Navigateur non compatible. Veuillez utiliser un navigateur récent

Michale Boganim : "L’exil, c’est plus qu’une blessure, c’est un mode d’être, permanent, indélébile, inéluctable."

La réalisatrice raconte son travail sur les souvenirs (insaisissables), sur les images (immontrables) et sur les sons (intraduisibles) afin de restituer en un film ce "sentiment juif" où l'exil, l'humour et le besoin de se raconter des histoires constitue, à travers les continents (l'Odessa d'Ukraine et l'Odessa d'Amérique), une façon d'être et exprime toujours le même attachement charnel à une terre.

LES CONTES D’ODESSA

La lecture des CONTES D’ODESSA d’Isaac Babel m’a mise sur le chemin de ce film. Puis le voyage que j’ai entrepris sur les lieux m’a amenée à rencontrer des personnages qui avaient le même humour, la même exubérance, les mêmes expressions, les mêmes gestes que ceux évoqués dans ces contes. Et les histoires qu’ils racontent sont toujours les mêmes. Ces personnages baroques m’ont fait penser à ceux de Federico Fellini dans AMARCORD ou PROVA D’ORCHESTRA, ou encore à ceux d’Otar Iosseliani.

J’ai eu cette étrange impression d’être assise sur le même banc qu’Isaac Babel, mais dans une ville altérée par le temps. L’Odessa d’Isaac Babel, le quartier appelé Moldavenka, est aujourd’hui désertée, laissant un fort sentiment d’abandon et de vide. La vitalité d’Odessa telle qu’elle est décrite, chez Isaac Babel, nous la retrouvons dans Little Odessa, à New York et à Ashdod, des lieux créés de toutes pièces, un Odessa qui n’existe plus.

ODESSA

Le film s’architecture autour d’une ville, d’un lieu. Mais d’arrivées en départs, d’illusions en désillusions, cette ville devient au fil du film un personnage fictionnel, une icône. Un endroit inaccessible et imaginaire. Des cartes postales que l’on accroche compulsivement sur les murs, une musique que l’on ressasse sans fin, jusqu’à saturation, jusqu’à l’excès.

Odessa c’est le fil rouge, mais le film est davantage une réflexion sur le sentiment d’exil, l’attachement charnel que l’on peut avoir à la terre de son enfance. Un des personnages dit : « un toast pour Odessa Mama, parce qu’il n’y a pas de meilleure mère» . « Odessa Mama» , c’est la mère. « Brighton Papa» , c’est le pays d’adoption, New York.

LES PARADIS PERDUS

Odessa fait partie de ces lieux aux noms incantatoires, ville mythique qui fut entre autre le berceau de la culture Yiddish, un de ces lieux que l’on porte en soi bien avant de s’y être rendu. Un peu comme Alexandrie ou Constantinople. La réalité d’aujourd’hui est devenue bien différente...

Ces villes sont tombées dans une sorte de déshérence.Mais Odessa n’est pas le seul mythe de ce film. L’Amérique, comme nouvel Eldorado, et Israël, paradigme mythique de la Terre promise, sont deux autres pôles du film. À la fin, le paradis perdu n’est pas forcément Odessa, mais peut-être aussi l’Amérique ou Israël. Un retournement qui, à la réflexion, m’apparaît comme au coeur de l’approche de la ville de Macao dans un de mes précédents films.

Ce qui m’intéresse c’est la façon dont les gens, avec le temps se réinventent une Personne, ou un Lieu, tissent leur propre fiction. La force de la mémoire, c’est de transformer le réel...

TRACES

C’est certainement cette phrase de Paul Celan, « Dans l’air demeurent tes racines, là dans l’air...» , qui m’a donné l’idée d’aller à Odessa à la recherche de traces, et puis je me suis aperçue que rien n’était réellement tangible, que les traces étaient peut-être ailleurs. Il y a eu au départ une volonté de filmer un monde qui disparaissait. Mais plus tard j’ai compris que les exilés Odessites vivant à Brighton Beach ou à Ashdod sont eux aussi les dernières générations. Ceux d’après seront déjà Américains ou Israéliens. Il n’y a pas de filiation. Les hommes que j’ai filmés sont des derniers hommes.

TRYPTIQUE

Trois variations sur le même thème : l’exil qui se rejoue à chaque fois, comme l’éternel mythe de Sisyphe.

