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Marie Gillain : "Vivre totalement son plaisir..."

Entre sexe et sentiments, le personnage de Louise, qui "a perdu son clitoris", a séduit la comédienne Marie Gillain par la légereté avec laquelle le scénario dessinait cette jeune femme franche et maladroite.

Qu'est-ce qui vous a séduit dans ce projet ?

Le sujet. Parler du plaisir féminin, ce n’est pas un sujet souvent développé au cinéma. J’aimais bien la construction du scénario, et ce ton de comédie qui, tout en étant léger, aborde aussi de vrais problèmes et propose un réel questionnement où chacun peut se reconnaître. L’originalité du film vient de sa drôlerie, amenée par la faiblesse des personnages, leurs failles, leurs contradictions, leurs maladresses, et tout cela traité avec un regard d'une vraie finesse. Ce film riche en relations humaines et en émotions, oscille entre le film d’auteur et la comédie. Je trouvais le personnage de Louise très attachant, son parcours aussi. Au début, elle est sûre d’elle-même, sûre de la façon dont elle prend son plaisir, elle s'étonne même que ce soit si compliqué pour son entourage !

Dans la première scène, on voit Louise et François prendre énormément de plaisir à faire l’amour. Puis…

Oui, Louise et son petit-ami arrivent à avoir le même timing dans le plaisir et à se donner de bonnes notes ! C’était original de prendre ce point de départ-là. Cette scène d'amour en ouverture du film est belle, car on a plutôt tendance à parler d’abord des problèmes de couple, et voir ensuite comment ça dégénère au lit. Dans ce film au contraire, tout va très bien au lit, mais tout à coup, quand Louise doit s’engager sentimentalement, elle craque et s’enfuit en courant. Elle panique, et tout s’effrite. Au début, Louise est complètement épanouie dans sa vie sexuelle, mais par contre, sur le plan sentimental, c'est beaucoup plus compliqué, et ce sera seulement quand elle aura son "blocage" qu’elle réalisera que tout ne va pas si bien que cela.

C’est la peur des sentiments ?

Oui, elle est assez individualiste, il faut que ça marche, et tout de suite. En cela, c’est une fille assez moderne. Elle n’admet pas les ratages, les échecs. Elle a besoin de rapports de force, besoin de tout maîtriser dans sa vie, dans sa relation amoureuse, dans son plaisir. Si quelque chose lui échappe, elle panique. Son grand problème est de ne pas arriver à se faire confiance, et à faire confiance à l’autre. "Ce n'est pas parce qu'on couche ensemble qu'on est ensemble", dit-elle à François, son petit-ami. C’est une façon de dissimuler son attachement, une façon de lui dire, "surtout ne crois pas que je vais m’attacher à toi". Tant qu'il y a une sorte d'harmonie sexuelle entre deux personnes, tout va bien, chacun y trouve son compte, mais dès qu'on commence à s’attacher, toutes les questions se posent, les névroses s’expriment. On se sent brusquement fragile, vulnérable. Louise est incapable de se projeter dans l’avenir, parce qu’elle doit d'abord oser affronter ses problèmes personnels.

D'où son blocage ?

Oui, elle panique à l’idée de s’engager, et comme par hasard, c’est à la veille de présenter son petit ami à ses parents qu’elle perd son plaisir. Ça vient peut-être aussi de l’image des couples qu’elle a autour d’elle, celui de ses parents qui vivent dans le compromis depuis des années pour maintenir l’équilibre familial, et celui de sa soeur, qui simule, car elle n’imagine pas qu’on puisse faire autrement.

Louise a recours à de curieux remèdes pour retrouver son plaisir : yoga, sexologue, marabout, "amoureulogue"…

Au début, elle se persuade que son problème est purement mécanique, et petit à petit, ses échecs l’amèneront à découvrir que son désarroi est beaucoup plus intérieur. Elle nous laisse alors entrevoir ses failles. Et au bout d’un moment, elle n’est qu’une boule d’émotions qui ne demande qu’à évacuer toutes les frustrations, les non-dits, les désirs, tous les doutes qu’elle a emmagasinés depuis des années.

"Il faut laisser couler", lui avait dit le marabout.

Oui, c’est une jolie métaphore. D’ailleurs tout se met à couler autour de Louise, les fuites d'eau dans sa salle de bains reflètent un peu tout ce qui se déglingue à l’intérieur d’elle-même. Et puis il y a la scène où elle s'effondre en larmes dans la boîte de lesbiennes, elle laisse enfin aller ses émotions…Ce sont toutes ces petites subtilités, en apparence anodines, qui m'avaient plu dans le scénario.

