (2013, avec Karin Viard) d'être son plus grand succès.

Sólveig Anspach avait pourtant déjà surpris avec Back Soon, "comédie islandaise" où la fantaisie se déploie de situations burlesques en passages loufoques. "Dans mes films précédents, dit-elle, les gens étaient souvent émus, et cette émotion, ils venaient m'en parler après la projection. Là j'avais envie d'entendre leurs réactions, d'entendre leurs rires..."

Comment vous situez-vous sur la carte géographique du cinéma mondial ? Back soon, tourné en Islande, joué en islandais, dépasse-t-il les catégories figées de l'identité nationale ?

C'est vrai que je me sens un mélange de plein de choses : mon père est Américain, il est né à Berlin, sa mère était Roumaine, ma mère est Islandaise ; personne de ma famille n'est Français. Ma sœur et moi sommes nées en Islande, mais nous avons grandi en France. Ma mère y était venue faire des études d'architecture aux Beaux-Arts, et mon père après avoir fait le débarquement en Normandie en tant que soldat de l'armée américaine, est lui aussi allé aux Beaux-Arts y faire des études de peinture. C'est là qu'il a rencontré ma mère. Ils sont ensuite restés en France, après avoir fait une brève tentative pour vivre à New York où ils se sont mariés.

À Paris, ils nous ont mis, ma sœur et moi, dans une école allemande, l'école Steiner. Tout ceci a fait que nous vivions à Paris, mais pas uniquement baignées dans la culture française. C'est peut-être une des raisons pour laquelle, depuis ma sortie de la Fémis, je me sens rarement proche des films français que je vois. Bien sûr, il y en a que j'aime mais je trouve souvent qu'ils sont très formatés.

C'est de cette tendance forte du formatage d'un certain cinéma français que vous cherchez à vous écarter ?

Avec Back soon, je voulais surtout tourner avec des gens dont j'avais envie, tout simplement. Pas avec des acteurs qu'on m'impose producteur islandais m'a tout de suite dit que j'avais deux options : soit tourner le film en américain, avec des acteurs américains, ce qui pouvait permettre au film de s'installer plus facilement sur le marché ; soit m'obstiner à le faire en islandais avec des acteurs islandais inconnus.

À partir du même scénario, on pouvait faire deux films très différents, en changeant simplement le casting et la langue. Or, pour moi, il était évident que ce film ne pouvait se faire qu'en Islande et en islandais. D'où la difficulté de trouver de l'argent pour le produire. 25 jours de tournage ont été accordés, c'était donc très court et dense mais il y a eu du coup une vraie énergie sur ce tournage. Étrangement nous n'étions jamais vraiment fatigués, et pourtant les journées étaient très longues puisque le film a été tourné au printemps, période où en Islande il n'y a pas de nuit !

D'où est venue l'envie de faire ce film ? Quelle fut l'étincelle de départ ?

J'avais déjà tourné en Islande mon précédent film, Stormy Weather. Après, j'ai écrit avec Jean-Luc Gaget, mon co-scénariste, une comédie qui s'appelle Claire n'est plus au Guatemala sur laquelle on a travaillé longtemps sans arriver à la produire. Avec le temps qui s'étire à n'en plus finir, le désir de ce film s'est un peu perdu et en accord avec mes producteurs d'Agat films, j'ai lâché l'affaire. Jean-Luc et moi étions assez déprimés par ces deux ans de travail sans résultat mais comme on est tenace, on a réfléchi à un autre sujet. C'est à ce moment-là que je me suis dit que j'avais envie de faire un autre film en Islande, mais qui soit très différent du précédent.

J'avais envie de retourner avec les actrices de mes précédents films, Didda Jonsdottir et Joy Doyle. Assez vite, l'idée de la présence dramaturgique d'un téléphone portable et de la revente d'un commerce s'est imposée. De fil en aiguille, le scénario s'est construit, jusqu'à cette situation saugrenue : le portable avalé par une oie ! À partir de là, on a essayé de décliner cette option : le portable est dans l'oie et après, qu'est ce qu'il se passe ? Cela nous a amusés, on a développé cette idée, encouragés par Patrick Sobelman, mon producteur français.

Au départ, il y a donc le désir de tourner dans un lieu précis, l'Islande, avec des acteurs précis. Est-ce que le registre de la comédie était voulu dès le départ ?

