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Jean-Charles Hue : "Ce qui m’intéresse, c’est que la fiction et la réalité se mélangent..."

Trois ans après avoir introduit les Dorkel dans La BM du seigneur, le cinéaste poursuit son incursion dans cette famille de voyageurs avec son nouveau long, présenté à la Quinzaine des réalisateurs de cette édition du Festival de Cannes. Jean-Charles Hue raconte comment il a rencontré cette communauté 18 ans auparavant, mais il explique aussi les difficultés auxquelles il a fait face durant le tournage de Mange tes morts et son choix de s'éloigner du genre documentaire pour se rapprocher davantage d'une fiction teintée de réalité.

 

Comment avez-vous rencontré la famille que vous filmez ?

Il y a 18 ans, alors que j’étudiais à l’école d’Arts de Cergy-Pontoise, je m’arrêtais souvent voir les voyageurs que je croisais sur le bord de la route, jusqu’à ce que deux d’entre eux, en apprenant que ma mère s’appelait Dorkel, me parle de la famille Dorkel en banlieue parisienne. J’ai fait la rencontre de Violette et de ses enfants, Fred, Jo, Maurice et Sandra qui m’ont directement emmené à une rencontre évangélique qui se déroulait à côté dans un cabanon. Un pasteur parlait du Seigneur entre transe et illumination. Et tous les gitans se retournaient vers moi, le « gadjo » [désigne celui qui n’appartient pas à la communauté des gens du voyage]. Lorsqu’ils ont compris que nous étions parents, ils ont cru que j’étais un orphelin à la recherche d’une famille d’adoption. Ils m’ont emmené à l’Assemblée évangélique de Gien. Là-bas, j’ai vu des choses incroyables : un grand terrain vague, 40 000 gitans et le long coup d’une girafe qui passait au dessus d’une mer de caravanes, c’était l’un des animaux du cirque Bouglione qui prêtait son chapiteau à l’église évangélique.

Quelle est la particularité de cette communauté yéniche au sein du monde gitan ?

Contrairement aux gitans et tziganes venus d’Inde, les yéniches viennent du centre de l’Europe, notamment d’Allemagne comme le prouvent de nombreux mots de leur vocabulaire. Certains disent qu’ils sont les descendants des Celtes. Tout comme les tziganes, ils ont pris la route après avoir perdu leurs moyens de subsistance. Certains brigands se sont joints à eux si l’on en croit la traduction du mot « yéniche » qui voudrait dire « coquillard » en français. Cette communauté est arrivée en France au Moyen-Âge. Depuis « le réveil » évangélique des années cinquante, les différentes communautés des gens du voyage se sont mélangées. Tziganes et yéniches ne se sont pas toujours côtoyés pour le meilleur. Mon interprétation est que ces vieilles rivalités sont dues à un déficit d’estime pour la culture yéniche en raison de leur faible pratique de l’art de la musique. La belle silhouette de la gitane dansante accompagnée par des violons a toujours prêté aux tziganes cette aura qui ne les quitte plus. Les yéniches se sont davantage fait craindre qu’admirer pour leurs talents. Aux yeux des tziganes, ce sont des gens rustres voire dangereux qui se font leurs propres tatouages à l’aide de charbon et de schnapps. Leur résistance au mal et leur force physique ont toujours été légendaires.

Qu’est-ce que ça implique de tourner avec des voyageurs ?

Le film a bien failli s’arrêter plusieurs fois car ce ne sont pas des acteurs dociles, entre bagarres et courses poursuites. Avant chaque scène, je prends un moment pour leur expliquer quelle est l’importance de la scène, qui doit prendre la parole, qui doit être plus en retrait et je leur lis les répliques, qu’ils réinventent le plus souvent. Ce qui m’intéresse, c’est que la fiction et la réalité se mélangent : comme dans les premières photos de Larry Clark ou dans son premier film, Kids. On s’en fiche de savoir s’il s’agit d’un documentaire ou d’une fiction, ce qui importe, c’est de trouver l’équilibre entre ce que l’on veut raconter et la façon dont on va le raconter, avec les codes de la communauté. Pour eux, le plus important c’est d’être crédibles, que les situations soient cohérentes psychologiquement et que les cascades ne leur fassent pas honte, eux qui sont nés avec un volant entre les mains. Par exemple, lorsque le jeune Jason devait s’énerver contre son frère parce qu’il a tué un gadjo, il résistait : « Je ne vais pas m’énerver et crier contre ma famille pour un gadjo ! ».

Contrairement à La BM du Seigneur qui alternait moments documentaires et fiction, Mange tes morts est plus clairement un film de pur cinéma…

A l’origine, La BM du Seigneur devait être un home movie, un film monté à partir de d’une matière documentaire que j’accumulais depuis longtemps. Mais j’ai eu finalement envie d’une fiction. Mon producteur m’a suivi. J’ai écrit un scénario et je suis reparti tourner. Mais on ne savait pas qu’un jour La BM sortirait en salle. Mange tes morts est une fiction à 100%. C’est un film qui a été pensé et écrit comme tel, même si mon cinéma se nourrit de la vie de toute la communauté. Les deux ont en commun de plonger dans des histoires vécues par les Dorkel et parfois par moi-même ainsi que la mythologie des gitans. Cette virée en bagnole a effectivement eu lieu mais des éléments imaginaires ajoutés en ont fait un road movie, une sorte de chevauchée proche du western.

