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Malgoska Szumowska : "A travers la prostitution, les hommes sont peut-être eux-mêmes exploités"

La rencontre de la réalisatrice polonaise et de la scénariste danoise avec des jeunes prostituées leur a permis de s'en prendre aux idées reçues...

 

ENTRETIEN AVEC MALGOSKA SZUMOWSKA ET TINE BYRCKEL

Tine Byrckel : L’idée d’origine vient de la productrice Marianne Slot avec qui je collabore depuis longtemps. Ces jeunes femmes qui se prostituent pour pouvoir mener à bien leurs études, les médias en parlent régulièrement. Ce fait de société l’intriguait.

Qu’est-ce que ça voulait dire pour ces jeunes femmes? Qu’est-ce que ça racontait sur la société ? Est-ce que la prostitution est l’ultime libération de la femme qui prend possession de son corps, y compris du droit de le vendre ? Ou bien est-ce une soumission intolérable ? Nous avions envie de poser cette question sans émettre de jugement, ce que le cinéma permet mieux que tout autre medium.

Comment en êtes-vous venues à écrire ensemble le scénario ?

Tine Byrckel : Marianne et moi cherchions une réalisatrice ou un réalisateur pour travailler sur ce projet. Nous suivions le travail de Malgoska et avions été totalement saisies par son troisième longmétrage 33 Scenes from Life. Malgoska a d’abord rencontré Marianne.

Malgoska Szumowska : J’ai été partante tout de suite. Cela a été le début d’une belle collaboration qui a duré trois ans !

Tine Byrckel : Malgoska sait traduire en images l’universel dans des tout petits détails. C’était comme cela que ce film devait se faire pour ne pas devenir moralisateur mais mettre en jeu la responsabilité et le désir de chaque protagoniste.

Comment s’est déroulée cette écriture à quatre mains ?

Tine Byrckel : Avant de rencontrer Malgoska j’avais travaillé sur une structure mettant en présence une journaliste et plusieurs filles. Il y avait aussi ce clin d’oeil à Virginia Woolf et à Mrs Dalloway dans la construction du scénario, avec cette journée d’une femme qui pense au dîner qu’elle doit préparer. Ici c’est également un dîner qui se prépare, mais un dîner d’affaires.

Le questionnement se loge dans des gestes et des dialogues très quotidiens plutôt que de le faire passer par des grandes paraboles. Ensuite, avec Malgoska à Varsovie, nous avons mis en place une centaine de scènes. C’est à partir de là que j’ai écrit les premières versions du scénario.

Avez-vous enquêté sur la prostitution pour préparer l’écriture de Elles ?

Tine Byrckel : Nous n’avons fait des recherches sur le terrain qu’après l’écriture des premières versions du scénario. En France, nous avons demandé à l’excellente documentariste Hélène de Crécy d’aller interviewer des jeunes filles. Elle a été fascinée par ces histoires, au point d’en réaliser un documentaire Escort, également produit par Marianne Slot.

Malgoska Szumowska : Avant le début du tournage, je tenais à rencontrer des jeunes prostituées. En Pologne - je le savais pour l’avoir lu dans les journaux - de nombreuses étudiantes sont contraintes de coucher avec les propriétaires des logements qu’elles occupent. J’ai été très impressionnée par le témoignage d’une jeune fille à la fois belle et élégante. Dès le début de l’entretien, elle n’a parlé que de sexe, ce qu’elle faisait et ce qu’elle aimait...

Avez-vous obtenu des réponses auxquelles vous ne vous attendiez pas ?

Malgoska Szumowska : Pour être honnête, je dois dire que j’ai été choquée. Choquée par le fait qu’une fille aussi jolie et intelligente éprouve du plaisir à coucher avec des hommes pour de l’argent. Et ce n’était pas uniquement pour répondre à des besoins vitaux tels que se nourrir et se loger, mais c’était aussi pour se faire plaisir et avoir une vie plus agréable. Ça allait, en fait, dans un sens très différent de la vision fantasmée que les gens ont de la prostitution !

Tine Byrckel : Nous avons rencontré des jeunes filles bien plus fières et désinvoltes que ce que nous avions imaginé. Loin de ces récits qui se vendent dans les médias, des histoires racoleuses de jeunes femmes qui se font abuser. Nous ne voulions ni parler de trafic, ni de macs, ni de drogues.

Nous voulions parler de jeunes femmes qui décident elles-mêmes de se prostituer, avec l’ascension sociale comme but avoué. C’est bien plus dérangeant. Il y a la question de l’objet, de la femme-objet, mais il n’y a pas que ça. II y a d’un côté des hommes qui demandent peut-être à travers le sexe un semblant... d’amour.

Et de l’autre, des femmes qui demandent... des objets ! Tous ces objets que veulent les femmes, à l’image de la consommation effrénée de nos sociétés, symbolisée par les magazines féminins. Les jeunes femmes que nous avons rencontrées veulent tout et tout de suite. Elles sont prises par une sorte de vertige matériel.

