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Le "système Mocky" par lui-même

Jean-Pierre Mocky fait figure d'électron libre dans le paysage cinématographique française et ce, depuis les années cinquante. En 1989, il a accordé un entretien à la revue Jeune cinéma à l'occasion de la fin du tournage de son film Divine enfant

Actuellement, j'enchaîne film après film sans doute parce qu'il y a moins de metteurs en scène capables de gérer strictement un budget et surtout moins de producteurs. Inquiétés par la fuite des spectateurs, ceux qui restent sont de plus en plus méfiants et se disputent les réalisateurs connus pour tourner vite et bien. C'est vrai aussi des techniciens : maintenant on n'engage plus de chefs opérateurs lents : dans le groupe des bons, seuls les rapides trouvent à travailler. Alors moi, j'avais jadis une demande par an et j'en ai dix aujourd'hui, ce qui me permet de choisir et de réaliser deux ou trois films en douze mois. D'ailleurs, ce n'est pas énorme : pensez à Ford, Walsh ou Mervyn Le Roy qui ont tourné 140 films dans leur carrière.

Mais ces metteurs en scène n'écrivaient pas leurs scénarios. Vous, oui. Alors, quand vous parlez de demande des producteurs, n'est-ce pas plutôt vous qui proposez vos propres histoires ?

Pas toujours : La Machine à découdre n'est pas de moi ; Agent trouble est tiré d'un roman qui était en lecture depuis un certain temps dans la profession. Un confrère voulait le faire, Christopher Frank avait même déjà écrit une adaptation qui n'allait pas du tout dans la direction qui m'intéressait. Mais ceci dit, ce n'est pas moi qui découvre au milieu des milliers de livres paraissant chaque année la perle rare. Il y a comme ça des titres qui circulent. Ainsi, nous étions peut-être dix en France à vouloir faire On achève bien les chevaux : Hossein, Vadim, Autant-Lara, moi... Puis Sydney Pollack l'a fait en Amérique. Par contre Le Miraculé, Les Saisons du plaisir, Une nuit à l'Assemblée nationale et Divine enfant sont de moi à 100%.

En tous cas la confiance qui vous est faite n'est pas fonction du succès commercial puisque vos réalisations sont devenues plus nombreuses après La Machine à découdre, film qui n'a pourtant attiré que peu de spectateur.

Attention, entendons-nous : La Machine à découdre a si peu coûté que ce n'est pas une mauvaise affaire, tous procédés de distribution confondus. C'est comme Tchao pantin, de Claude Berri. Au contraire, Le Sicilien de Cimino ne procurera jamais d'énormes bénéfices vu son budget exorbitant. De même, Maladie d'amour, de Jacques Deray, dégagera des marges bénéficiaires bien inférieures à celles de La Machine à découdre malgré son casting. Les très bons " coups ", ce sont Jour de fête de Tati ou, pour moi, Solo.

Vous êtes en somme resté fidèle à la révolution du petit budget des années 1958/60.

Oui, et dans cet esprit, celui qui gagne sans doute aujourd'hui le plus d'argent dans le cinéma français, c'est Eric Rohmer : tournant en 16 mm avec quatre techniciens et des acteurs débutants payés au minimum syndical, il a des budgets encore beaucoup plus bas que les miens et quand Les Nuits de la pleine lune font 350 000 entrées, les bénéfices sont finalement supérieurs à ceux du Miraculé et d'Agent trouble réunis. Par rapport aux résultats financiers variables de la carrière de Chabrol ou de la mienne, c'est lui qui est le vainqueur.

Vous vous ressemblez quand même : vous travaillez tous deux au sein de microstructures autonomes à la différence des abonnés aux grosses productions.

Mais son système est plus solide : budgets minimum et aucune star, donc aucune contrainte concernant par exemple la disponibilité de Michel Serrault ou de Catherine Deneuve. Il peut par conséquent tourner quand il veut et comme il l'entend, faisant répéter six mois ses jeunes inconnus, ce qui est impossible avec une vedette.

J'ai fait La Machine à découdre en toute indépendance, mais pas Agent trouble. Aussi ses productions sont-elles plus sûres que celles d'un Godard qui ne trouvent pas toujours leur public ou que les miennes dépendant du bon vouloir de certains grands comédiens. L'humilité janséniste de Rohmer le garantit des aléas de la profession ! C'est un exemple pour les jeunes auteurs. Moi j'occupe une position intermédiaire entre lui et le grand commerce : l'agressivité de mes films me coupe d'une grande partie de la clientèle calme, intellectuelle et sentimentale de Rohmer.

