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Jean-François Richet : "Il y a deux camps. Celui des opprimés et celui des oppresseurs"

Il a un parler vrai ("Quand les flics tuent quelqu'un dans une cité, il paraît que c'est une bavure, moi je pense qu'au fond c'est leur mission... On laisse les jeunes tout casser pendant trois jours, et puis on envoie deux blindés et c'est fini !"), il a la verve révolutionnaire ("Ce n'est pas par le vote que la bourgeoisie a pris le pouvoir en 1789"), il a une culture communiste affirmée ("Eisenstein avait une approche scientifique du cinéma. Difficile de bien le comprendre si l'on n'a pas lu "La Dialectique de la Nature" d'Engels") et enfin il a l'expérience des cités, sa cité, dans laquelle il a tourné ce film... pendant deux ans. Entretien.

A quand remonte le projet de ma 6.T va Crack-er ? 

Quand Etat des lieux est sorti, en juin 1995, le scénario de ma 6.T va Cracker était déjà écrit. En collaboration avec mon cousin Arco, qui joue dans le film. On avait même commencé le tournage. Pour moi, il était clair qu'un film prolétarien devait abandonner le schéma du héros traditionnel, qu'on suit du début à la fin. Il fallait s'en détacher. Non pas filmer une masse : la cité, ce n'est pas une masse. Mais filmer des groupes, suivre plusieurs personnages : dans ma 6.T va Crack-er, il y a huit ou neuf personnages principaux, dont deux qui se détachent un peu plus que les autres, Arco et JM.

Comment s'est déroulée l'écriture ?

A l'époque, Arco vivait chez moi, et il m'apportait des informations sur les personnages de son âge, de son groupe. Moi, je connaissais mieux ma génération. On a écrit un scénario très précis : quand le tournage dure plus de deux ans, il faut que le script soit précis, sinon, ça part dans tous les sens...

Pourquoi un tournage si long ?

Parce que c'est un scénario dur, et que tourner dans une cité, c'est dur... En fait, on a d'abord tourné une première semaine : Why Not Productions nous avait donné l'argent nécessaire. Je suppose que ça avait valeur de test, et le test s'est avéré plutôt concluant. Je pensais tourner le film en trois mois, mais ça a pris plus de deux ans. Et on n'aurait pas pu le tourner plus vite. Dans le film, beaucoup de monde joue son propre rôle, et le cinéma ne peut pas empêcher la vie de chacun de suivre son cours. On a dû par exemple attendre un acteur pendant un an parce qu'il avait fait une connerie. Il y a eu, aussi, des autorisations qu'on a mis du temps à avoir... Et puis des débordements, des mini-émeutes...

Dans le film, on voit une partie de basket qui dégénère et le professeur qui n'arrive pas à imposer son autorité. Le tournage s'est passé comme ça ?

Pas vis-à-vis de moi. On sait que le cinéma, ça demande de la patience. Et puis tout le monde ne sait pas réaliser, donc il fallait bien qu'on m'écoute. Mais il y a eu des tensions, notamment entre les gens de la cité et l'équipe technique. Celle-ci a même décidé d'arrêter le tournage, sans me consulter. Je me suis dit que je n'arriverais jamais à finir le film... Ce sont des problèmes inhérents à un tournage dans une cité.

Il s'agit précisément de la cité dans laquelle vous habitez ?

Oui, à Meaux, à l'Est de Paris. A Meaux, il y a un centre historique, une grande avenue qui en part et, quatre kilomètres plus loin, deux cités côte-à-côte : Beauval-Collinet. C'est énorme : il doit y avoir à peu près 50 000 habitants dans la cité.

Ce qui frappe d'abord en voyant le film, c'est son refus de la construction classique, des péripéties traditionnelles...

Il est construit comme une toile d'araignée : on quitte un personnage, on retrouve un autre groupe, qui éclate, on retrouve le personnage qu'on avait quitté un peu plus tôt, etc.. C'est ça, la vie dans la cité : on traîne en bas de chez soi, on peut tomber toujours sur les mêmes types, au contraire ne pas voir quelqu'un pendant plusieurs semaines...

