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Michale Boganim : "Il n'y avait que la fiction pour pouvoir faire sentir l"invisibilité du Mal..."

Avec l'Ukraine en toile de fond, la réalisatrice avait filmé dans son premier long-métrage documentaire, Odessa... Odessa !, un monde en train de disparaître. Dans La Terre outragée, son premier long-métrage de fiction, elle suit les survivants d'une ville fantôme, anéantie par la catastrophe nucléaire de Tchernobyl. "Je me suis appuyée sur des faits réels, nous explique-t-elle, mais pour composer un film qui raconterait cette présence invisible du Mal, la radioactivité, par le biais des sensations plutôt que des explications."

Vous êtes née en Israël, vous avez été élevée en France. Vous avez tourné un film (Odessa... Odessa !) qui se passe au bord de la Mer Noire. N’y a-t-il pas une implication personnelle dans ce nouveau film où vous retournez encore en Ukraine, et où le statut de l’héroïne entre deux lieux ressemble au vôtre ?

J’ai un rapport lointain avec l’Ukraine de par ma mère. Ma première démarche est celle d’une documentariste. Le déplacement, le regard sur l’autre m’intéressent, j’essaie toujours de rattacher cette exploration de l’ailleurs à quelque chose de personnel.Odessa... Odessa ! était consacré à la communauté juive d’Odessa. J’y étais allée voir ce qui restait du mythe de cette communauté. Et puis à travers ce film j’avais parlé de l’exil, des gens qui transitaient entre Odessa, New York et Israël. J’avais vécu cela. Je suis née en Israël, j’ai vécu à Paris, à Londres, à Berlin…

Dans La Terre outragée, que j’ai eu envie de tourner à partir d’une visite à Pripiat, il y a cette même démarche. Je suis partie de Tchernobyl pour constater qu’à partir de « l’accident », les gens ont dû quitter le lieu. Et le traumatisme, finalement, est au-delà des contaminations, c’est l’évacuation, le départ… Mon père a fait la guerre du Kippour, la guerre du Liban, on a dû quitter Haïfa précipitamment. Cet arrachement brutal m’est familier. J’aurais pu raconter ma propre histoire, mais je trouve plus intéressant d’aller voir ailleurs des histoires qui nous renvoient à nous-mêmes. Le film est une fiction, mais Anya est un peu mon double.

Au delà de la fiction, n’y a-t-il pas une démarche ethnographique ?

Sûrement. J’ai passé beaucoup de temps avec des gens qui avaient subi la catastrophe nucléaire, j’ai fait un travail de recherche énorme. Je suis allée dans la zone et en Biélorussie qui a été également affectée par le nuage. Je me suis imprégnée du lieu. J’ai pris beaucoup de photographies de repérages .À la manière des anthropologues, j’ai vécu avec les gens pour aller vers l’intime. C’est à partir de ces histoires réelles que j’ai construit le scénario.

Ce n’est ni un réquisitoire, ni un film héroïque à la gloire des liquidateurs, ni une reconstitution historique, ni un film catastrophe. Votre choix est-il celui de l’intimisme ?

Oui, et j’ai constaté en les rencontrant que les gens ne parlaient pas vraiment de la catastrophe. Ils ne savaient pas ce qui s’était passé, ils ont vécu le drame dans l’ignorance et le mensonge. Je trouvais intéressant de me placer de leur pointde vue, et de ne pas montrer la catastrophe elle-même, de laisser l’événement hors-champ. Le spectateur sait ce qu’est la catastrophe de Tchernobyl.Le défi c’était de faire un film, de tourner des images sur l’invisible, avec ce personnage de l’ingénieur, sorte d’Antigone, qui ne peut pas dire ce qu’il sait, jusqu’à en devenir fou

Etait-ce une évidence pour vous de devoir le tourner là-bas ?

Absolument ! C’est en allant à Pripiat que j’ai eu envie de faire le film tant l’endroit était impressionnant. Une ville figée dans le temps, un vestige de ce que fut l’Union Soviétique, avec ses effigies, son architecture, et avec cette zone interdite. Pripiat c’est irréel, fantomatique. Le moins évident fut d’obtenir les autorisations…

Vous êtes-vous heurtée à une censure ?