Trois tableaux, trois couleurs...Les lieux de tournage m’ont directement inspirée pour les partis pris formels.Bleu gris pour Odessa que Pouchkine avait nommé la ville poussiéreuse. Le lieu chargé d’histoire a quelque chose d’une beauté fânée.Rouille pour Little Odessa, l’enclave est située entre deux stations de métro et la litanie sonore du train nous rappelle sans cesse les départs et les arrivées...

Brique, c’est aussi la couleur des immeubles de Brighton Beach.

Blanc surexposé à Ashdod. Cette ville-champignon, aux abords du désert, s’est construite très rapidement au fil des immigrations. Une ville sans visage, dont les rues n’ont même pas d’identité, comme la « rue de l’intégration» .

La lumière et la chaleur écrasante sont autant d’éléments hostiles pour des gens qui arrivent tout droit d’Odessa.

Ils sont projetés directement au Moyen-Orient, dans un contexte politique et culturel très éloigné de ce qu’ils connaissent.

Ashdod, c’est un non-lieu, un no man’s land qui remplit sa fonction utilitaire. Une ville de développement type en Israël, un état permanent de chantier où le bruit des constructions nous dit que d’autres immigrés vont arriver...

LE REEL, L’IRREEL ?
 
La dimension de l’irréel, de lieux et temporalités mêlés et juxtaposés, me fascine.
Il y a quelque chose d’intuitif dans ma démarche, des impressions très fortes, que j’essaye de retranscrire avec tous les moyens du cinéma y compris celui de la fiction. Ce qui m’intéresse c’est de sonder des états, de sonder l’âme des personnages pas seulement dans leur réalité, mais dans leurs intimités, dans leurs fantasmes, dans leurs projections et leurs imaginaires.
C’est aussi la raison pour laquelle les personnages que j’ai choisis ont tous un rapport irréel et fantasmé avec la réalité qui les entoure : ils sont hors temps et hors lieux. Les paroles des vieilles femmes d’Odessa sont étrangement désincarnées, elles vivent saturées de souvenirs. Elles sont irréelles.
 
LES TROIS UTOPIES
 
À travers l’histoire des personnages, ce sont les histoires de trois grandes désillusions. À Odessa, les escaliers du cuirassé Potemkine représentent la fin d’une époque. Aux Etats-Unis, les Russes sont attirés par le américaine, « the pursuit of Happiness» , est symbolisée par la statue de la liberté. En Israël, mouvement, qui est affiché à la sortie du bureau d’immigration. L’un des personnages dit : « je pensais trouver un paradis où tous les juifs sont ?»Les Odessites ont quitté leur ville pour gagner un pays, mais à Ashdod ils sont comme avalés par le désert.
 
LE MAL DU PAYS
 
Ce film sont projetés. Ils entretiennent un rapport fictionnel avec leur passé, mais aussi avec leur présent. Tous les personnages vivent un paradoxe : aux Etats-Unis, ils habitent Little Odessa, un quartier de Brooklyn où le russe s’affiche à toutes les devantures. On est directement plongé dans un univers singulier, un Odessa qui n’existe plus. Leur rapport à l’Amérique est complexe : les Russes de Brighton Beach visitent Manhattan comme des touristes, alors qu’ils vivent à New York depuis 30 ans. En même temps ils brandissent tous le drapeau Américain et chantent GOD BLESS AMERICA.
Leur identité est confuse, leur sentiment d’appartenance est brouillé, entre deux temps et deux désirs. Les vieilles d’Odessa, elles, vivent un exil temporel. Elles sont comme sans attaches avec leur ville parce qu’elles vivent dans un passé révolu et dans la volonté d’être ailleurs, de suivre ceux qui sont partis. Pourtant, elles ne partiront pas, trop attachées à leur mémoire et à leurs souvenirs.
La femme d’Odessa nous dit à la fin : « nous croyons que nous sommes en esclavage... Non, nous sommes en exil, qu’est ce que l’exil... C’est être loin de notre terre» .
 