C'est une structure musicale ?

Oui, c'est important : c'est la structure du hip-hop. Le hip-hop tourne en boucle et les jeunes aussi tournent en rond. La culture hip-hop, c'est un ensemble : il y a le breakdance, le "graf", le rap, etc... Le rap, c'est une musique urbaine, dont on peut presque dire qu'elle n'a souvent ni début, ni fin. Elle est très importante dans le film : à l'intérieur de chaque scène, le montage a souvent été guidé par la musique. Il est nerveux, j'ai souvent coupé sur les caisses claires, sur les grosses caisses. La musique ne modifie jamais le sens du récit, mais je n'ai pas hésité quand il le fallait à enlever ou rajouter deux ou trois images pour être en phase avec elle.

On remarque une grande liberté dans les dialogues, qui parfois même se superposent les uns aux autres. Il y a de l'improvisation ?

Non. Il y a eu un travail d'appropriation de la part de chacun des comédiens. Mais qui ne changeait pas tellement le texte. J'adore que les dialogues se superposent : c'est quelque chose qu'on a réglé aux répétitions, et je trouve que ça donne du rythme aux séquences. C'était déjà le cas dans Etat des lieux. A l'image, on travaille la profondeur du champ, et bien je trouve que la profondeur du son est aussi importante. Tant pis si on perd parfois la compréhension, ce qui est important c'est le rythme. De toute façon, même si les spectateurs entendaient mieux, la majorité ne comprendrait pas tout, à cause des mots qu'on emploie !

Parlez-nous d'Arco et de JM, les deux personnages qu'on suit de façon plus précise...

Arco avait 16 ans au moment du film. Il était encore scolarisé. Il fait partie de ces jeunes qui auraient pu aller jusqu'au bac, mais que le social a rattrapé. Ce n'est pas réellement un personnage. Disons qu'il est lui-même dans des situations données. Pareil pour JM. On a vécu ensemble des situations proches de celles du film. Je ne crois pas qu'on possède ou pas le gêne "artiste" dans les veines : il y a des prédispositions, mais tout le monde possède une certaine créativité. Sans doute la leur ne serait-elle pas matérialisée si je n'avais pas été là... J'espère faire mon troisième film avec JM. Arco et Mystik font de la musique. Karim, celui qui dit la réplique sur les "territoires occupés", a écrit un scénario que j'espère bien produire...

Est-ce que le groupe d'Arco n'est pas à sa façon encore plus radical que celui de JM ?

Si. Je pense que la majorité des gens de l'âge d'Arco ont clairement leur avenir derrière eux. Et c'est encore plus bouché pour la génération qui suit ! Moi, et les gens de mon âge, on n'a déjà pas trop connu le boulot, mais, à la limite on pouvait se débrouiller. Alors qu'aujourd'hui... C'est le paradoxe : la France fait partie du G7 et il y a entre 15 et 40 000 chômeurs de plus par mois. Et ça ne va pas s'arrêter. Il est logique que ça rende les plus jeunes encore plus radicaux. Il y a eu plusieurs étapes dans la vie des cités, dans la façon dont les jeunes réagissaient aux problèmes sociaux. D'abord, ils ont quémandé auprès de l'Etat, mais ils ont vu que ça ne marchait pas ; ensuite, ils ont geint ; aujourd'hui, il y a une prise de conscience qui, je l'espère, débouchera sur quelque chose de positif...

Elle peut déboucher sur autre chose que la violence ?