Malgoska Szumowska : Autre surprise, la rencontre d’une fille d’à peine vingt ans qui en savait plus sur le sexe que moi qui en avais trente-six. Nous avons commencé à entrevoir que le film ne resterait pas uniquement sur le terrain du social, mais que le sujet serait beaucoup plus vaste. Nous allions parler de l’intimité des femmes.

Une idée forte du film est de mettre en parallèle le travail de la journaliste, une femme bien établie dans la société, et celui des étudiantes qui se prostituent…

Malgoska Szumowska : Absolument. Nous faisons toutes sortes de choses pour de l’argent. Ce que fait la journaliste dans sa vie personnelle, c’est accepter beaucoup de compromis, des choses qui ne lui plaisent pas. En plus de son activité professionnelle, elle passe la journée à préparer un repas pour le patron de son mari. Devant ce dernier, elle passe sous silence ses frustrations et ses opinions. Moi-même, en tant que réalisatrice, je suis parfois amenée à accomplir, pour financer mes films, certaines démarches déplaisantes… Pourquoi le sexe est-il à part ? Les gens font parfois de lourds compromis. Peut-on comparer cela avec le fait de se prostituer ?

Tine Byrckel : Le personnage de la journaliste, qui rencontre des difficultés à garder de la distance, fait prendre conscience au spectateur de son propre plaisir de voyeur. On ne peut pas ici - nous l’espérons - garder complètement intacte sa bonne conscience politiquement correcte et se dire “comme c’est terrible”.

Le travail avec les actrices a-t-il eu une influence sur l’écriture du film ?

Malgoska Szumowska : Bien plus qu’une influence, je peux dire que d’une certaine manière, elles portent le film. Car après chaque journée de tournage, en fonction de ce qui avait été fait et dit, je modifiais les scènes que nous tournerions le lendemain. Les actrices m’inspiraient de nouvelles idées et j’arrivais chaque matin avec des changements dus à leur travail. On peut dire que Elles est une entité féminine constituée de toutes ces femmes qui ont travaillé dans une grande proximité.

Une fois le tournage terminé, le montage a-t-il été une étape déterminante ?

Malgoska Szumowska : Le montage est une étape cruciale dans mes films, en raison de ma manière de travailler. J’ai réalisé beaucoup de documentaires avant de passer à la fiction, et j’ai conservé l’habitude de donner une grande place au montage dans la création. Ce qui m’importe c’est une justesse dans ces petites émotions portées par des gestes, souvent spontanées. Ce que je cherche à faire passer, c’est avant tout l’intimité.

Diriez-vous de vous-mêmes que vous êtes féministes ?

Malgoska Szumowska : Je me ressens comme une féministe née. Je suis naturellement une femme forte et indépendante, qui a toujours fait son travail sans se poser la question de savoir si c’était un métier d’homme ou de femme. Mais je ne fais pas partie de l’un de ces mouvements féministes polonais dont, pourtant, je soutiens les revendications. Je ne veux pas faire partie d’un groupe.

Il est probable que Elles ne plaise pas à certains hommes, car il leur renverra une idée d’eux-mêmes qu’ils n’aimeront pas. Il est possible que les hommes sachent qu’à travers la prostitution, ils exploitent les femmes, mais l’idée qu’ils y sont peut-être eux-mêmes exploités ne leur vient pas à l’esprit.

Tine Byrckel : Je pense que le « féminin » dans le monde implique une notion de gratuité. « Donner sans compter »… Mais cette notion n’a plus sa place dans un monde où tout est tarifé, compté, mesuré. Ce qu’il faut peut-être voir, c’est que cette féminité-là, qui touche au sacré, ce n’est pas qu’aux femmes de la porter. Et c’est là, je crois, que l’image de la femme prostituée souffrante constitue le dernier bastion inconscient contre le tout-calculé. Une défense qui se noue autour du sexe et de l’amour. Si ces filles ne souffrent pas, l’idée qu’elles se vendent nous est finalement encore plus insupportable. Que ces jeunes femmes-là sachent très bien calculer, voilà ce qui est vécu comme menaçant. Les gens sentent que quelque chose bascule avec ça. Il y a un malaise autour de la prostitution, un malaise qui se joue littéralement sur le corps de la prostituée, mais qui nous concerne tous.

Vouloir interdire la prostitution est pour moi un leurre qui nous protège surtout nous-mêmes, sans toucher aux problèmes en profondeur. Nous nous sentons menacés par le fait que « tout » soit à vendre. Pourtant ce n’est pas le problème des prostituées, c’est un problème de société.

Si on veut garder du sacré, gardons-en ! Mais plutôt en permettant à tout le monde de faire des études, gratuitement. Si nous ne voulons pas y mettre les moyens, arrêtons de juger la prostitution. Certains, de par leur position sociale, n’ont pas besoin de se prostituer pour obtenir ce qu’ils veulent. Une certaine hypocrisie bourgeoise reste bien intacte, chez les féministes comme chez d’autres.

Ce film vous a t-il changées ?

Malgoska Szumowska : De tous mes films, c’est celui qui m’a le plus transformée, même si chacun de mes films a changé quelque chose dans ma vie. Elles m’a amenée à partager l’intimité des femmes, à réfléchir à leur solitude. D’une certaine manière, ce film m’a fait devenir une femme !