Ce qu’il faut savoir, c’est que c’est la première fois qu’une équipe de tournage a obtenu les autorisations de se rendre dans la zone. Alors ça n’a pas été simple. On n’était pas toujours d’accord là-bas avec la manière dont je montrais la catastrophe. J’ai reçu une lettre du maire de Slavoutitch (ville qui a été construite à 60 km de Tchernobyl), il trouvait que je donnais une image très négative de l’endroit. Les autorités auraient voulu que je parle du sauvetage de Tchernobyl de manière héroïque, que j’explique comment les liquidateurs se sont sacrifiés pour construire le Sarcophage. Or, il y a un déni sur les conséquences de la catastrophe. On nous a donc mis sournoisement des bâtons dans les roues. Certains endroits de la zone nous sont restés interdits, on avait en permanence avec nous des gens de la sécurité, qui étaient là officiellement pour nous protéger, mais aussi pour surveiller ce qu’on tournait. Il a fallu détourner le projet, écrire un faux scénario pour rassurer. Le temps de tournage était de plus en plus limité jour après jour. Là encore, officiellement pour ne pas nous exposer aux radiations, mais réellement pour nous empêcher de tourner.

L’allusion à la maladie d’Anya est très discrète, non dite…

Le traitement de la maladie peut devenir obscène, j’ai préféré garder une certaine pudeur sur la dégradation du corps. Et je trouvais que cela suffisait qu’elle perde ses cheveux, puis porte une perruque. La première fois que j’ai visité Tchernobyl, j’avais une guide qui se montrait rassurante, toujours bien habillée, semblant n’avoir aucun problème, et quand je suis revenue faire le film, j’ai demandé à la revoir… Mais elle avait disparu, certains disaient qu’elle était morte, d’autres, qu’elle était malade.

Il n’y a pas eu de films sur le sujet. Il y a eu un livre, La Supplication de Svetlana Alexievitch [édité chez Jean Claude Lattès], quasiment interdit à Minsk, mais qui a beaucoup marqué ici en France.

En Biélorussie, des médecins qui avaient révélé des maladies chez des enfants se sont retrouvés derrière les barreaux. Il y a une chape de plomb sur les conséquences médicales. À Kiev, il y a eu des positions très violentes contre le film, d’abord demandant de quel droit je parlais de Tchernobyl, et ensuite en réaction contre des choses sensibles qu’ils veulent oublier.L’homme reste prédominant sur le décor…Cette relation des gens à la nature est réelle, même si évidemment je l’ai accentuée. La nature a réagi en premier. On a vu les signes très vite, dès le lendemain : les animaux agités, les cerfs qui partaient en courant… Elle a compris ce qui se passait avant l’homme, comme dans beaucoup de catastrophes. Aujourd’hui, c’est comme si la nature avait gagné sur l’homme, avait mieux résisté. Pripiat est devenu un paradis pour les animaux, la forêt a envahi la ville, il y a plein d’animaux sauvages partout, des chevaux en liberté, des loups…La végétation est resplendissante. On pourrait le lire comme une référence à la Bible, à l’homme chassé du Paradis après la faute.

C’est un film sur un mal invisible…

La radioactivité est invisible, mais aussi impossible à localiser. Les retombées ne sont pas uniquement dans la zone, elles se sont réparties par taches de léopard, un peu partout dans le pays. Cette zone entourée de barbelés est totalement arbitraire. Pourquoi 30 km et pas 35 km? La radioactivité est éternelle, la catastrophe continue encore et on oublie trop souvent de le dire.

Le film est construit en deux parties. La première, très champêtre, évoque tout un cinéma de l’Est…

J’ai vu des tas de films russes… Il y a forcément des références au cinéma soviétique, au cinéma collectiviste. Je voulais évoquer l’imagerie de l’époque, qui reprenait d’ailleurs cette symbiose entre l’homme et la nature. La terre était la mère patrie. Cette première partie est tendue par l’imminence de la catastrophe. Dans le film, on sait qu’elle va arriver. Et « l’événement » survient au milieu du film comme une cassure.