D’où vient le dilemme qui se pose à Jason, ce choix entre une vie de chrétien et une vie de chouraveur [voleur] ?

Lorsque j’ai débarqué dans le monde voyageur, il était clair que chacun d’entre eux devait choisir entre les dieux de la guerre et le Christ ressuscité. Beaucoup de jeunes se sentaient obligés de faire leurs preuves – pour un temps du moins – en allant « tchor » [voler] ou en bravant les « chmidts » [la police]. C’est quelque chose qui remonte à l’époque où les gitans luttaient pour leur survie. Après quelques années de prison, certains se sont tournés vers la religion car leur monde n’est pas sans Dieu ni mythologie. Je me souviens des états de transe dans lesquels entraient ceux que je voyais prier aux grandes réunions évangéliques. Et, cinq cents mètres plus loin, des groupes de jeunes, non croyants, faisaient des courses avec des voitures volées auxquelles ils mettaient le feu au petit matin. Le paradis et l’enfer en somme. Dans la Bible, il est écrit que Dieu vomit les tièdes. Les voyageurs ne sont pas tièdes. Chaque choix de vie est radical. Dans le film, Violette sait que son jeune fils adoptif, Jason, est à l’âge de choisir. Elle sait aussi que la sortie du « chtar » [prison] du fils aîné, Fred, peut entrainer Jason sur le même chemin. Le baptême est encore le seul vrai rempart.

La virée de nuit sur la route menée par Fred ressemble à un rituel initiatique.

Fred est un homme à l’ancienne même s’il n’en a pas l’âge. Il lui faut une mission pour pouvoir exister, pour soi et pour les siens. Les anciens ont une expression pour dire que l’on s’aventure en dehors de la communauté, c’est « aller dans le monde ». Plus jeune, j’entendais dans cette expression le dépassement des frontières, la terra incognita : tout pouvait nous arriver lors d’une virée en voiture, une rencontre avec des « chmidts » ou avec le diable en personne. Et c’est d’ailleurs ce qui se passe dans le film. Au petit matin, avoir la sensation d’être revenu du combat encore en vie, c’est le retour du guerrier qui est parvenu à offrir un sursis à la communauté. Les croyances ont été éprouvées et préservées. C’est un combat qui n’est ni égoïste, ni privé de morale, qui se livre « dans le monde », aux limites de leur territoire, là où avant on disait que vivaient les dragons.

Le destin de Fred sonne comme le crépuscule d’un monde. On pense évidemment au cinéma américain, à une sorte de John Wayne de L’Homme qui tua Liberty Valance ?

Oui, c’est la fin d’un monde où la différence entre gadjos et gitans existait réellement. Cet aspect crépusculaire provoque quelque chose de fort en moi depuis longtemps. Très jeune, j’aimais par-dessus tout les westerns, surtout lorsque les héros vieillissants retrouvaient le sens de leur vie dans un ultime combat. Lorsque j’ai rencontré les Dorkel, c’était comme si prenaient corps sous mes yeux les questionnements des mercenaires de La Horde Sauvage, comme le discours du pasteur qui ouvre le film. Lorsque Fred récupère sa voiture dans la cave sous terre – sa monture de l’époque ! – cela participe de la même idée : la déterrer et avec elle, le passé. Si le monde a changé, Fred non.

Le film fait aussi référence au polar. Partir des gitans pour aller vers le genre, c’était l’idée ?

Le polar, le film noir, le western et d’autres genres comme le fantastique ou un cinéma de poésie comme celui de Paradjanov me semblaient déjà en germe dans le monde voyageur. J’ai assisté à des épiphanies et à des fusillades au cours de la même journée. Je me souviens du jour où j’ai eu l’occasion d’acheter un flingue. Ça ressemblait à une scène digne de Melville. Une vieille maison de banlieue abîmée et isolée, la femme préparant une soupe aux choux alors que l’homme étalait des flingues sur la table. Lorsqu’il a posé un P38, des images du Cercle Rouge me sont revenues en tête. J’ai acheté ce flingue et tourné tous mes films avec… Je ne pense pas avoir amené les gitans vers le cinéma de genre : ce sont les gitans qui ont accueilli le cinéma chez eux.

Que signifie le titre ?

Mange tes morts est l’insulte suprême des gitans. Il n’y a pas d’équivalent chez les « gadje ». Une fois proférée, une telle insulte peut conduire à un drame car cela signifie qu’on vous envoie renier vos ancêtres, manger vos morts. Si les gitans vivent beaucoup au jour le jour, il n’en reste pas moins que leur attachement aux parents, aux ancêtres est fondamental et qu’il s’agit d’un socle pour la communauté. Celui qui mange sa parole ou la mémoire des anciens n’est plus un homme. Je sais que le titre pourra déranger la communauté mais j’ai pensé que la situation actuelle réclamait plus un cri de guerre qu’une absolution. Un cri profondément gitan qui ne veut rien perdre de ses racines et de sa force. Il y a quelque chose chez les voyageurs que j’ai filmés de l’ordre de la résistance : ne pas se faire agneau, ne pas dire son dernier mot. Fred dit souvent qu’il vaut toujours mieux faire le boucher que le veau.