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Robert Guédiguian : "Faire un film seulement pour le plaisir"

Le cinéaste de Marseille signe, après Les Neiges du Kilimandjaro, une fantaisie pour le plaisir de célébrer ses amis, l'amour du cinéma et de sa muse et épouse; Ariane Ascaride. Son cinéma chaleureux et engagé laisse cette fois-ci place à la légéreté. Robert Guédiguian raconte le plaisir qu'il a eu à réaliser Au Fil d'Ariane.

 

D’où vient l’idée d’Au fil d’Ariane ?

De faire un film seulement pour le plaisir de le faire, en toute liberté comme un « impromptu » au théâtre, une petite pièce de poésie faite à toute allure, ludique et jubilatoire… D’une envie pressante de lâcher prise, tout simplement de jouer à un jeu sans enjeu… Le scénario devait être « une machine à jouer » pour les acteurs, pour les techniciens, et bien sûr pour moi-même.

A part Le Promeneur du Champ de Mars, dans lequel elle ne joue pas, vous avez écrit 16 films pour Ariane Ascaride. Qu’y-a-t-il ici qu’elle n’a jamais fait avant ?

Disons que je propose ici à Ariane de « sortir son clown » à travers l’histoire d’une femme qui s’enfuit, le jour de son anniversaire, et qui arrive « au pays des merveilles », rencontre des gens, des univers, et même une tortue… Elle est dans une liberté totale : elle engueule tout le monde et la minute d’après elle se transforme en ange avec sa proposition récurrente : « je peux vous aider ? »… Elle s’autorise des excès de jeu, des grimaces et des gesticulations comme au cirque. Devant la fourrière, elle pleure comme un clown dont on verrait presque les larmes jaillir… Elle exagère comme elle l’a fait dans certaines séquences de certains films, mais là elle le fait tout le temps parce que le film le permet... Ceci vaut aussi pour tous les autres acteurs. C’est un film qui exagère, qui extravague…

Au scénario, on trouve un nouveau venu dans votre équipe : le dramaturge Serge Valletti ?

Serge Valletti est marseillais. Il a commencé par être acteur, puis a écrit des dizaines et des dizaines de pièces. Je pense que c’est l’un des auteurs vivants les plus joués en France aujourd’hui. Il a écrit une superbe adaptation du Roi Lear qui met en scène Le Pen et ses trois filles, dans laquelle a joué Ariane, à Malakoff en 1992. C’est à cette occasion que je l’ai rencontré. Depuis on est toujours restés amis, il a vu mes films, j’ai lu ses textes et vu ses pièces. Serge à quelque chose de « barré », on pourrait dire « baroque ». Il est très méditerranéen, excessif, il y a du non sens et du fantastique chez lui. Et beaucoup d’humour…

Le film vous ressemble aussi énormément…

Chassez le naturel… Plus j’écris vite, plus je me ressemble : la matière qui émerge spontanément est la mienne. Ce Fil d’Ariane, c’est aussi MON fil d’Ariane. Nous l’avons, avec Valletti, déroulé dans le labyrinthe de ce que j’appelle mes motifs, comme on dit en peinture.

Vous retrouvez ici, comme décor principal, le restaurant de bord de mer qui était le lieu central d’A la vie, à la mort !, à Ponteau, et vous vous installez au Frioul, l’île déjà présente dans Marie-Jo et ses deux amours ?

C’étaient les deux grands théâtres du film. Ponteau réunit tout ce que j’aime dans un décor : le bar, la mer et les bateaux, et les usines en activité. Nous n’avions pas encore utilisé le côté « théâtre antique » du Frioul avec ces étonnantes colonnes grecques. Et puis, nous avons tourné pour la première fois au Palais Longchamp, haut lieu marseillais, ancien jardin zoologique, dans son musée d’Histoire naturelle. Il était en chantier pour réfection au moment du tournage et nous en avons profité.

Vous parlez de liberté, et c’est sans doute votre film le plus compliqué en terme de contraintes (effets techniques, figuration, costumes, etc) depuis L’Armée du crime ?

J’étais parti pour réaliser un film léger à tous points de vue, mais je me suis aperçu que pour construire une « machine à jouer », il fallait des échafaudages, des grues, des raccords, des charnières, des tuyaux, des rampes, bref, de la machinerie. On a écrit en se disant que rien n’était impossible. Très vite, le jeu a consisté à inventer des moments où on allait s’amuser à faire des choses qu’on n’avait jamais faites. En vérité, il faut ajouter que tout ça est possible parce que j’ai plus de moyens aujourd’hui qu’auparavant… Il y a des choses que j’ai toujours aimées et que je ne pouvais pas faire du tout avant, qui sont de l’ordre du spectacle. En fait, j’aime le spectacle, je dirais même « le grand spectacle » ! Quelle joie d’inventer tous ensemble un naufrage, une tempête, qui soit entre une tempête naturaliste et une tempête théâtralisée, qui soit notre tempête, ou de tourner une séquence de music-hall comme celle de la fin du film où l’on a demandé à Gotan Project d’adapter Comme on fait son lit, on se couche de Kurt Weill / Bertold Brecht.