La seconde partie est plus lente, le montage est différent. À la narration linéaire se substitue un récit plus chaotique, mental…

Oui, c’est « l’après »… Avec les effets de la radioactivité sur les gens. Il s’est passé trois jours entre l’accident et l’évacuation, les choses ont été très vite. Dans cette partie, les couleurs sont plus sombres, le temps est appréhendé autrement. La vie des gens s’est un peu arrêtée. Il y a un voyage du temps et de l’espace.

Et ces réfugiés clandestins qui viennent dans la zone ?

C’est réel, il y a des gens qui, fuyant guerres civiles et misère, prennent la zone comme lieu d’habitation. Ils viennent squatter ces maisons désertées car ce qu’ils fuient est pour eux pire que la radioactivité.Dans la première partie, une statue de Lénine, dans la seconde un portrait de Gorbatchev…Lénine est partout là-bas, il représentait la course au progrès ; et Gorbatchev était celui qui était au pouvoir au moment de la catastrophe. Tchernobyl a symbolisé et entraîné la chute du communisme.

Comment avez-vous conçu le son et la musique du film ?

J’ai beaucoup travaillé sur le son. La zone a une particularité sonore unique : elle est vidée de ses habitants, vidée du bruit. C’est le néant absolu. Donc chaque son qui en surgit est un événement. Pour la musique, j’ai voulu donner une note moderne, faire appel à un compositeur contemporain, un pianiste de jazz polonais, Leszek Mozdzer. Il l’a composée en trois jours, je la trouve très belle ! Je voulais qu’elle ne soit ni sentimentale, ni larmoyante, mais plutôt moderne comme un contrepoint aux images du passé

Il y a aussi Voyages Voyages de Desireless…

C’est « la » chanson française par excellence ! Elle est reprise partout, et en Ukraine elle est ultra connue.

À travers le personnage d’Anya, le film traite du rapport au lieu d’origine. Elle ne peut plus s’ancrer nulle part, ce qui rejaillit sur sa vie amoureuse…

Le rapport au lieu d’origine est crucial, on ne se remet pas d’y avoir été arraché. C’est quelque chose que beaucoup d’exilés ont vécu. Anya est une très jeune veuve qui ne parviendra pas à faire son deuil, refusant la perte et de sa terre et de son amour, désirant s’échapper de la zone interdite sans pouvoir y parvenir. Après la catastrophe, Anya est prise dans un entre-deux. Partir loin, échapper à sa tragédie ou rester. Elle est cette voix perdue qui flotte dans les pièces vides de Pripiat, comme un écho.

Partir ou rester ? Elle est dans l’incertitude.

Beaucoup d’ukrainiennes ont le désir de partir, de trouver un compagnon européen, de fuir leur propre tragédie et de s’installer sur des terres moins hostiles. Anya est lucide et partagée. Elle sait bien que la zone est un lieu néfaste. Alors oui, elle tergiverse.

Ses deux amours sont-ils métaphoriques ?

Oui bien sûr. L’un représente l’ailleurs, l’oubli du passé. L’autre la rattache à son histoire personnelle. Quand on a vécu un traumatisme, on a beaucoup de mal à s’en détacher. Un homme peut vous ramener à cela, vous maintenir dans ce ressassement. L’amant russe était l’ami de son mari, c’est un peu le fantôme du mort, dont elle a du mal à se dégager.

Comment définiriez-vous ce qui relie Anya, Valery le fils qui cherche son père, et Nikolaï le vieux garde forestier qui ne veut pas partir ?

Tchernobyl marque un tournant dans l’histoire de tous les personnages. Valery ne retrouvera plus son père, Anya n’aura pas d’enfant, Nikolaï restera dans la zone… La rencontre finale entre Anya et Valery clôt la boucle des destinées évoquées et retentit comme l’image de deux rescapés de la catastrophe, deux ombres d’un même passé qui se côtoient sans le savoir et craignent ensemble l’eau, la terre, le vent.

L’accident de Fukushima est intervenu juste après le tournage. Comment l’avez-vous vécu ?

C’était un choc ! L’Histoire se répétait, exactement les mêmes images, la même zone, la même opacité. J’ai d’ailleurs présenté mon film au Festival de Tokyo et les gens ont été extrêmement émus…