D'abord, je voulais me faire plaisir après les deux années difficiles passées sur le précédent projet. Je tenais à me lâcher dans un scénario sans carcan, assez rocambolesque, foncer sans avoir peur, en écrivant pour des gens que j'aime. J'imaginais des rôles pour des personnes que j'avais rencontrées là-bas, notamment des musiciens de la scène islandaise que j'avais croisés à Reykjavik. J'ai fait des photos, discuté avec plein d'artistes, acteurs, musiciens, écrivains... Peu à peu, chacun d'entre eux a apporté des choses à l'écriture du film. Ensuite, c'est vrai, j'avais envie de faire rire.

Dans mes films précédents, les gens étaient souvent émus, et cette émotion ils venaient m'en parler après la projection. Là j'avais envie d'entendre leurs réactions, d'entendre leurs rires. C'est la première fois que je m'essaie à ce genre, même si j'ai tourné pas mal de documentaires «comiques» : Barbara tu n'est pas coupable, Les Braqueuses d'Avignon, etc. Je crois que ce vers quoi j'ai envie de tendre, c'est de raconter des histoires qui font rire, et en même temps qui sont tristes, parce qu'au final c'est souvent de ça qu'est faite la vie.

Le cinéma n'est-il pas selon vous une affaire de famille, une sorte de petite utopie collective, un esprit de bande ?

En tout cas, j'ai envie sur mes tournages d'arriver à cet état d'esprit. Chez moi, la maison est toujours ouverte, et quelque part, un film c'est un lieu d'où l'on parle, c'est un lieu de vie dans un certain espace temps. Depuis toujours, j'ai voulu faire des films. Faire un film est difficile, vous le «portez» pendant trois, voire quatre ans de votre vie, et puis vous le donnez aux gens en espérant qu'il aura la chance d'être vu, et que les choses que vous y avez mises seront reçues, comprises par ceux qui le verront... Je me suis dit qu'il fallait que je retrouve ce sentiment fort qui m'habite depuis toute petite.

J'aime les gens, les filmer, les écouter, les mettre en situation, qu'ils aient envie d'offrir quelque chose d'eux au récit que je veux mener. Inventer des situations susceptibles de créer des événements. Pour Back soon, je tenais à écrire un scénario qui ait une structure, un squelette fort, autour duquel je pourrais broder avec les acteurs. Ce travail s'est fait avec Jean-Luc de manière très ludique.

Quand j'ai commencé à faire des films en sortant de la Fémis, j'étais secrètement inquiète lorsque des gens de l'équipe m'amenaient des idées que je jugeais bonnes : je me disais : «c'est moi qui aurais dû avoir ces idées, je suis le réalisateur...». Aujourd'hui, plus je fais de films, plus je pense l'inverse.

J'ai l'impression que ce que j'essaie de créer, c'est un lieu où les gens vont avoir envie d'amener des choses, précieuses et nourrissantes pour le film. Évidemment, il ne s'agit pas de faire un film collectif, c'est moi qui trie, structure, choisis mais j'essaie d'intégrer le plus possible au film ce que les acteurs et mes collaborateurs me donnent.

Sur Back soon, il y a eu un climat qui a permis ce partage. En plus du tournage (et sur ce film quasiment toute l'équipe était islandaise et je ne les connaissais pas), il y a des gens qui comptent dans mon travail depuis toujours : Martin Wheeler pour la musique, Anne Riegel pour le montage, Marie Le Garrec pour les costumes, Mireya Samper pour les repérages... Ils m'accompagnent depuis longtemps.

Vous soignez aussi beaucoup le filmage et laissez une grande liberté à vos acteurs. Comment articulez-vous ces deux plans de l'écriture et la liberté que vous vous accordez par rapport au scénario ?

Le scénario ne doit pas écraser le film. Tourner le scénario ne m'intéresse pas, cela ne me nourrit pas assez. Ce que j'aime, c'est quand il y a de la vie, c'est là que ça devient magique, et que pour moi, c'est vraiment du cinéma. Pour que cela advienne, il faut que le «cadre» soit ouvert. Je me demande à chaque fois : « dans cette séquence, qu'est-ce que tu voulais dire et ce qui a été inventé va-t-il dans le sens de la scène ?». Cette manière de travailler m'a apporté beaucoup de liberté et de bonheur.

D'où vient la part de fantaisie qui habite votre film ?

