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Sophie Letourneur : " C'est un film sur le passage d'un âge à l'autre"

Casting sauvage, autobiographie et séances d'improvisation... Sophie Letourneur revient sur ses méthodes de travail et le processus d'écriture de La Vie au Ranch, son premier long-métrage.

Tout le film donne l’impression d’un grand naturel, les situations semblent prises sur le vif. avez-vous eu recours à l’improvisation ?

Rien n’est improvisé, le film a été entièrement et très précisément écrit. Je suis partie d’une base autobiographique, comme je l’avais fait pour mes deux premiers courts métrages, La Tête dans le vide et Manue Bolonaise. La Vie au Ranch est inspiré de souvenirs de l’époque où j’avais 23-24 ans, et du groupe d’amis que je fréquentais alors. J’ai utilisé quantité d’archives personnelles : photos, enregistrements, vidéos...

Le personnage de Pam est donc inspiré directement de votre histoire.

Oui, il s’agit à l’origine d’une sorte de reconstitution de ce que j’avais vécu. J’ai donc écrit, un premier scénario avec des dialogues indicatifs inspirés de ces souvenirs.

L’idée était d’explorer la vie de ce groupe, de montrer comment il fonctionne et comment Pam, le personnage principal, le quitte petit à petit. Le deuil de cette période de vie collective était le moteur du film.

Comment avez-vous rencontré vos acteurs ?

Comme pour les courts métrages que j’avais faits jusqu’ici, je ne voulais pas de comédiens professionnels. Nous avons fait un long casting, qui a duré près de huit mois.

Puisque le scénario était déjà écrit, il vous a donc fallu trouver des personnalités qui puissent cadrer avec les profils de vos personnages ?

Oui, d’autant qu’il s’agissait de personnages très précis, chacun ayant un rôle spécifique dans le groupe. Le pari était risqué parce qu’il me fallait trouver un groupe qui, à la fois, me plaise, et dans lequel je puisse retrouver tous mes personnages. Il devait s’agir, nécessairement, d’un groupe déjà constitué : il fallait qu’ils aient vécu, le même type d’expériences que moi, afin de trouver un point de jonction entre leur vie et mes propres souvenirs.

Comment avez-vous retenu, finalement, le groupe qui apparaît dans le film ?

Avec Laetitia Goffi, mon assistante, nous avons dû rencontrer 200 jeunes en tout, sans trouver le groupe que je cherchais. J’ai fini par réaliser que les jeunes qui ont 24 ans aujourd’hui sont différents de ce que j’étais à leur âge. Je les ai sentis beaucoup plus préoccupés par leur avenir, moins dilettantes et plus inquiets que nous ne l’étions à l’époque. J’ai donc décidé de choisir des gens plus jeunes. J’ai continué ce casting sauvage et finalement j’ai rencontré, dans une boîte parisienne (le « Paris Paris »), un groupe que j’ai tout de suite remarqué.

C’était un groupe très soudé, plein d’énergie, des filles et quelques garçons autour. Je les ai abordés, et nous avons passé la soirée ensemble. Une seule manquait à l’appel, que je n’allais rencontrer que plus tard – mon futur rôle principal. Je les ai ensuite rencontrées individuellement, afin qu’elles me racontent quelle place chacune avait dans le groupe, pour pouvoir distribuer les rôles.

Comment a démarré le travail avec le groupe ?

Après avoir distribué les rôles, j’ai leur ai fait lire le scénario, puis je leur ai demandé d’improviser à partir des situations qui y étaient décrites. Ces séances d’improvisation n’étaient pas filmées, mais j’enregistrais tout à l’aide d’un micro. J’ai ensuite fabriqué une sorte de collage de dialogues à partir de ce matériau sonore. Ce fut un long travail de dentelle, très minutieux, de reconstruction. Je me servais de leurs mots comme de petites briques pour construire le film, pour élaborer les scènes. C’est à partir de ce montage sonore qu’ils allaient travailler, ensuite, en vue du tournage. Il s’agissait aussi de trouver le rythme : par exemple je faisais se chevaucher les répliques pour obtenir un effet d’accumulation. Je tenais à ce que le sens passe par le son, le rythme, la manière dont ils s’adressent les uns aux autres, se coupent la parole...

Oui, on a le sentiment, dans le film, que la parole vaut moins pour ce qui est dit que comme matière, comme pulsation...

Exactement. Comme une musique. Je pense que c’est pour cette raison que le résultat donne l’impression d’avoir été improvisé : parce que le contenu des dialogues, en soi, paraît anodin, ne semble pas écrit...

