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Pierre Salvadori : " J'aime cette phrase : « Les films devraient refléter la possibilité d’être un humain sur terre »"

Le réalisateur explique son amour pour la comédie et l'envie, à travers elle, de faire des films aussi militants qu'humains.

L’envie d’une chronique

Cible émouvante était une comédie, avec toutes les contraintes inhérentes au genre : construction précise, intrigues, rebondissements... L’écriture du scénario avait été longue, difficile et je rêvais d’une chronique qui, me semblait-il, me laisserait plus de liberté. Je voulais parler de choses que je connaissais mieux, plus proches de moi. Mais, finalement, l’écriture d’une chronique est tout aussi contraignante. On ne peut pas avoir recours à « l’extraordinaire », à l’aventure pour maintenir l’attention du spectateur. Il faut essayer de raconter l’ennui sans être ennuyeux, de « doper » discrètement le quotidien pour éviter le naturalisme. Cela dit, j’ai l’impression que les deux films se ressemblent, qu’ils racontent un peu la même chose.

Amitié et quotidien

On dit que l’amitié apaise l’idée de mort ou d’ennui. Il est terriblement facile de s’ennuyer; j’ai le sentiment qu’il faut d’autant plus respecter les jolis moments, les petits bonheurs et les exalter. C’est pour cela que j’ai filmé Antoine et Fred le matin après le casse, d’une façon aussi romantique, avec cette chanson italienne. C’est l’aube, un marché s’anime, ils boivent du blanc, ont de l’argent plein les poches et ils ont l’air heureux tous les deux.

Insouciance et perte d’identité

Contrairement à Fred, qui est encore dans le romantisme de la bohème, Antoine souffre de son absence de statut, du manque de reconnaissance. Il est obsédé par la normalité, et il a peur de la folie qu’il va évidemment frôler à un moment.

Quelle forme pour une chronique

J’essaye de raconter une histoire où le bonheur est malgré tout possible. Malgré toutes les contraintes, les pressions, les loyers, les maladies. Et j’essaye de la raconter d’une façon heureuse. Je ne voulais surtout pas tomber dans une espèce de militantisme du malheur, parler d’un bonheur possible en faisant un film sinistre.

Alors j’essaye de travailler au mieux mes dialogues, pour qu’ils soient justes mais emprunts d’une petite drôlerie. J’essaye d’inventer des scènes comiques voire burlesques comme celles du braquage ou de la grand-mère dans la maison de retraite. Ils vont la voir dans sa chambre pour lui demander un délai avant d’être expulsés et lorsque la lumière se fait dans la pièce, on s’aperçoit que cette vieille femme est monstrueuse, presque démente. Donc cette femme qui tient leur destin entre ses mains est à moitié folle. Si dans le fond, c’est assez dur pour eux, la scène fait son possible, et moi avec, pour rester drôle.

Une petite part de soi dans chacun des personnages

Le personnage de Fred a été écrit pour Guillaume, avec une bonne part de l’idée que je pouvais avoir de lui. C’est un acteur expressionniste et paradoxalement très intérieur. Il ne triche pas du tout. Il y a sûrement un peu de moi dans ce personnage, ce désir que « tout aille bien », cette volonté d’insouciance un peu pathétique.

Le personnage d’Antoine est animé, comme je l’ai été à un moment, par le désir d’exister socialement d’une façon très précise. Les gens vous demandent très souvent ce que vous faites dans la vie, et quand vous ne faites pas grand-chose, c’est une question qui peut être effrayante, paniquante. Antoine a tendance à être un peu noir, hypocondriaque, désespéré mais il reste drôle. Il a cet humour sur lui-même parce qu’il se sent psychologiquement fragile. François Cluzet a ce côté un petit peu fébrile, parfois douloureux, mais il sait jouer la comédie, il sait aussi faire rire.

Je tenais beaucoup à ce qu’il y ait une différence physique entre les deux : un aspect « tandem burlesque ». Un peu comme Laurel et Hardy. On retrouve ça dans de nombreux films... Le grand et le petit... Gene Hackman et Al Pacino dans L'Epouvantail, Jon Voight et Dustin Hoffman dans Macadam Cowboy. Cette différence physique suggère tout de suite un sentiment de protection et de complémentarité. Ils veillent l’un sur l’autre.

Prendre son époque en « flagrant délit »

Quand j’étais petit, mes parents nous gavaient de comédies italiennes ou américaines comme celles de Hawks, Lubitsch, Wilder, Risi, de Sica, Monicelli. La scène du braquage, par exemple, est complètement dans le ton et l’humeur de celle du Pigeon.

Le Pigeon de Monicelli est un film très juste, presque un documentaire. Certaines vieilles comédies italiennes sont de vraies chroniques, elles sont drôles mais « elles prennent leur époque en flagrant délit » comme disait je ne sais plus qui. C’est une expression qui me plaît beaucoup. J’ai essayé de réaliser Les Apprentis dans cet esprit.

J’ai également voulu faire un film « militant ». Une autre phrase m’a beaucoup aidé pendant toute l’écriture du scénario : « Les films devraient refléter la possibilité d’être un humain sur terre ». Je trouve que c’est une phrase magnifique. D’où parfois, une démarche un peu naïve.

J’ai écarté quelques étapes de la guérison d’Antoine, pour avoir cette idée un peu appuyée, volontaire, d’un bonheur possible. Je n’avais pas envie de montrer son ordonnance, juste sa guérison. Je n’aurais pas pu terminer le film autrement, il aurait perdu tout son sens. Antoine, à la fin, est à nouveau touché par les gens.

Pierre Salvadori

Propos recueillis en septembre 1995.