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Todd Solondz : "L'idée d'un même personnage au casting multiple ne m'a plus quittée..."

Un film comme un exercice de style où le personnage est en perpétuelle métamorphose. De quoi paumer le spectateur ? Pas du tout, explique le réalisateur à propos de Palindromes : " Je sais que le public peut accepter de nouvelles règles du jeu sans même les comprendre, à une seule condition... que je m’y tienne." 

Qu’est-ce qu’un palindrome, pour vous ?

Une sorte de métaphore, une phrase qui, peu importe sa signification, revient toujours sur ses pas. Quel que soit le sens par lequel on la prend, une idée qui reste toujours la même. Une façon de dire : on en revient toujours au point de départ. A la fin du film, Mark Wiener explique que l’essence d’une personne demeure la même, quelles que soient les épreuves qu’elle rencontre au cours de sa vie. Depuis le début, le film oppose l’idée de changement et l’idée de constance.

Sa mère dit à Aviva : “Quoi qu’il arrive, tu seras toujours toi-même”. Pourtant, elle se reproche elle-même très vite : “Si seulement je pouvais devenir une meilleure mère !” Le camionneur lui aussi dit “Si seulement je pouvais changer, et être différent”. Le garçon à la fin : “J’ai grandi maintenant, je suis plus réfléchi, j’ai changé.” Tout ça, c’est une illusion. Ce sont des discours que les gens se fabriquent quand ils se retrouvent en vérité piégés par leur propre masque. Mark Wiener est un peu mon alter ego, même si sa vision du monde est plus noire que la mienne. Lui, il nous trouve condamnés par nos inaptitudes. Moi, je crois qu’arriver à voir ses défauts et ses échecs procure une forme de délivrance. Les accepter plutôt que les nier est une victoire. Changer, s’améliorer, se transformer, c’est peut-être possible. Encore faut-il s’en donner les moyens, et en être capable. C’est à dire reconnaître ses zones d’ombre. Mais le narcissisme et l’aveuglement font partie de notre mécanisme de survie ! C’est une contradiction que d’essayer d’échapper à soi-même...

Essayez-vous d’échapper à vous-même ?

Enfant, je voulais être Vladimir Horowitz. J’avais un petit talent de pianiste, mais je n’étais pas prodige. Il m’a fallu du temps pour l’accepter. Il a fallu plus de temps encore à ma mère pour l’accepter ! Mais c’est positif, c’est libérateur, d’admettre qu’on n’est pas le génie que l’on rêverait d’être.

Quand avez-vous pris la décision d’utiliser plusieurs visages pour le personnages d’Aviva ? A l’écriture, en préparant votre mise en scène ou au casting ?

En écrivant. J’avais, au départ, de nombreuses idées. Certaines étaient aguicheuses, d’autres justes étranges à réaliser. J’écrivais, j’écrivais et je ne pouvais plus m’arrêter ! Ce n’est pas moi qui ai choisi de raconter cette histoire, c’est elle qui s’est imposée. Je ne voulais pas refaire une histoire de petite fille ou d’adolescente, j’avais déjà réalisé Bienvenue dans l’âge ingrat. Pour moi, c’était comme revenir en arrière, même si on peut argumenter que certains cinéastes ont construit une oeuvre en ne s’intéressant par exemple qu’à des personnages qui ont la trentaine...

Mais là, plusieurs sujets que j’avais envie d’aborder se trouvaient réunis. Alors, quand cette idée de personnage au casting multiple est arrivée, elle ne m’a plus quitté et c’est ce qui m’a permis de me décider et de mener mon film à bien. Je pensais à des comédiennes, puis à d’autres, je les classais par âge, par corpulence, par race.

L’idée allait toujours plus loin : pourquoi pas un garçon, à un moment donné ? Ou un adulte ? Je me suis souvent dit que cela aurait été plus facile en ne prenant qu’une comédienne. Mais l’idée était là, elle ne me quittait plus et m’a permis de franchir le pas. Il me fallait commencer le film avec une petite fille noire, pour que le public se pose tout de suite la question : “Puisque ses parents sont blancs, alors est-ce une enfant adoptée ?” Ensuite, je change de comédienne mais je sais que le public peut accepter de nouvelles règles du jeu sans même les comprendre, à condition que je m’y tienne.

Vous vous y tenez, dans le sens où vous ne cherchez pas à brouiller les pistes. Votre idée ne semble compliquée que sur le papier. Dans le film, vous jouez franc-jeu avec le spectateur.

Une fois la règle donnée, oui. Si on avait commencé le film avec une petite blanche “plausible” en tant que fille naturelle d’Ellen Barkin, il aurait été bien moins commode de rebondir.

Comment avez-vous choisi tel interprète d’Aviva pour telle scène ? Avez-vous tourné plusieurs versions pour une scène avant de choisir au montage ?

Non, ceci est un film à très petit budget, je devais me décider à l’avance, il fallait savoir ce que je voulais. Mon choix s’est fait en fonction des contrastes. Face au camionneur, je voulais une Aviva vulnérable, sincère, émotive. Chez Mama Sunshine, je voulais qu’Aviva soit Gulliver à la table des Lilliputiens. Je voulais Alice au pays des merveilles, Huckleberry Finn ou Le Magicien d’Oz.

