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Les punks à chien, Diogènes modernes

Benoît Delépine et Gustave Kervern étaient partis avec l'idée de faire un film sur un journaliste de province enquêtant sur le 11 septembre. A l'arrivée, les voilà avec des punks à chien vivant dans une zone commerciale comme Diogène dans son tonneau. Captant témoins anonymes, passants et ambiances, ils inventent leur film au fur et à mesure du tournage dans l'attente du "moment de grâce". Ou comment l'improvisation devient une méthode.

- UN SCENARIO A TIROIRS

Benoît Delépine :

Avec nous, tout se décide au dernier moment. Sur nos cinq films, on s’est débrouillé pour échapper un peu à tout ce système, lié par exemple au poids des chaînes de télévision. C’est une question de chance aussi. On rend notre travail à l’arrache tout en disant « On a Depardieu, c’est maintenant ou jamais ! », «Poelvoorde et Dupontel sont d’accord ! », alors que le scénario n’est pas complet. C’est un Rubik’s cube auquel il manque de petites cases, mais on fonce quand même. Cela peut se passer ainsi, parce que ce sont des films qui ne coûtent pas cher.

Gustave Kervern : Par exemple, et comme à notre habitude, notre scénario est passé par plein d’étapes….

Benoît Delépine : On était parti sur un film, où un journaliste de province joué par Dupontel pète les plombs et décide d’aller mener une contre-enquête sur le 11 septembre à New York. On s’est aperçu que ça allait trop faire « théorie du complot » et Taxi Driver. On est parti sur autre chose…

Gustave Kervern : (…) Sur la mythologie grecque à Montpellier avec un Diogène moderne, le punk à chien : quelqu’un qui laisse tout tomber pour vivre dans un « tonneau »…

Benoît Delépine : (…) On l’avait même trouvé ! Une sorte de conduite de ciment, où le gars aurait habité. C’est parti assez loin et ça se finissait en Chine.

 

- UN TONNEAU DANS UNE ZONE COMMERCIALE

Gustave Kervern : On avait commencé à écrire des scènes où il y avait déjà les personnages des deux frères et des parents. Ces derniers vivaient dans un appartement du centre-ville, mais c’était pénible de devoir filmer autant de scènes à l’intérieur. Tout a changé quand on a eu l’idée de la zone commerciale.

Benoît Delépine : Quand on a fait les repérages à Bègles, c’était inouï. On aurait dit une sorte de palais, tout en marbre : un vrai temple de la consommation !

Gustave Kervern : J’adore l’idée des caméras de surveillance. C’est déjà hallucinant dans la vraie vie : à Nice, ils mettent des PV grâce à elles. Pour le film, on n’a rien reconstitué car chez « Carrefour », on a eu accès à leur système. On était scié : c’était l’occasion de montrer que nos moindres faits et gestes sont surveillés. Les zones commerciales sont hyper sécurisées : il n’y a jamais de problème ni de punk à chien ! Du coup, c’était intéressant de balader un mec comme ça dans cet endroit : il ne s’y retrouve pas, parce que tout est trop propre. Ce sont aussi de vrais lieux de vie moderne. A Toulon, par exemple à « Grand Var », c’est le but de promenade de beaucoup de gens…

Benoît Delépine : (…) En même temps, je ne déteste pas ce genre d’endroits !

Gustave Kervern : C’est pour ça que le film n’est pas une vraie critique de ce lieu. On peut s’y sentir bien et y trouver un mélange incroyable de gens. Il y a la clim’, de bons fauteuils et ce côté linéaire des produits, c’est rassurant.

Benoît Delépine : Dans le mot « cinématographique », il y a le côté graphique et il a toujours été fondamental dans nos films. Dans Aaltra, on trouve des longues lignes droites, les autoroutes, le cinémascope. Avida a un rapport avec la peinture, le zoo. Pour Louise-Michel, c’était le contraste entre l’usine et Jersey. Dans Mammuth, c’était le road movie. Dès qu’on a pensé à ce lieu avec le centre commercial, les images ont donné corps à l’histoire : c’était comme un western moderne.

- UN FILM REECRIT DU SOIR AU MATIN

Benoît Delépine : On a une façon très particulière de travailler. On a une petite équipe et on peut se permettre de changer ou de supprimer les scènes au dernier moment. Un film, c’est comme un être vivant, qui évolue au fil du temps. Avec Gustave, on a confiance l’un en l’autre : du coup, on est capable de réécrire une scène le matin et de la proposer aux acteurs. C’est ce qui procure du plaisir sur un tournage : à chaque seconde, on est polarisé sur l’histoire.

Gustave Kervern : On améliore sans cesse le scénario.Comme on tourne quasiment dans l’ordre chronologique, on peut bonifier certaines scènes et en enlever d’autres qui sont inutiles. Au final, le film est souvent meilleur que le scénario de base et c’est aussi l’avis des acteurs.