Mes spectateurs sont plutôt individualistes, lucides et pleins d'humour... cocktail qui n'est pas tellement répandu. Mais par contre mon cinéma a un côté plus commercial que le sien, plus aguicheur pour le passant non cinéphile qui rentrera plutôt dans la salle où l'on joue Agent trouble que dans celle qui affiche Quatre aventures de Reinette et Mirabelle. Le danger est évidemment que le public soit déçu par mon film car il ne s'attendait pas à ce type de produit.

D'autant plus que vous faites des films fort différents les uns des autres.

Oui, j'admire beaucoup Raoul Walsh qui passait sans problème d'une comédie à un film de guerre : un metteur en scène devrait être à l'aise dans tous les genres, et c'est pareil pour les comédiens.

Justement, Catherine Deneuve, habituée à des tournages très lents, n'a-t-elle pas souffert des conditions de réalisation d'Agent trouble ?

Non ! En fait, elle subissait ces méthodes parce qu'on lui avait fait croire que la qualité du produit résultait de cette lenteur. Mais en réalité, c'est une femme très vive, capable de s'adapter à ma personnalité et à mon rythme de travail.

Philippe Noiret, lui, n'aime pas être bousculé...

C'est surtout son image de marque qu'il ne tient pas tellement à malmener. Nous avons collaboré de manière très positive pour Le Témoin, mais nous n'avons pas véritablement les mêmes affinités ; il faudrait qu'un sujet très fort favorise à nouveau notre rencontre. D'autre part, il ne faudrait pas croire que je suis toujours à la recherche de grands acteurs. Je me sens très libre quand je fais un clip, un court métrage ou La Machine à découdre, et je préfère souvent ces tournages légers aux grosses machines contraignantes.

Avez-vous toujours, personnellement, le goût de jouer ?

Non ! L'échec de La Machine à découdre où je m'étais beaucoup investi en tant qu'acteur, m'a déçu d'autant plus que la presse avait pourtant reconnu ma performance de comédien. Mais je n'ai pas attiré le public. Comme d'autre part beaucoup de metteurs en scène craignent un peu que j'influence leur réalisation en jouant pour eux, les demandes sont peu nombreuses et il n'y a eu que le Série noire télévisé de Godard. Alors, dans la mesure où je n'ai pas le goût de courir après des rôles, ma carrière d'acteur tourne un peu court.

Tenez-vous beaucoup à une grande qualité de la photographie ?

Oui puisque je tourne avec les meilleurs chefs opérateurs !

Pendant longtemps vous avez été fidèle aux grands anciens...

En effet, mais ils sont morts : Eugen Schüftan, L.H. Burel... Alors je travaille aujourd'hui avec Edmond Richard ou William Lubtchansky. C'est pareil pour les acteurs : j'ai de plus en plus envie de travailler avec la nouvelle génération car les vedettes comme Delon ou Belmondo sont un peu à un tournant. S'ils ne changent pas, ils vont lasser. Aussi j'admire beaucoup Catherine Deneuve d'avoir pris le risque de rompre avec son image pour tourner avec moi. Certes, je suis très ami avec Belmondo et on a plusieurs fois envisagé une collaboration possible, mais je ne suis pas forcément l'homme de la situation qui va offrir systématiquement aux acteurs de mon âge le renouveau qui leur est nécessaire. Ils n'ont pas tourné avec moi quand leur célébrité m'aurait été utile ; je ne me sens donc aucune dette envers eux et je suis davantage tenté par Gérard Depardieu, Christophe Lambert ou Michel Blanc. Mais l'ennui du star system est que, sorti d'une quinzaine de noms au maximum, toujours les mêmes, les producteurs ne veulent plus mettre d'argent. Or, le public est fluctuant : hier toutes les jeunes filles étaient folles de Francis Huster, aujourd'hui c'est de Christophe Lambert !

N'êtes-vous pas tenté de tourner aussi pour la télévision ?

J'ai en effet beaucoup de propositions et même des projets assez précis pour le petit écran, mais je ne rentrerai jamais dans la logique du direct. Je continuerai à tourner comme pour le cinéma. Seulement, avec les co-productions, je crois que le temps imparti à la sortie en salles va se réduire considérablement : au lieu du délai actuel d'un an, il serait raisonnable de tomber à trois mois ou même moins. C'est d'ailleurs en quelques semaines à peine que le film fait les 9/10ème de sa recette en salles. Alors, pourquoi attendre ? De toutes manières, il y aura quand même toujours une partie du public prête à payer le prix pour voir le film confortablement au cinéma avant tout le monde.

Mais d'ores et déjà l'abonné à Canal Plus attend quant à lui les onze mois obligatoires pour le regarder à la maison. On est donc dans une période transitoire. Demain la situation sera plus claire : une très courte exploitation élitaire en salles, style gala ou avant- première, puis une diffusion de masse par la télévision. Moi, cela ne me gêne pas.

Propos recueillis par René Prédal, 02/1989