Comment êtes-vous passée à l’étape du tournage ?

J’ai retranscrit toute cette bande sonore, puis j’ai distribué des CDs aux acteurs afin qu’ils apprennent leur texte. Ils ont été formidables, ils connaissaient leurs dialogues par cœur, rien n’a été improvisé. Ce qui est frappant, en réécoutant ces bandes aujourd’hui, c’est que tout le film y est déjà, à peu de choses près.

Nous avons tourné en quatre temps, avec des phases intermédiaires de montage. Le travail lié aux dialogues (l’écriture pour moi; l’apprentissage pour eux) était tel qu’il était impossible de tourner d’une traite. Nous avons répété à chaque fois le même processus : répétitions, écriture, apprentissage, tournage. Nous avons suivi la chronologie du film. D’abord la première partie parisienne, jusqu’à la mort de la grand-mère de Pam ; puis la seconde partie à Paris ; enfin l’Auvergne, puis Berlin. J’aimais l’idée qu’il y ait plusieurs saisons dans le film, et qu’on voie les filles changer physiquement, même très légèrement.

Comment les acteurs ont-ils vécu l’expérience ? n’était-ce pas troublant pour eux de se retrouver à cette croisée des chemins entre leur propre vie et la fiction que vous aviez écrite ?

Je crois que par moment ça a été un peu dur pour eux. D’abord parce que, le casting ayant été mené de manière intuitive, j’ai mis le doigt sans le vouloir sur des enjeux, des tensions qui existaient réellement dans le groupe. Au final, ils trouvent qu’il y a effectivement beaucoup d’eux dans le film, mais que je n’ai montré qu’un aspect de leur vie. Ce qui est vrai, évidemment. Je ne me suis pas intéressée à eux en tant qu’individus, parce que le film devait parler du groupe, et de la difficulté qu’il y a à rester un individu au sein d’un groupe... Alors il y a toute une part d’eux que j’ai volontairement effacée, j’ai forcé le trait, j’en ai fait des personnages un peu caricaturaux. Dans la réalité, ils ne passent pas leur temps à boire et à trainer ensemble ! Ils font des études, lisent beaucoup, ont de vraies histoires d’amour...

Au-delà de sa nature autobiographique, le film a une dimension quasi ethnographique sur la jeunesse. on pense, par exemple, aux premiers films de Rozier : il y a l’idée de faire un portrait de la jeunesse à partir du pur présent, d’une quotidienneté...

Si le film parle de la jeunesse, c’est au plan de l’énergie, de quelque chose qui n’est pas forcément lié à l’époque.

Je ne voulais pas d’un portrait idéalisé de la jeunesse, je ne voulais pas fabriquer de personnages romantiques. Le sujet est vraiment le passage, la frontière d’un âge à un autre, plus que la-jeunesse-des-années-2010. C’est ce moment charnière où on quitte la maison des parents, où on rentre dans la vie tout en se préservant dans l’espèce de bulle que représente le groupe. Cette énergie, cette dépense perpétuelle qui, au sein du groupe, peut devenir violente par moments parce qu’elle nie l’intériorité, c’est vraiment ce qui m’intéressait.

C’est aussi, et surtout, un film sur les jeunes filles, tel qu’ont pu en faire, dans des registres différents, Rozier, Rohmer ou John Hugues...

Je n’ai pas fait La Vie au ranch en pensant à d’autres films. Peut-être que la différence, c’est que dans les films que vous citez, il y a toujours un regard d’homme, posé sur les filles. Quand Rozier fait Du côté d’Orouët, moi je vois l’homme qui fantasme des nanas qui ricanent, même si j’adore le film. Souvent la vision des femmes au cinéma est très fantasmée, peu réaliste, principalement parce qu’il y a surtout des cinéastes hommes.

D’ailleurs, vous vous intéressez assez peu aux garçons dans le film.

Oui, et je voulais aussi que les garçons ne soient pas pris dans des archétypes de garçons. Qu’ils soient un peu " féminins " aussi, coquets, sensibles. Alors que les filles sont brutales, violentes, un peu cradingues, mêmes si elles s’intéressent aux fringues. Après les premières projections du film, beaucoup d’hommes me disaient : ces filles pourraient être jolies, mais dans votre film, elles ne le sont pas... Leur réaction vient probablement de ce que, justement, elles ne sont pas prises dans un regard d’homme. Dans la vie de tous les jours, beaucoup de filles n’existent que par rapport à ce regard-là, y compris quand les hommes ne sont pas là...