Benoît Delépine : Dans Le grand soir, il y a une scène où Poelvoorde et Dupontel parlent en même temps, face à leur père. Au moment du montage, on n’a pas voulu couper ça ! Lors du tournage, on leur avait juste donné deux axes : des trucs de punk à chien pour Poelvoorde et pour Dupontel, la technologie télé, parce qu’il est fan de ça et possède un Home Cinéma. Ils ont dû préparer le truc chacun de leur côté, mais ça a été extraordinaire dès la première prise ! La scène filmée en travelling où Poelvoorde et Dupontel passent d’un pavillon à l’autre n’était pas écrite, on n’avait rien prévu ! On a fini par trouver un lotissement, sauf que certains habitants n’étaient pas là. Quand les deux frères passent au-dessus de la barricade, c’est moi qui leur gueule « Qu’est-ce que vous faites là ?! »

Gustave Kervern : Le travelling s’est fait à l’arrache, inspiré par une vieille scène récupérée du scénario sur Diogène !

Benoît Delépine : On ne réfléchit pas vraiment en terme d’évolution de mise en scène. Avant, on était davantage dans des tableaux et, sur ce film-là, on a décidé de bouger un peu plus, d’utiliser la caméra à l’épaule, mais sans en faire trop. On ne va pas passer à la Steadycam ou à la caméra qui vole, ça ne nous ressemble pas. C’est plus une question de feeling…

- AU PAYS DES PUNKS A CHIEN

Benoît Delépine : Notre point de départ - le Diogène moderne - c’était forcément un punk à chien, quelqu’un qui arrive à être libre et autonome. Le punk, ça n’était pas seulement la musique mais un rejet de la société de consommation, sans le côté ‘baba cool’. C’était parfois violent mais ça impliquait aussi le dénuement, l’idée de ne pas faire partie d’une société qui court à la catastrophe.

Gustave Kervern : Les punks à chien, ça fait un moment que l’on tourne autour. Ce sont eux qui nous abordent le plus dans la rue : avec Groland, on en a vraiment une bonne clientèle, même si, malheureusement, ils ne vont pas au cinéma (rires). Visuellement, ils sont souvent beaux et ce sont des gens fascinants. Ils ont du courage, ce sont des laissés-pour-compte, des jeunes en rupture familiale…

Benoît Delépine : (…) Ce sont aussi des aventuriers. Ils se baladent un peu partout en France, ils sont obligés de faire des petits boulots de temps en temps, comme les vendanges. Il y a aussi des histoires d’amour et il y a leurs relations avec leur clébard. Il y a un punk à chien que je vois régulièrement et qui me raconte des choses extraordinaires : il se barre en Allemagne, il se fait chaque fois gauler dans le train donc il en a pour des centaines de millions d’euros d’amende ; il a une clé USB remplie de photos avec ses copines et qu’il est tout fier de montrer aux flics…

Gustave Kervern : La séquence du début est tournée avec de vrais punks à chien. Humainement, ils sont touchants et ils ont de vraies personnalités. Dès le premier plan, je trouve que Benoît est beau. Les gens ont souvent peur d’eux dans la rue alors si le film peut changer un peu notre regard sur eux… On nous fait tout le temps peur dans cette société. Même moi, je suis pollué par tout ça. Il faut prendre sur soi, se forcer à sortir de sa carapace pour aller vers les gens. C’est un travail quotidien.

-MADAME JACQUELINE ET LES AUTRES ...

Gustave Kervern : On a toujours eu ce plaisir à faire des rencontres, à choisir des figurants parmi les habitants. Par exemple, dans la scène où Benoît vient fouiller dans les courses de clientes sur le parking et rentre dans leur voiture, on est tombé sur deux femmes adorables qui nous ont reconnus grâce à « Groland ». On leur a proposé de jouer dans le film et hop, on a tourné à l’arrache et elles sont étonnantes de naturel.

Benoît Delépine : Madame Jacqueline, qui joue la cliente du supermarché avec laquelle Benoît entame une grande discussion, c’est aussi une aventure extraordinaire. Quand on gambergeait sur le sujet, je suis tombé sur l’émission d’Isabelle Giordano où j’ai entendu cette dame qui parlait des zones commerciales avec une gouaille hallucinante. J’ai récupéré ses coordonnées et, sans l’avoir jamais vue, on lui a donné rendez-vous sur le tournage. On a vu arriver une femme hallucinante, avec son fameux béret. Elle nous a fait un numéro dément, en oubliant complètement la caméra. Cette dame représente tout ce qu’on aime : elle est indépendante et digne.