Je le souhaiterais, mais je n'y crois pas trop. La violence n'est pas un but en soi. Et il y a des violences positives et des violences négatives. Engels a écrit un ouvrage intitulé Le Rôle de la violence dans l'Histoire : quand un dictateur affame son pays, c'est négatif, mais quand un esclave se libère de ses chaînes, c'est positif. Ce sont deux actes de violence... La révolte dans les cités peut être l'étincelle qui provoquera la révolution...? Ce n'est pas nous, les habitants des cités, qui constituons la force motrice du pays. Ce n'est pas nous qui allons changer les choses. Mieux vaut une grève, où les industriels et la bourgeoisie perdent de l'argent, que trois ans de guerre civile dans les cités. Quand les flics tuent quelqu'un dans une cité - il paraît que c'est une bavure, moi je pense qu'au fond c'est leur mission...-, on laisse les jeunes tout casser pendant trois jours, et puis on envoie deux blindés et c'est fini ! Ce ne sont pas 300 jeunes qui vont terroriser l'Etat français...

Mais à la fin du film, on a le sentiment que le mouvement va se propager, que le pays entier est déjà en proie à la violence...

Actuellement, les couches les plus touchées par la dégradation de la situation sociale, c'est le sous-prolétariat, dont nous, dans les cités, faisons partie. Quand ça commencera à toucher le prolétariat, il y aura un vrai danger... Comme tout le monde, j'ai connu quelqu'un qui disait : les chômeurs sont des feignants, des bons à rien. Mais quand il a été lui-même au chômage, il a compris. Il y a des liens de précarité entre ceux qui vivent dans les cités et ceux qui n'y habitent pas. Quand, même en travaillant, le prolétaire n'arrivera plus à nourrir sa famille, alors il descendra dans la rue.

Vous pensez que "la sédition, c'est la solution" ?

Ce n'est pas moi qui le dis, ce sont les paroles du morceau de 2 Bal et Mystik qu'on entend dans le film, mais je suis assez d'accord. Je ne sais pas si ça arrivera : mais c'est ce que je souhaite pour le bien de l'humanité. Ce n'est pas le vote qui changera la société : s'il avait ce pouvoir-là, il serait illégal depuis longtemps ! Ce n'est pas par le vote que la bourgeoisie a pris le pouvoir en 1789...

Aujourd'hui, les cités sont-elles vraiment armées comme on le voit dans le film ? D'où viennent ces armes ?

Oui, elles sont armées : il faut faire la distinction entre les pistolets à grenaille et les armes à balles réelles, qui sont moins nombreuses. Mais il y en a, et je ne sais pas d'où elles viennent. Il y a des règlements de comptes dans les cités comme dans le film. Peut-être pas quotidiens, mais ce sont des querelles permanentes, qui s'auto-alimentent, pour des prétextes souvent futiles, une histoire de filles, par exemple. C'est ce qu'on a vécu pendant le tournage. La violence est une soupape de sûreté. Le film aurait pu s'appeler "L'Impasse". Les animaux en cage tournent en rond, et se blessent parfois contre leurs barreaux. C'est exactement ce qui se passe dans les cités...

En revanche, on n'y voit pas de racisme, mais une cohabitation sans frontière de religion, ou de couleur de peau...

Dans ma cité, il n'y a aucun problème d'intégration. Pas de problème entre les Blancs, les Noirs et les Maghrébins, les Chrétiens et les Musulmans. Comment des types qui se connaissent depuis 25 ans pourraient avoir des difficultés à vivre ensemble ? Non, on essaye de nous diviser pour mieux régner, alors que le clivage est uniquement social. Moi, ça ne me gêne pas que mon voisin n'écoute pas la même musique que moi, ou qu'il fasse la fête de l'Aïd... Le seul problème que j'ai, c'est avec les forces de l'ordre. Il y a quelques jours, ils ont encore bloqué les quartiers, empêché les femmes et les enfants de passer... Je me suis fait arrêter : on était quinze, ils m'ont demandé mes papiers, que j'avais, ils m'ont fait monter dans un camion, ils m'ont savaté et dépouillé de mon argent. Je ne sais pas pourquoi. Ou plutôt, si, je sais très bien...

Pourquoi ?