Isabelle Broué dit avoir été frappée de voir à quel point les femmes s’accommodent souvent d’une sexualité qui est loin de les satisfaire, faute d'aborder ce sujet dans leur couple.

J’ai l’impression que la femme a un rapport plus complexe que l’homme avec son désir et son plaisir. Peut-être manquons-nous quelquefois de courage pour l’exprimer, de peur d’ennuyer l’autre avec nos subtilités parfois contradictoires ? À moins de rencontrer l’attention nécessaire…

Louise revendique cette liberté pour les femmes. Elle ne supporte pas que sa soeur et sa mère acceptent de simuler l’orgasme, "par amour", comme elles disent.

Cette fille a au moins le mérite d’être quelqu’un de tout à fait honnête, tout se lit sur son visage. Elle a besoin de vivre totalement son plaisir, alors que sa mère et sa soeur se voilent la face depuis des années, et finissent par s’accommoder de simuler. Louise manque peut-être de psychologie dans sa façon de dire des vérités, mais finalement, elle rend service autour d’elle.

"Y en a marre du mythe de la pénétration", dit-elle. Beaucoup de femmes le pensent, peu le disent et exigent une sexualité plus nuancée.

Le film n’est pas "anti-pénétration" non plus ! Sans être militant, ni féministe, ni pamphlétaire contre les hommes, il peut réveiller certaines questions ! Il ne s'agit pas d'accuser les hommes ou les femmes et se renvoyer la balle éternellement. C’est la façon dont ensemble, les hommes et les femmes font l’amour qui est intéressante. C'est un peu ce que fait Louise au début avec sa maladresse, elle essaie de pousser un cri de révolte, elle voudrait parler, communiquer... Elle a tendance à ne pas mesurer ses propos, mais toutes ses expériences lui permettent d'évoluer et de faire évoluer son entourage. Peut-être qu'en sortant du cinéma, les gens auront l’occasion et l’envie de parler de tout cela un peu plus simplement.

Que conseilleriez-vous aux jeunes femmes atteintes de "clitoridum recalcitrum" ?

Si une femme n’a plus de plaisir avec son corps, il faut parler. Dans une liaison durable, l’autre est un peu comme un miroir, il nous renvoie notre propre incapacité à formuler certaines choses, à dire tout simplement qui l’on est vraiment. Oser avouer qu’on n’a pas de plaisir à tel moment, c’est aussi dire, "Voilà, il faut que tu m’acceptes telle que je suis. Je ne suis pas forcément la catcheuse du sexe, la performeuse que tu peux imaginer". De toute façon, rien de sert de trop intellectualiser, car on sait que le plaisir est une sorte d’alchimie un peu mystérieuse des corps que l’on ne peut pas vraiment maîtriser…

Avez-vous imaginé vos réactions si vous vous trouviez dans la situation de Louise ?

Personne n'est à l'abri de ce genre de panne ! Moi, j’aurais eu tendance à devenir un monstre de culpabilité, mais heureusement, j’ai appris à avoir plus de légèreté, à prendre la sexualité plus comme un jeu, et non pas comme un devoir.

Comment avez-vous abordé ce rôle ?

J’ai beaucoup observé Isabelle Broué ! Ce n’est pas son histoire bien sûr, mais par beaucoup d’aspects, son héroïne est proche d’elle… Louise est un personnage rempli de contradictions, elle est volontaire et à la fois très vulnérable. Je voulais m'attacher à rendre la drôlerie avec laquelle elle exprime sa détresse, en la cachant derrière une attitude un peu agressive ou autoritaire. Je crois qu’Isabelle a réussi à faire partager la détresse intime de cette fille et à nous donner envie de suivre son histoire.

Quel souvenir gardez-vous de ce tournage ?

J'ai aimé la façon dont Isabelle a pris à coeur ce projet, et le sérieux avec lequel on a essayé d’explorer profondément les rapports humains entre tous ces personnages. Un metteur en scène a besoin d'un large soutien dans un premier film. Isabelle s’est entourée d’une équipe technique compétente et totalement impliquée dans cette aventure. Marie Masmonteil, la productrice, est aussi quelqu’un d’extrêmement passionné et entier. On sentait que chacun portait ce film de façon très personnelle et avait envie de mener à bien sa réussite. Isabelle est assez perfectionniste, donc il y avait un réel engagement, et à la fois une ambiance de légèreté, de drôlerie, une vraie gaieté au quotidien.