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Jules Berry, profession : ignoble

"  Et oui... J'écoute aux portes..." Dans Le Jour se lève, de Marcel Carné, Jules Berry est un second rôle... délicieusement répugnant. Impossible d'oublier son air chafouin et son bagoût de fiel...

Les contes ont leurs ogres; les films ont leurs monstres, qu'on appelle "sacrés". Jules Berry fut l'un d'eux. Etait-ce un hasard si, comme Michel Simon, dont il fut l'accolyte dans le trop méconnu Le Mort en fuite, Jules Berry incarna le diable ? C'était dans Les Visiteurs du soir de Marcel Carné, un film qu'il n'aimait guère, trop raide à son goût, mais qui laissa au public le souvenir d'une voix que le dépit rendait soudain pointue, répétant avec fureur, aux dernières images, "et ce coeur qui bat... qui bat... qui bat !", tandis qu'il frappait les statues de pierre où l'amour continuait de vivre malgré sa malédiction.

Son film préféré, L'Habit vert (1937) de Roger Richebé, ne surclasse pas Le Crime de monsieur Lange (1935) de Jean Renoir ou Le Jour se lève, de Marcel Carné, encore. Il a beau passer en coup de vent -second rôle, second couteau, comme on dit- impossible d'oublier sa hargne insidieuse et la coupante méchanceté de ses personnages qu'il porte à un point... de perfection. L'odieux personnage !

Roi du vaudeville au théâtre, Berry devint le roi des pervers à l'écran. Pour s'amuser, il se fait la tête d'André Gide dans Marie-Martine, méli-mélo rigolo d'Albert Valentin, mais se fait, pour une fois, voler la vedette du second plan par Saturnin Fabre qui, dans un sous-entendu grivois, répète au jeune Bernard Blier: "Tiens ta bougie... droite !"

Le cinéma, en fait, n'intéressait que très modérément Jules Berry. Il ne lisait quasiment pas les scénarios... puisque, de toute façon, il entendait bien dire le texte à sa façon, qui n'était presque jamais celle écrite par l'auteur. Et puis, le cinéma a cette sale habitude d'en passer par l'étape du montage. Au théâtre, c'est la liberté. Jules Berry y est chez lui. Son texte appris à la virgule près, il se permet de vagabonder. Il lui arrive d'évoquer sa petite famille en entrant sur scène, de parler au public comme à un confident, de s'adresser à un ami assis dans la salle, et de continuer sur les planches les scènes de ménage de sa vie privée... puisque ses partenaires étaient aussi, bien souvent, celles qui furent ses femmes.

Celui qui fut le "roi de Paris" dans les années 1920, créant sur les boulevards des pièces écrites pour lui, sur mesure, par Yves Mirande, Louis Verneuil, Marcel Achard... était aussi un insatiable flambeur. Baccara, casino, courses... Il possédait une écurie, croulait sous les dettes, refusait de payer ses impôts... Entre deux prises,  l'acteur quittait parfois les plateaux de nuit pour faire un saut dans les cercles, histoire de se refaire. Mais on ne se refait pas. Jules Berry n'avait qu'une envie dévorante, dans la vie comme dans la fiction : jouer.

Philippe Piazzo