Pour mettre la pression dans les quartiers. Pour allumer des contre-feux. Ils sentent qu'il y a des problèmes, et ils les font avancer un peu plus. Comme ça, ils savent où et quand ça va péter...

Une question naïve : pourquoi les types des cités "cassent-ils" d'abord leurs propres cités ?

Après une bavure, on ne peut pas aller ailleurs : toutes les rues sont bloquées par les forces de l'ordre ! Et puis parce que la violence n'est pas un plat qui se mange froid. Ce n'est pas un acte raisonné. Un groupe d'individus révoltés ne s'organisera pas pour dire : on va aller tout casser à Neuilly... D'ailleurs, ça non plus ce n'est pas la solution.

Qui est le type, le noir un peu fort qu'on voit essayer de calmer les émeutiers ?

Le "black", c'est Bobby. Avant, il "cassait", comme les autres. Mais la mairie l'a embauché dans une association, et dès qu'il y a un problème, ils l'envoient. Mais il faut bien savoir que les associations ont été pourries par les municipalités : dès qu'elles n'entraient pas dans la norme de l'action municipale, on les menaçait de couper leurs subventions ! Elles se sont toutes cassées la figure...

Ce n'est pas la municipalité qui vous a fourni les CRS, tout de même ?

Non ! Ce sont des figurants, et certains sont des types de la cité. Ils le font bien, non ? Ils se déplacent comme les vrais...

Les scènes d'émeute ont rarement été filmées de cette façon... C'est impressionnant !

Oui, les cinéastes n'ont pas tellement tourné ce genre de scènes.. Et si un journaliste approchait sa caméra d'aussi près, il ne resterait sans doute pas en vie très longtemps... J'ai tenu à ce que tout soit filmé à hauteur d'homme, avec des focales moyennes. Sur un sujet pareil, il ne faut pas faire du spectacle, faire l'artiste avec des longues ou des courtes focales : le spectacle est devant la caméra. Le seul point de vue qui ne soit pas à hauteur d'homme, c'est la mort de Malik ... C'est la vue de Dieu ...

On pense parfois au cinéma américain, très fort dans la représentation de la violence...

Mais mon influence majeure reste Eisenstein. Même si je suis carrément en dessous ! Ou Dziga Vertov. Eisenstein avait les moyens de traiter une masse. Et la violence, on la trouve par exemple dans Alexandre Nevski : dans les scènes de bataille, il est très près de l'individu... Eisenstein avait une approche scientifique du cinéma. Difficile de bien le comprendre si l'on n'a pas lu La Dialectique de la Nature d'Engels. Il refusait le récit traditionnel, au profit de ce qu'il appelait le "macro-montage". J'ai essayé de suivre ses leçons.

Est-ce que ma 6.T va Crack-er peut être considéré comme le premier film réaliste sur une cité, fait pour et par la cité ?

"Par la cité", je ne sais pas trop ce que ça veut dire. Je suis réalisateur, je vis dans une cité, et j'ai tourné un film avec les gens de ma cité. Mais ce n'est pas une création collective. Il y a deux camps : celui des opprimés et celui des oppresseurs. Le film se situe dans le camp des opprimés. Attention, les opprimés ne sont pas des saints. Ils ne sont pas «"gentils". Ils ne sont pas "méchants" non plus, mais ils ne sont pas "gentils"...

Quel est le sens du générique, qu'interprète Virginie Ledoyen ?

Virginie, c'était de l'essence à mon moteur. Je ne l'ai pas prise parce qu'elle est actrice, mais pour ce qu'elle est dans la vie. Une fille bien que mes proches respectent. Dans le générique, il y a des scènes d'émeutes du monde entier, pour montrer que tout est lié au plan international. Et puis Virginie, avec l'enfant qu'elle tient dans ses bras, symbolise l'espoir. Les femmes ont un rôle très important dans la Révolution. Et l'un des plus beaux symboles révolutionnaires, c'est le poing levé...