Navigateur non compatible. Veuillez utiliser un navigateur récent

Le monde selon Has

Ses films étaient des chocs cinéphiliques — La Clepsydre, Le Manuscrit trouvé à Saragosse —; ils sont devenus cultes. Labyrinthiques, noirs, baroques... ils déroutent mais séduisent de plus en plus les amateurs de cinéma flamboyant. Wojciech Has fait désormais partie du cercle fermé des cinéastes polonais préférés des Français, aux côtés de Wajda, Polanski, Kieslowski, Munk, Skolimowski... 14 de ses films sont à voir en vod sur Universciné. A l'occasion d'une rétrospective de son oeuvre, en 1995, Isabelle Danel donnait, dans un article de Télérama, quelques clés pour entrer dans son univers porté par l'ironie et l'imaginaire.

Le monde, vu par Wojciech Has, est un labyrinthe. On n’en sort qu’après un long voyage compliqué. Il arrive même qu’on s’y perde à jamais. Dans L’Art d’être aimée, Victor, terré dans une chambre, durant la guerre, raconte sa journée à la femme qui le cache : « J’ai regardé par la fenêtre, j'ai observé les gens qui entraient et sortaient du bistrot au coin de la rue. Et puis je me suis couché. Il faisait froid, le poêle s’est éteint. Et j’ai rêvé que je regardais par la fenêtre, et que j’observais les gens entrer dans le bistrot, et que j’allais me coucher, et que j’allais rêver qu’il faisait froid, que le poêle allait s’éteindre... » Ce monologue résume tout le cinéma de Has. Le temps y est spirale. Début et fin, rêve et réalité, vie et mort se rejoignent et se confondent. Tout recommence toujours. Pour le pire, la plupart du temps.

Depuis son premier film, Le Nœud coulant,jusqu’à Tribulations de Balthasar Kober le dernier à ce jour, les êtres qu’observe Wojciech Has, quoi qu’ils fassent, sont pris au piège. De la vie, de la guerre, de leur propre inertie... « J’aimerais avoir un endroit sur la terre qui, où que je sois, ne cesse de me manquer »,dit l’héroïne d'Adieu jeunesse.Sans refuge, sans avenir, ses personnages sont inconsolables, fatalistes. Ils continuent pourtant d’avancer, au risque de tourner en rond.»

Wojciech Has parle de la Pologne, soumise au gré des décisions des plus grands, envahie, spoliée, bafouée et jamais complètement remise. Il filme d’autres univers aussi, imaginaires, grandioses et baroques. Il manie l’ironie, affectionne l’onirisme et s’abandonne au déterminisme. Sans concession, mais toujours poétique, sa mise en scène ample est un voyage permanent.

Cet homme est un pessimiste.« Normal, je suis polonais »,dit-il avec un bon sourire. Pessimiste, mais relativement joyeux, donc. Après la guerre, il a arrêté ses études de peinture : le cinéma lui semblait plus approprié à sa vision catastrophiste du monde. Après des études à l’Institut de Cracovie, Wojciech Has va réaliser quatorze longs métrages, entre 1957 et 1988. Les plus connus chez nous étant Le Manuscrit trouvé à Saragosse et La Clepsydre.

Selon lui, le monde va mal et le cinéma ne se porte pas très bien. Recteur de l’école cinématographique de Lodz, il constate que tous ses étudiants ne sont pas nés pour être metteurs en scène, mais concède finalement que, cette année, il en dénombre au moins deux qui ont du talent !

A 70 ans, Wojciech Has n’a pas tourné depuis 1988.« Mes films sont chers et pas à la mode », dit-il simplement. Voilà des années qu’il s’échine à tourner L'âne qui jouait de la lyre, une histoire d’amour, une histoire de temps où passé, présent et futur se mêlent, où Descartes croise Freud et où Platon prend le thé avec Hitler... Il ne sait pas quand il tournera, si même il y parviendra, mais ce ne sera qu’à ses conditions :« Je n ’ai jamais cédé à aucune pression et je n’ai tourné que les films que je voulais faire.

Isabelle Danel -Télérama 29/11/1995