Mais quelle terre ? Odessa, New York ou Israël ? Tout reste en suspens, parce qu’il n’y a, dans ce film, de lieu pour personne. Tous cherchent un ailleurs inaccessible, irréel. Tout cela me fait penser à cette vieille histoire juive : un homme d’Odessa veut s’exiler et demande au bureau d’immigration la carte des Etats-Unis . Il la regarde, l’ausculte, et s’interroge. Puis il revient, finalement il n’est pas convaincu : « pouvez-vous me donner la carte d’Israël ?» . Il la regarde, s’interroge, et, peu convaincu, il demande le globe... Après quelques instants, toujours insatisfait : « vous n’avez pas un autre globe ?» . C’est un peu l’idée du film.
 
À New York, la voyante dit à Victoria qu’elle cherche un homme ailleurs, pas sur cette terre. Le même personnage nous livre une définition de ce qu’on appelle la nostalgie : « certains disent qu’il faut que je retourne dans mon pays et ce sentiment me passera... Mais peut-être que cela me passera, mais peut être pas» . L’exil, c’est plus qu’une blessure, c’est un mode d’être, permanent, indélébile, inéluctable.Ces personnages, je les filme sans jugement. Ayant eu cette même expérience de l’exil, je ressens profondément cette d’appartenance.
 
LE MOUVEMENT PERPETUEL
L’idée du voyage et du mouvement construit le film. Les trois villes Odessa, New York, Ashdod sont des ports. La fuite du temps, le mouvement des populations, le voyage en bateau, le mouvement de la caméra, personne n’est vraiment à sa place.
Je ne les ai donc pas filmés frontalement, mais avec une certaine distance. J’ai privilégié les plans larges aux gros plans, les plans en mouvement aux plans statiques.L’utilisation du hors champ vise à recréer le sentiment d’absence, il cristallise l’absence, tout ce qui disparaît et qui n’est plus, mais qui en fait est là, en mémoire. Le mouvement de caméra représente aussi cela. Quelque chose qu’on a en mémoire mais qu’on n’approche jamais : c’est une fuite du temps. Un flottement. Une oscillation comme la mémoire.
 
LE PERSONNAGE SUBJECTIF
 
Ce personnage est un voyageur, le film est son regard, sa mémoire. C’est à travers sa subjectivité que l’on fait ce parcours. Il suit le mouvement des personnages puisqu’il est lui-même en mouvement.Depuis que j’ai commencé à faire des documentaires j’ai voulu brouiller les pistes entre la fiction et le réel. Établir un lien entre les deux me parait d’ailleurs beaucoup plus intéressant et plus honnête.
 
Tout film, et notamment le documentaire, est régi par le point de vue unique de son réalisateur.Ceux qui croient pouvoir retrouver dans ce film l’Odessa qu’ils ont connu sont parfois surpris. J’ai essayé d’assumer un parti pris subjectif avec ce personnage. Un peu comme dans LA PYRAMIDE HUMAINE où Jean Rouch nous donne les codes de sa narration dès le départ : c’est la seule partie documentaire de son film.
 
Je peux dire que la seule partie documentaire du film est ce personnage. D’ailleurs, il est filmé très différemment des autres : la partie fiction est tournée dans une esthétique documentaire (caméra à l’épaule notamment) alors que la partie documentaire l’est dans une esthétique de fiction.
 
SONS
 
Le son est traité comme une mémoire collective. Les archives sonores, les musiques et les chansons s’entendent en dehors de leur espace réel. C’est également valable pour certains évènements comme le défilé de l’armée rouge dans un Ashdod très moderne et proche du désert : cela a quelque chose de surréaliste.
 
Avec cet anachronisme et ces juxtapositions sonores, il n’y a plus d’endroit ni de temps réel.
 
TERRES PROMISES
 
Même si Israël existe en tant que nation, cela ne met pas fin au sentiment d’exil. Les Russes se sentent étrangers en Israël et paradoxalement ils y sont plus Russes qu’ils ne l’étaient à Odessa. Un des personnages dit : « nous étions Juifs à Odessa, nous sommes Russes en Israël et nos enfants seront Israéliens» .
 
Certains parlent du Messie, d’autres d’amours perdus qu’ils espèrent retrouver sur une autre terre, tous attendent une sorte de rédemption. Ils sont les naufragés de leurs propres illusions.
 
L’attente d’une terre promise continue d’une rive à l’autre. Ceux d’Israël veulent aller en Amérique, ou retourner à Odessa, quand ceux d’Odessa ne rêvent que de partir. Le voyage ne s’arrête jamais.