Au montage, vous changez souvent la chronologie du scénario, mais pas cette fois ?

Je ne voulais pas — sans jeu de mots — que le film soit « décousu ». J’ai toujours peur que le public lâche, donc il fallait d’autres fils en plus du fil d’Ariane... Même si on comprend assez vite qu’il s’agit d’un rêve, j’ai bien aimé, dès les premières projections, que les spectateurs regardent le film comme un film « normal », avec un début, un milieu et une fin… Par moments, au montage, avec Bernard Sasia, on a été tenté de chahuter un peu plus la narration, on a même essayé. Mais on s’est aperçu que le film résistait à ça, qu’il avait envie de rester dans une espèce de continuité…

Il y a dans Au fil d’Ariane beaucoup plus de références que vous n’en avez jamais faites dans un film…

Oui, ce sont plutôt des révérences, ou pour dire autrement, je signe des « reconnaissances de dettes » ! On est pétri de toutes les choses qu’on a lues dans les livres et vues au cinéma, au théâtre, dans les musées, partout. Je rends hommage à tous ceux qui ont compté pour moi, depuis toujours : à Pier Paolo Pasolini avec le premier texte lu par Jack (Jacques Boudet) qui évoque la nécessité des mythes et des rites, à Anton Tchekhov avec le second texte qui parle de l’éternelle beauté du Monde qui existait bien avant nous et qui existera bien après nous. Je rends hommage à Brecht avec la chanson Comme on fait son lit, on se couche. Je rends hommage à Aragon et Jean Ferrat. Que serais-je sans toi est une chanson qui m’a bouleversé, très jeune, à dix ans et me bouleverse toujours… Quand j’évoque les « morts sans sépulture », je pense forcément à Jean-Paul Sartre.

Il y a aussi des révérences purement cinématographiques ?

J’ai eu envie de rendre hommage à tout un cinéma très libre et décalé, dont je n’ai pas eu forcément l’occasion de parler avant : je pense à Drôle de drame de Carné-Prévert, par exemple… Et puis il y a des hommages à Vivre sa vie de Jean-Luc Godard, où Jean Ferrat chante Ma Môme, Cabaret de Bob Fosse à travers le costume d’Anaïs Demoustier lorsqu’elle répète au théâtre, bien sûr à Federico Fellini et La Dolce Vita avec la scène de la fontaine, à Pier Paolo Pasolini et L’Evangile selon Saint Mathieu avec ces « pèlerins » qui arrivent au Frioul et Des oiseaux, petits et gros où il y avait un corbeau qui parle, tandis que chez moi, c’est une tortue…

Pourquoi une tortue qui parle ?

Que celui qui n’a jamais parlé à un animal me jette la première pierre… Pour ajouter un élément irréel, une anomalie nécessaire à ce que le spectateur sache assez vite qu’il était dans un univers étrange. La tortue ne parlant qu’à Ariane, on peut penser que c’est dans sa tête, que c’est sa voix à elle ou la voix de sa conscience, comme Jiminy Cricket… On peut penser ce qu’on veut, d’ailleurs : je crédite toutes les interprétations (sauf les malveillantes et les perverses…) ! Et c’était amusant de proposer ça à Judith Magre, d’enregistrer sa voix au timbre si particulier et de l’emporter avec nous sur le plateau. Je précise qu’il y avait trois tortues et qu’aucune n’a été torturée : elles étaient toutes douées pour la comédie.

Vous avez réalisé trois « contes », L’Argent fait le bonheur, Marius et Jeannette et A l’attaque !, quelle est la différence avec cette « fantaisie » que vous annoncez au générique de début ?

Les contes se sont bâtis sur une « morale » ou un « mot d’ordre » qui étaient à l’origine des scénarios… Tout devait concourir vers la même résolution, tout devait aller dans le même sens pour que les films soient des exemples de cette morale. Celui-ci est du côté du rêve, du côté du « nonsense ». Malgré cela, je m’aperçois aujourd’hui que ce rêve est quand même une invitation à réinventer une fraternité qui soit universelle. Les fraternités qui existent aujourd’hui ne le sont pas, ne le sont plus. Elles sont communautaires, religieuses, géographiques, culturelles. Je continue à penser que pour qu’il y ait un monde nouveau, il faut d’abord le rêver.

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