Des gens ! Ce qui est dans ma tête, c'est la vie, ce que j'entends au café, au marché, dans le métro, les gens que j'ai rencontrés ou observés. La fantaisie me touche. La singularité aussi. J'aime les choses surprenantes, décalées voire absurdes. Plus la comédie est ancrée dans le réel, plus je trouve ça drôle.

Back soon mélange plein d'éléments, qui peuvent se rattacher au western, à la comédie italienne, aux films plus contemplatifs... C'est aussi une sorte de «road-movie». C'est ce sentiment de liberté qui semble le plus approprié pour le définir, non ?

C'était le désir de ce film. Les gens autour de moi qui ont vu le film disent : « c'est un film qui fait du bien, parce qu'il est libre, parce qu'il donne de l'énergie, du courage ». Le ton très bizarre, unique, est sa force, je pense.

Quelles ont été vos intentions dans le choix des plans et des lumières, magnifiques ?

Je voulais que les ambiances soient assez sombres dans les scènes d'intérieur, et que dès qu'on sorte de la maison, un halo de lumière puissant surgisse. Je voulais ainsi insuffler un rythme à la narration par le biais de la luminosité. Je voulais aussi qu'on découpe beaucoup le film pour ne pas être dépendante de trop de plans séquences. Je trouve cela plus efficace pour le film car parfois, dans les plans séquences, les acteurs dans le champ ne sont pas tous bons en même temps, surtout lorsqu'on met en présence des comédiens et des non comédiens. Cela m'arrangeait de découper pour choisir ainsi les meilleures scènes pour chacun.

Filmer la nature resplendissante et imposante de l'Islande faisait-il partie de votre désir ?

J'ai quelque chose de viscéral avec ce pays. C'est fort, beau et violent, tellement c'est écrasant. Du coup, les gens sont comme ça aussi. Ils sont déchaînés, excessifs, maniaco-dépressifs. Il y a énormément d'alcoolisme et de suicides en Islande. Les Islandais parlent peu, ils écrivent, ils chantent, sont dans l'action, ils plongent comme s'ils plongeaient dans la mer. Il y a quelque chose de très impulsif chez eux, et ça, ça me ressemble. J'ai besoin que cela avance tout le temps, j'ai ça en moi.

Les personnages féminins sont en première ligne dans tous vos films, y compris dans les titres (de Sandrine à Barbara). Pourquoi ? Qu'est-ce qui les rapproche ?

Même si cela change beaucoup avec une nouvelle génération de femmes cinéastes, j'ai longtemps trouvé que le cinéma français donnait peu de rôles intéressants aux femmes. Et même aujourd'hui, donner le premier rôle à Didda, avec son drôle de corps, sa curieuse tête, ça ne va pas de soi. On veut voir des femmes avec des visages lisses, il faut qu'elles soient belles, désirables. On ne se pose pas les mêmes questions pour les hommes. Pour moi, c'est important de filmer des femmes qu'on ne montre pas habituellement à l'écran.

Au-delà de leur féminité, vos personnages sont aussi caractérisés par le goût de la marginalité.Mes personnages transportent avec eux des histoires fortes. J'aime bien les histoires de conflits, les intrigues, les personnages puissants. Pour le coup, ces personnages à la marge ne me ressemblent pas. Mais leur écart avec la norme sociale m'intéresse d'autant plus. Je suis plutôt respectueuse de la loi.

Ce qui m'émeut, ce sont les gens qui vivent des moments difficiles et qui sont obligés de réfléchir plus que les autres. En étant amené à résoudre des problèmes, on devient inventif. Les marginaux sont souvent des gens intéressants, quand en plus ils sont drôles. Didda est une belle guerrière.

Elle est porteuse d'une curieuse marginalité, non ?

Je trouve que la vie est injuste, et encore plus pour les femmes. C'est pour cela que cela me plait de donner un rôle principal à une femme comme elle. Même à Reykjavik, elle effraie les gens. Elle écrit des poèmes assez durs, porno, féministes. Avec Stormy Weather, elle a gagné le César Islandais de la Meilleure Actrice. Il n'y a pas un seul réalisateur qui lui ait proposé un rôle depuis, et je pense que c'est parce qu'elle fait peur. Après avoir été serveuse, elle gagne aujourd'hui sa vie en tant qu'éboueuse...