Gustave Kervern : Un personnage comme elle, on n’a pas envie de la diriger. On savait qu’elle était bavarde, qu’elle n’aurait pas peur. Ca suffisait. On lui a demandé de parler plutôt de tel sujet, comme l’arnaque, et de se promener dans tel rayon, mais pas de réciter un dialogue. Elle a une incroyable force vitale. C’est la beauté du quotidien qu’on adore filmer.

Benoît Delépine : Et puis, Benoît s’est arrangé pour faire des ponctuations et conduire l’échange.

Gustave Kervern : Je repense à Husbands de Cassavetes. Quand tu regardes les seconds rôles, ils sont tous sublimes. En France, c’est plus dur de trouver des acteurs qui sont des forces de la nature. C’est pour ça qu’on prend des belges, parce qu’ils sont davantage expansifs, ils ont moins peur du jugement de l’autre. Dans nos films, on fait attention à tout le monde : il faut que chacun ait à « manger ».

Benoît Delépine : Personne n’est figurant. Je n’aime pas ce terme : c’est comme si on les considérait comme des figures que l’on pose à la manière d’un élément de décor…Je suis super content du cinéma que l’on fait pour une raison simple : la bonté qui en émane. Tu peux observer la nature humaine et te dire qu’on n’est pas devenu des robots.

-POELVOORDE ET DUPONTEL

Benoît Delépine : On connaissait Poelvoorde et Dupontel depuis une quinzaine d’années, mais chacun de leur côté. On les avait déjà fait tourner de petites scènes dans nos films, donc il existait une forme de fraternité. Les réunir était notre challenge : c’est inouï que deux personnes, avec le même goût du cinéma et de l’humour noir, n’aient jamais joué ensemble. Ce sont deux personnalités très différentes et il a fallu les convaincre.

Gustave Kervern : On les voulait absolument. Il n’était pas question de jouer nous-mêmes dans le film et nous n’avions personne d’autre en tête. Je ne crois pas qu’on aurait fait le film sans eux.

Benoît Delépine : Je me souviens que Benoît ne voulait pas se faire une crête. Ça nous emmerdait parce que même avec un maquillage bien fait, ça se voit. On lui a demandé de couper déjà un peu sur les côtés et le coiffeur a foncé pour tout enlever. Benoît s’est vu et il s’est plu ! Comme on tournait dans l’ordre chronologique, Albert ne devait pas se sentir trop à l’aise : son personnage est un vendeur, assez rigide, qui ne se libère que peu à peu. Il y a une forme de complicité et de respect qui s’installe. La dynamique des rapports entre les deux frères s’inverse.

- LA SORCIERE BRIGITTE FONTAINE

Gustave Kervern : Cela relève du plaisir de rencontrer quelqu’un de différent. Le simple fait d’organiser un repas avec Brigitte Fontaine nous a séduit. C’est pareil avec elle comme avec des gens inconnus qui nous attirent.

Benoît Delépine : Brigitte a été à la hauteur de nos attentes. Le repas lui-même était extraordinaire. On s’est très bien entendu et lorsqu’on lui a dit qu’on la voyait dans le rôle de la mère des deux héros, elle nous a répondu : « Moi ? Une Mère ? Et en plus de deux vieux schnocks pareils ? Jamais ! Je ne veux jouer qu’une sorcière qui fume dans une forêt bretonne ». On lui a envoyé le scénario, en remplaçant « La mère » par « Une sorcière qui fume dans une forêt bretonne » et, le lendemain, elle nous a appelés, très enthousiaste. Pendant tout le film, elle n’arrêtait pas de dire « Je ne suis pas votre mère !!!! ». C’est un phénomène. Des gens indépendants, fantaisistes, plein d’humour comme elle, c’est fabuleux.

Gustave Kervern : Elle savait tous ses textes. Par contre, elle ne connaissait ni Poelvoorde, ni Dupontel. Elle est à l’image de Depardieu : ce sont des gens qui te flairent et s’ils ne t’apprécient pas, ils peuvent te mordre. Ce sont des instinctifs et on a eu de la chance qu’elle nous aime.

Benoît Delépine : Ce qui nous a fait super plaisir, c’est lorsqu’Areski Belkacem lui a demandé quel genre de gars on était. Elle lui a répondu : ‘Ils sont comme nous’. Lui aussi nous a bluffés dans le film : par son calme, il contrebalançait parfaitement avec Brigitte. Brigitte nous avait fait un beau cadeau, en écrivant une chanson qui s’appelle « Le grand soir ». C’était vraiment un appel à la révolution et il devait conclure le film. Mais, au montage, on s’est aperçu qu’un appel aussi tranché ne nous correspondait pas : on n’y croit pas, alors pourquoi donner envie aux jeunes de tout casser ? Péter les choses en une journée ? Et après ? Franchement, notre idée est que c’est déjà à chacun de faire en soi la révolution.