... La Nuit du Chasseur ?

Oui. Cette histoire est pour moi comme un conte de fée, une fable, un livre pour enfants.

Mais vous terminez sur Jennifer Jason Leigh, qui est une adulte, et de plus un visage connu.

J’admire beaucoup cette comédienne. Son visage raconte une histoire, c’est celui de quelqu’un qui a vécu. Comme Aviva, qui a traversé bien des choses pendant le film. Elle a toujours 12 ans mais une certaine expérience de la vie ! Le choix d’un nom connu est délibéré. J’étais prêt à demander Nicole Kidman. C’est pour moi une façon d’aller jusqu’au bout de mon idée d’identification à un personnage aux multiples visages. Je propose au public, pour terminer, les traits d’une comédienne célèbre.

Mama Sunshine est-elle le prolongement fictionnel de cette mère de famille américaine, ardente patriote dont le fils combat en Irak, dans Fahrentheit 9/11 ?

Oui, j’ai vu Fahrenheit et je comprends le rapprochement. Je montre cette Amérique ou “God Bless Our Troops” (Dieu bénisse nos soldats) est affiché sur le fronton des motels. L’Amérique qui choisit de dire “Freedom Fries” au lieu de “French Fries”, par rancoeur envers la position anti-guerre française. J’ai d’ailleurs glissé un jeu de mots assez rigolo là-dessus, sur les “Freedom Toasts” (French Toasts : Pain perdu), mais je constate que ça ne passe pas bien en français...

Je montre l’Amérique d’après le 11 septembre. Pour une enfant qui cherche une excuse pour qu’on ne la renvoie pas chez ses parents, il est parfaitement juste de mentir, en montrant les tours du World Trade Center : “Mes parents... sont partis en fumée.” Le 11 septembre a souligné le fossé entre fondamentalistes et gens de progrès. Chez les fondamentalistes de tous poils, la famille est soudée et Dieu est avec vous. Il n’y a pas de liberté, mais ça règle tous les doutes qui assaillent les sociétés laïques ! Mais entendons-nous bien, c’est pas parce qu’on est de gauche qu’on est intelligent.

Ellen Barkin est formidable. On la voyait moins au cinéma ces derniers temps.

Dans les années 80, Ellen Barkin a été une grande vedette à Hollywood. Elle choisissait ses rôles selon le partenaire, et elle a tourné avec De Niro, Nicholson, Pacino... Elle ne choisissait jamais selon le réalisateur. Elle en a souffert, je crois. C’est une grande comédienne. C’est aussi une mère juive, et je cherchais un contraste avec Mama Sunshine, la chrétienne. Grâce à elle, il n’est pas si facile de dire que la mère d’Aviva est une sale bonne femme. Elle commet certes des erreurs. Mais à la fin, elle se demande : “Ai-je été une mauvaise mère ? Quand tout a-t-il déraillé ?” C’est une question que se posent beaucoup de parents, je crois. Soyons réalistes, peu de parents savent d’instinct comment réagir quand leur gamine de 12 ans attend un enfant. Ellen est courageuse, bien plus que moi : au Festival de Venise, elle a déclaré que si sa fille était tombée enceinte à l’âge de 12 ans, elle l’aurait emmenée de force à la clinique se faire avorter. Je n’aurais pas eu l’audace de dire ça.

Mais vous n’êtes pas mère...

Non. Ni père, d’ailleurs ! Mais c’est un vrai dilemme pour une famille. Dans les festivals où le film a été montré jusqu’ici, le public tend à être plutôt progressiste, il est a priori peu séduit par les convictions morales de la famille Sunshine. Mais je cherche à montrer que pour Aviva, cette famille est un paradis. Elle y trouve les enfants qu’elle aurait pu avoir : sa mère a voulu l’effrayer en lui disant qu’elle allait mettre au monde un aveugle ou un attardé mental... Et ils sont tous là ! Je trouve ça assez poignant.

Le film est une satire, mais j’essaie d’être équitablement teigneux et généreux avec les deux camps. Mama Sunshine est juste et digne quand elle explique son combat pour sauver des gosses. C’est une femme respectable et il est important qu’on essaie de la comprendre. C’est après qu’on peut découvrir le côté moche de l’entreprise. Ces enfants qui chantent en faisant leur petit numéro, c’est véritablement très émouvant pour moi. Il faut prendre du recul pour réaliser que ce qu’ils chantent, est tout simplement horrible. Ils chantent que Dieu nous crée tels que nous sommes et que Dieu ne se trompe jamais. Et quand Dieu crée un pédophile, n’y a-t-il donc pas erreur ? J’ai essayé d’être juste avec chaque camp, mais bon, j’ai quand même des idées…

On reste le fruit de sa culture, de son environnement, de son éducation. Si j’étais né dans une famille conservatrice ou fondamentaliste, je ne verrais pas les choses de la même façon. Je ne serais pas la même personne. Ma culture politique me pousse à choisir Kerry, mais en vérité ma culture me dit de voter pour n’importe qui sauf Bush. Je n’ai pas le choix.

 

Propos recueillis à Paris par Harold Manning le 11 septembre 2004