La camaraderie masculine a été beaucoup explorée dans les films ; l’amitié entre filles, beaucoup moins : il y a toujours un mec dans l’histoire...

Et en même temps, les garçons sont là dans La Vie au Ranch, tout le temps : ils sont à l’autre bout du téléphone, ils sont dans toutes les conversations...

Oui, mais c’est un peu comme dans les films de mecs, où les filles sont là comme sujet de conversation, ou de plaisanterie, mais sans exister réellement. Ici, les garçons n’existent pas vraiment...

Tout est fantasme, tout est jeu. " Fritz " ne s’appelle pas Fritz, mais Lola s’en moque, c’est juste une image. Dans le groupe, il ne leur est pas permis de plonger en elles, d’avoir une véritable intériorité, donc elles sont incapables d’aimer vraiment.

C’est un film de groupe, un film sur le groupe, et en même temps on a le sentiment que le vrai sujet, c’est l’angle mort de la solitude. Les filles ne sont jamais seules : le groupe semble devoir, principalement, masquer une angoisse, une peur de se retrouver seule.

Oui, elles sont incapables de se retrouver face à elles-mêmes. Alors elles s’enfoncent dans cette nébuleuse que forme le groupe. Et elles sont piégées des deux côtés : le groupe les étouffe, et en même temps elles sont incapables d’être seules. C’est une période qui est forcément éphémère : cette fusion, cet effet cocon, ne peut pas durer. C’est quelque chose qui peut durer un an, tout au plus. Quand j’ai trouvé le groupe, au moment du casting, je savais qu’il fallait faire le film très vite, parce que ça allait forcément se terminer.

Le tourbillon de paroles où les plonge le groupe est vraiment comme un bruit, qui a vocation à étouffer tout le reste. On dirait qu’elles ne peuvent pas s’arrêter de parler parce que si elles s’arrêtaient, il y aurait un risque que quelque chose s’effondre...

Oui, il faut remplir le vide. Une grande partie du film fonctionne sur ce principe, il s’agit de remplir le vide, au son comme dans l’image : je voulais faire du groupe une sorte de gros animal, que le cadre soit tout le temps rempli de leurs corps, de leurs cheveux...

Il y a une vraie rupture quand Pam rend visite à sa grand-mère mourante. On quitte le groupe, le silence s’installe.

Il fallait, dans le film, un événement qui marque le personnage, qui précipite les choses. Quand elle revient de l’hôpital, rien n’a changé dans le groupe, et elle est incapable de leur en parler, mais on sent qu’il y a une souffrance. C’est le nœud de leur séparation, comme le montrera la partie en Auvergne, quand Manon dit que les problèmes intimes de son amie ne la concernent pas.

D’ailleurs, cette partie auvergnate constitue elle aussi une vraie rupture. Loin de Paris, l’espace s’ouvre et alors, on a l’impression que le groupe ne peut plus tenir debout, que quelque chose ne tient plus.

Oui, à Paris elles sont confinées dans leur petit monde, dans leurs lieux, leurs habitudes, les références qui soudent leur lien. Et, d’un coup, elles perdent leurs repères, et cette ouverture les renvoie à elles-mêmes ; l’immensité de la nature les renvoie forcément à ce qu’elles sont intérieurement.

C’est surtout le moment où apparaissent les premiers adultes, alors qu’elles étaient jusqu’ici contenues dans leur monde d’enfants. Ça leur donne l’air un peu ridicule, parce qu’on voit combien elles étaient coupées de la réalité. Pas de la réalité de la campagne : de la réalité tout court. Toute la souffrance qui était enfouie jusque-là remonte : dans la scène du pique-nique, qui devrait être un moment collectif et joyeux, quelque chose est cassé, ça ne fonctionne plus. L’une d’elle s’isole un moment, dans une chapelle, pleure un peu puis rejoint le groupe comme si de rien n’était. Pam, elle, préfère partir.

Le déménagement à Berlin marque le début d’une nouvelle vie pour Pam...

Au Ranch, l’espace est commun, tout se partage tout le temps et à tout prix : c’est un cocon, qui fonctionne en vase clos avec ses références, son ronronnement incessant. En partant à Berlin, Pam abandonne ses repères. Seule dans sa chambre, elle accepte d’être perdue au milieu d’autres langues, d’autres gens. C’est encore une colocation mais, cette fois, les portes des chambres sont closes de part et d’autre du couloir, on frappe avant d’entrer. Elle dispose alors de l’espace nécessaire pour se retrouver face à elle-même et devenir une personne.